Billet de retour

Version imprimablepublié par Ousmane Thiam le 9 Mai 2017

Aller voir un film sur Haïti demande une certaine prise de conscience de l'histoire. Aller sur place pour réaliser une oeuvre est un engagement d’un tout autre niveau: cela exige une curiosité hors pair et un travail digne de la minutie d’un horloger. Will Prosper, dans son dernier documentaire Aller simple : Haïti, a grandement failli à la tâche, mais a surtout manqué une réelle opportunité de traiter de l’une des questions les plus épineuses au sein de la communauté haïtienne et de toute autre communauté culturelle d’ici ou d’ailleurs: que signifie le retour de qui a émigré et celui de ses enfants?

Dans ce documentaire fort aimé par la communauté noire montréalaise, où l’on suit pendant une heure et demie de jeunes Québécois d’origine haïtienne en train de tâter le terrain d’un retour possible au pays de leurs parents, on ne découvre jamais Haïti ni aucun Haïtien. Le documentaire nous présente plutôt l’engagement d’une jeunesse occidentale à la recherche des racines d’une culture qu’elle n’a point embrassée et qui est en fait loin d’être la sienne, malgré tous les efforts ou subterfuges intellectuels par lesquels elle tente de se convaincre du contraire. Ce qui nous lie, nous les Noirs, c’est cette infériorisation sociale que nous subissons au quotidien et que nous reconnaissons au moindre regard. Mais autrement, j’ai plus d’affinités avec mes camarades montréalais que mes amis qui sont demeurés en Guinée, eux qui à certains moments me font vivre de grands déchirements tellement nos réalités sont disparates. La diaspora et la population locale ont des comptes à régler, chose que ni le réalisateur ni les protagonistes du film n’ont exprimée. Ils ont plutôt préféré parler d’eux, de leur vision, sans jamais songer à interpeller l’autre, celui qu’ils viennent supposément aider. Encore une fois, l'Haïtien est privé de son histoire, de son quotidien, mais surtout de sa rage. L’idée que se fait la diaspora de ses origines est aussi violente que la pensée bourgeoise que les Occidentaux tentent encore d’implanter dans ces pays. C’est cette violence, cette tension, ce négatif des rapports entre la diaspora et la population locale que Aller simple : Haïti aurait dû montrer à son public qui, comme j’ai pu le voir lors d’une projection, est lui aussi habité par le rêve d’un retour au pays.

Aller simple : Haïti se présente comme un commentaire critique sur le travail des ONG, qu’il compare à celui des jeunes Haïtiens occidentaux qui reviennent dans la région pour donner un «coup de main». Dans ce documentaire, Prosper propose - via des entretiens avec ces jeunes - d’expliquer aux Québécois blancs comme à ceux d’origine haïtienne ce qu’est le «vrai travail humanitaire», c’est-à-dire celui effectué par la diaspora noire au prix de grands sacrifices. Mais malgré des ambitions et des désirs louables, les protagonistes du film ne remettent jamais en question leur statut occidental et, par le fait même, nient la distance qui les sépare de leurs confrères et consoeurs haïtiens. Ils croient retourner chez eux, mais se rendent vite compte de la résistance des locaux face à des projets exportés directement du Mile-End. D’ailleurs, une des protagonistes du film ne se gênera pas de faire cet aveu, lors de la projection à Montréal: «Pour contribuer, la diaspora est le meilleur du pays, mais quand ils [la diaspora] reviennent, ils se font cracher dessus». Mais la diaspora n’a pas l’intention de se faire intimider; comme l’a affirmé une autre personne à la projection: «Veux veux pas, il va falloir que cette diaspora prenne sa place.»

