Adresse aux syndicalistes

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 17 décembre 2015

Texte du discours prononcé tout à l’heure devant les bureaux de la CSN, dans le cadre de notre rassemblement contre le syndicalisme d’État.

Depuis la parution de nos textes regroupés sur le site conseilsdegreve.org, nous nous faisons accuser à tort et à travers d'être des anti-syndicalistes de droite. Pourtant, notre critique est clairement ancrée dans une tradition politique de gauche, certes depuis longtemps oubliée, mais que nous tâchons modestement de faire revivre. L'usage d'une telle rhétorique à notre égard a pour objectif la diabolisation de notre propos dans le but évident de court-circuiter tout débat sur un sujet devenu tabou à gauche: la critique de l'état actuel du syndicalisme au Québec. Heureusement, tout le monde ne tombe pas dans ce piège grossier et nous ne sommes pas fermés au dialogue, au contraire. Cependant, nous trouvons essentiel d'établir des critères minimaux sur lesquels nous devrions nous entendre pour mener à bien un dialogue sérieux et fécond. Nous vous proposons donc de convenir d’une modeste convention collective à ce sujet, en espérant que nous pourrons conclure une entente permettant des gains pour tous et toutes.

Le syndicalisme est certes né de la lutte des classes, mais force est de constater qu'il est aujourd'hui devenu un compagnon de route du Conseil du Patronat et, ce, malgré de petits accrochages occasionnels, comme deux membres d'une même famille se chicanent mais finissent toujours par se réconcilier pour l'intérêt commun. Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut plonger dans les entrailles du syndicalisme et relever ses contradictions en fonction de son évolution historique. Vous, syndicalistes, n'êtes pas responsables individuellement de cette situation et nous croyons sincèrement que plusieurs d'entre vous vous dévouez corps et âme à la tâche, nourris des espoirs les plus nobles. Au cœur de la méga machine que sont devenus les syndicats, des travailleurs et des travailleuses doivent gérer leurs propres relations de travail avec le syndicat-patron, que ce soit le membre élu ou le syndicaliste de métier. On ne doit donc pas appréhender aujourd’hui le monde syndical comme un endroit où s'organise la lutte, mais d'abord et avant tout comme un champ de bataille de la lutte elle-même : des travailleurs et des travailleuses y souffrent là aussi. Vous y souffrez vous aussi.

Voilà pourquoi nous pensons que le problème qui nous fait face dépasse de loin les individus. Il est profond, structurel; il est le Capital en mouvement, cette force internationale qui se restructure pour mieux renforcer son contrôle sur nos vies. Ça affecte tout le monde : nous, vous, les non-syndiqués et les syndiqués, ici et ailleurs. Les syndicats ne sont pas des châteaux forts intouchables, ce sont plutôt des institutions qui sont les premières témoins des bouleversements du monde du travail et du règne macabre de l'économie. À cause de la conscience aiguë des mutations du marché du travail que l’institution syndicale a dû développer, elle constitue une cible parfaite de corruption pour qui souhaite en faire une courroie de transmission de ce renforcement structurel. Et de nos jours, la gangrène est hélas passablement avancée et toute frange combative réfractaire est réprimée illico tant par l’État que par la bureaucratie syndicale.

C'est de tout cela et de la façon de lutter contre cet état de fait dont nous voudrions discuter avec vous. Et puisque nous nous reverrons au plus tard dans quatre ans pour les prochaines négociations du secteur public, aussi bien apprendre à se connaître dès maintenant. Nous sommes pour un investissement dans la lutte, mais pas n'importe comment!

Voici des critères minimaux pour l'établissement d'un dialogue digne de ce nom quant à l’avenir du syndicalisme:

  1. Vous reconnaissez l’impasse actuelle du syndicalisme et la défaite inévitable du Front commun qui en découle.
  2. Vous admettez que vous êtes vous-mêmes un travailleur ou une travailleuse à l'embauche de votre syndicat, soit comme élu soit comme salarié, et qu'en conséquence vous ne jouissez pas de la liberté nécessaire pour faire de la politique transformatrice au sein même de votre syndicat, écartelé-es par la tension du conformisme bureaucratique d’une part et par le mythe de la représentativité des “organisations de masse” d’autre part.
  3. Vous défendez l'idée que les revendications et moyens d’action des syndicats appartiennent aux assemblées générales locales et que jamais la volonté de celles-ci ne peut être révisée sans passer par elles, la primauté de la décision reposant toujours et en toute circonstance sur les travailleurs et les travailleuses au local eux- et elles-mêmes.
  4. Vous estimez que le problème du syndicalisme ne vient pas tant des chefs ni de l'individualisme supposé de la jeunesse mais plutôt de cinquante années de restructuration du capitalisme qui pèsent très lourd sur la capacité de lutte du prolétariat. Et que la donne peut s’améliorer.
  5. Vous êtes convaincu que la lutte des travailleurs et des travailleuses appartient à l’ensemble des travailleurs et des travailleuses et non pas à l’oligopole syndical ni à quelque parti politique que ce soit et ce faisant, cette lutte ne concerne pas uniquement les syndicalistes et les syndiqués mais bien tout le monde ayant intérêt ou à cœur la transformation générale de la société.

Si nous ne pouvons pas nous entendre minimalement sur ces points, inutile de gaspiller le temps des uns et des autres. Mais si vous vous sentez interpellés par nos propos, n'hésitez pas à entamer la discussion avec nous : nous sommes et serons encore longtemps avec vous.

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