Critique du documentaire 'Ninth Floor' de Mina Shum

Version imprimablepublié par Ousmane Thiam le 26 avril 2016

Février 1969. Pendant que le Québec travaille sur sa «révolution tranquille», un groupe d’étudiants antillais décide de s’occuper des problèmes auxquels ils sont confrontés à l’Université Concordia. Cela se passe un an après la conférence des écrivains noirs à McGill. Le groupe d’étudiants antillais dénonce les pratiques racistes du professeur Anderson à leur endroit. L’administration s’accapare de l’affaire et en fait un cirque au sein de l’institution en refusant clairement de traiter convenablement la question. Elle clôt le dossier un an après le dépôt de la plainte. En guise de réponse à cette provocation, des étudiants noirs accompagnés de certains de leurs collègues blancs occupent le hall du neuvième étage. Ils dénoncent de manière plus générale leurs conditions de vie dans ce Québec raciste. L’occupation s’échelonne sur deux semaines et se solde par un incendie majeur. Le centre névralgique - les archives informatiques - de l’université part en flammes pendant que des étudiants l’occupent. Ce feu cause plus de 2 millions $ de dommages, un incident commis par des nègres selon les autorités. Cet épisode fait naître le slogan “let the niggers burn”, un slogan scandé à tue-tête par des groupes d’étudiants blancs qui assistent à la scène. Le mouvement de lutte politique des Noirs du Québec voit le jour dans le jaillissement des flammes. Le nègre que tout le monde ignorait est maintenant capable du pire. C’est cette histoire occultée de la conscience politique québécoise que la réalisatrice Mina Shum tente de mettre en scène dans son documentaire Ninth Floor.

D’entrée de jeu, on a droit à des images d’archives qui nous ramènent à un moment révolu de la scène politique québécoise: des Noirs qui s’expriment, qui s’indignent radicalement des conditions de vie de l’époque et qui proposent de régler leurs comptes avec une société qui ne les considère pas. Le film a l’air prometteur. Par contre, rapidement on comprend que Ninth Floor présente des difficultés lorsqu’il s’agit d’aborder la cause principale de l’évènement: le racisme québécois. En fait, le film ne fait qu’effleurer des vérités du racisme québécois alors même qu’il essaie désespérément d’en parler. Le documentaire se présente ainsi comme une sorte de commentaire anti-politique sur un évènement qui a pourtant grandement bousculé le rapport du Noir face à sa société d’accueil. Mina Shum fait abstraction de toute forme de subjectivité et met plutôt en scène les récits des personnages sans jamais les confronter, sans jamais poursuivre le fil de leur mémoire telle qu’une vraie enquête sur la souffrance du Noir de l’époque l’aurait fait. On a plutôt droit à un retour historique des événements, sans jamais approfondir la question du racisme québécois et des liens qui persistent à cette époque entre les questions nationales et raciales. En tournant les coins aussi rondement, la directrice de Ninth Floor passe à côté d’une belle opportunité: celle de réactualiser cette histoire tout en prenant soin d’analyser les conditions de l’époque, pour ainsi ouvrir le débat sur les conditions actuelles des personnes noires au Québec.

Quiconque veut comprendre le mouvement noir au Québec doit porter une attention particulière à l’affaire Sir George Williams. Juste par sa forme, cet évènement nous démontre le schisme qui existait dans la société québécoise entre les immigrants et les Québécois de souche. Et pourtant, Montréal était une ville politique où les idées de gauche, mais surtout celles tiers-mondistes et des mouvements de libération des Noirs avaient le plus d’écho en Amérique du Nord. Les jeunes indépendantistes cogitaient allègrement avec la jeunesse intellectuelle noire et voyaient en elle l’extension de sa propre souffrance. Isolé dans cette Amérique, le Noir était celui avec qui il fallait s’allier pour lutter contre l’impérialisme et solidifier la théorie de l’indépendance nationale. Alors, comment expliquer ce silence quant au racisme ambiant de la société? Pourquoi l’histoire et les souffrances des Noirs n’étaient pas abordées tant dans ces cercles qu’ailleurs? Qu’en était-il de l’organisation des Noirs par et pour eux-mêmes? Tant de questions intéressantes que Mina Shum a préféré éclipser dans son documentaire; elle n’en trace qu’un portrait global et, par le fait même, superficiel.
 