Cela est une rationalisation que bien des immigrants défendent après moult tentatives d’investissements ratés au pays natal: c’est toujours la faute de ces sauvages qui n’ont pas évolué comme la diaspora et qui, malgré les efforts de celle-ci, refusent de se conformer à des désirs de changements qui ne sont bien souvent que de pâles copies des projets bobos des pays d’adoption. Dommage que tout ça se soit dit en vase clos, à Montréal, dans le confort et la sécurité. Il aurait été intéressant d’entendre les répliques d’Haïtiens à ce sujet. Quand j’ai demandé à Will Prosper pourquoi la parole des locaux était absente de son film, il m’a répondu que «c’était un choix éditorial», qu’il «voulait montrer la réalité des visiteurs et aussi des clashs qu’ils vivaient à Haïti». S’il est vrai que le film se concentre sur la réalité des visiteurs, les clashs, quant à eux, sont complètement évacués. Parce que pour les voir, il aurait fallu inclure les natifs qui sont la source même de ces clashs, ou encore faire intervenir des émigrants qui refusent de retourner dans leur pays tellement ils comprennent la haine de leurs anciens compatriotes à leur égard. Ici, le choix était stratégique ou du moins bien calculé, car montrer ne serait qu’un instant ce qu’il appelle un clash nous aurait permis de comprendre les vraies raisons qui poussent ces jeunes à investir le pays de leurs parents. La diaspora, souvent alliée à un certain pouvoir économique et moral local, bénéficie là-bas de possibilités qui lui sont inaccessibles en Occident et qui lui donnent le pouvoir d’y agir à peu près comme bon lui semble. 

Ce qui n’est pas montré dans le film a pu être vu dans le discours des protagonistes sur leur expérience. Je les ai écoutés et je crois qu’ils ont perçu les locaux comme des gens qui ne veulent pas s’aider. Dans leur prétention de vouloir les sauver, le mépris typique du colon transparaît. Ce rapport de domination entre la diaspora et les locaux a été parfaitement exprimé lors de la soirée de projection du film à la Maison d'Haïti lorsqu’une personne dans l’assistance a affirmé: «Haïti est une passoire qui laisse partir le meilleur de ses citoyens». Une idée typiquement de droite qui laisse penser que l’immigration est un problème, non seulement pour les pays qui accueillent, mais aussi pour les pays qui laissent leurs citoyens partir. En décidant d’ignorer le regard de la population locale sur l’action de ces jeunes, le film de Prosper reconduit l’idée qu’un changement réel en Haïti ne se passera pas sans l’intervention de sa propre diaspora. C’est mal connaître l’histoire de ce pays tumultueux où, depuis sa révolution, la solidarité et la recherche d’une sortie hors de la non-vie du néo-colonialisme n’ont jamais cessé de passionner les gens. Au final, le choix éditorial du réalisateur démontre une vision tout aussi néocoloniale que celle des ONG qui envahissent le pays.

Non seulement l’absence des locaux empêche de voir l’ampleur des difficultés rencontrées par la diaspora à la recherche de ses origines, mais elle masque aussi le fait que pour les locaux, l’arrivée des sauveurs de la diaspora n’est pas toujours vécue comme une bonne chose. Certes ils y apportent leur force de travail et certaines économies, mais les conditions de leur travail ne sont jamais abordées dans le film. Par exemple, une scène nous montre une protagoniste qui gère une entreprise Manger local portée par des cultivateurs au champ, or à aucun moment a-t-on le loisir d’entendre ceux-ci ci nous parler de la perception qu’ils ont de ce travail.

Le retour au pays natal, ce retour que bien des émigrants et leurs lignées souhaitent, est aujourd’hui une avenue économique de plus en plus prisée. Tout est à refaire dans nos pays. Avec ton expertise d’ici, tu ne manqueras de rien chez nous. C’est ce que nos parents ne cessent de nous marteler dans le privé. Ils aimeraient nous voir accomplir leurs vieux rêves: devenir des notables, des dirigeants, là-bas. Ou pour d’autres, nous voir accomplir des rêves de missionnaires. Comme si tout c’était arrêté depuis notre départ, depuis leur départ. Les locaux, qui sont négligés par le monde entier, doivent en plus composer avec ceux et celles qui ont la prétention de retourner chez eux tout en imposant des manières de faire issues d’une logique tout aussi mercantile que les organisations humanitaires ici critiquées. Voilà ce que le dernier film de Will Prosper a pu démontrer: son documentaire renforce la position d’une certaine diaspora qui rêve plutôt d’un retour managérial aux dépens de projets politiques qui sauraient mettre de l’avant une collaboration avec les locaux en vue de réellement comprendre nos rapports qui sont écartelés par l’histoire. Les locaux se sauveront eux-mêmes et ça sera contre leurs exploiteurs du Nord, qu’ils soient blancs, noirs, jaunes ou gris.