Il arrive, certes, que les personnages interviewés par Mina Shum donnent des exemples, relatent des scènes de vie quotidienne de l’époque; mais ces Noirs qui parlent aux téléspectateurs n’arrivent pas à bien exprimer la misère qui caractérisait la totalité de la vie du Noir de l’époque, et cela restreint encore plus la portée du documentaire. Puisque Mina Shum voulait historiciser une affaire aussi importante et puisqu’elle voulait que cette histoire sorte des archives et sensibilise la population québécoise à la question noire, c’est dans la vie quotidienne des personnages, dans du terre-à-terre qu’il aurait fallu chercher des exemples qui auraient pu mettre à nu les contradictions de l’époque, ou encore créer un pont entre les difficultés de l’époque et celles d'aujourd'hui. Même là, Ninth Floor n’arrive pas à présenter d’exemples frappants, des exemples qui nous obligeraient comme spectateurs à faire des parallèles directs entre le passé et l’avenir. On a souvent l’impression que les exemples cités sont d’ordre anecdotique et donc banals. Or le malheur des exploités, des Noirs ici, est d’ordre vital, matériel; il doit constamment être dénoncé, avec rigueur.
 
Le documentaire essaie tant bien que mal de faire un parallèle entre le passé et le présent grâce aux témoignages de deux protagonistes plus jeunes: un étudiant antillais président de l’association des étudiants caribéens de l’université, et la fille d’un ancien militant influent de l’époque. C’est à mon avis l’élément le plus intéressant du documentaire. Ça permet un instant de faire des parallèles, de comprendre les tensions qui persistaient jadis entre vie privée, vie politique et le fait d’être Noir et politisé au Québec. Mais là encore, au moment précis où l’on espère aboutir à quelque chose d’intéressant, c’est-à-dire aux répercussions pour des Noirs de faire de la politique dans une société foncièrement raciste, le documentaire retombe dans sa rengaine manquant de profondeur; on retombe dans des petites histoires anecdotiques qui apportent peu à la compréhension du sujet traité. Les souffrances, aussi banales soient-elles, méritent d’être analysées afin de comprendre leurs répercussions sur notre situation actuelle; pour ça, il faut se donner l’ambition de trouver le discours juste. Mina Shum avait encore l’opportunité rêvée de se saisir de ces questions pour approfondir son film, mais n’y a vraisemblablement pas accordé d’importance.

En somme, Ninth Floor est un documentaire à la forme classique qui apporte peu à la compréhension de l’affaire Sir George Williams en 1969 et encore moins sur la question du racisme québécois, thématique phare du film. En refusant de prendre position dès le départ, la réalisatrice a négligé la force du matériel historique qu’elle tenait entre ses mains. Peut-être que la direction du documentaire ne voulait pas aborder la question sensible du racisme de la même manière que moi, c’est-à-dire en fonction de l’urgence d’analyser avec rigueur des moments historiques de notre époque pour comprendre les évolutions et les transformations des rapports entre les Noirs et les Blancs québécois. Peut-être aussi qu’elle voulait uniquement remettre sur la table une histoire méconnue de la population québécoise. Peu importe: en jouant le jeu de l’objectivation des évènements historiques, en refusant de prendre position dès le départ, on finit par retrouver ici aussi les contradictions les plus féroces de notre époque, qui nous entraînent à perdre le sens du discours. On prend position en refusant d’en prendre une, et c’est bien là l’échec lamentable de ce film.