Révolutionnaire traditionnel, révolutionnaire critique

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publié par Clément Courteau le 5 novembre 2011

Les idées sont les fruits du terroir qu’est l’esprit; l’émerveillement en est la jachère. L’esprit cultivé en hâte, sans ce temps de sabbat, fait siennes quelques manières de réfléchir, quelques intérêts déterminants et quelques analyses puis les applique indifféremment à tout objet de sa réflexion. Ainsi s’édifie un intellect fort capable de se pencher sur maints sujets, mais qui toujours engendrera des fruits ayant la pâleur rigide de l’homogénéité. Car ce sol où prospèrent nos idées, l’habitude l’épuise comme la répétition, un mensonge. Se ressemblant entre elles plutôt que d’être modelées selon l’observation du monde extérieur, les idées s’en éloignent avec une douceur inéluctable pour ne décrire finalement que l’image qu’elles en ont extrait et qu’elles contribuent entre elles à maintenir et à enrichir.

Ces clichés, étau de notre quotidien dans lequel l’esprit se trouve enserré, forment nos pensées à venir avec autant de force que si elles jaillissaient, nouvelles, directement de la fontaine géniale de l’inspiration, la vie dans ses plus banales manifestations. Nous nous trouvons alors égarés dans un dédale d’a priori que nous ne reconnaissons pas comme tels, labyrinthe dont nous sommes sans nous en douter le minotaure. Nous errons dans ce jardin devenu méandres, flânant dans les couloirs de l’erreur en croyant, parce que nous en sommes l’origine et qu’ils sont pour nous toute la réalité, suivre pas à pas le chemin du progrès; nous ne progressons alors qu’en nous-mêmes, et sans fenêtre vers l’extérieur nous ne pouvons que nous y égarer. Avant sa rencontre avec Thésée, le monstre saurait-il seulement qu’il est un monstre ? Libérer notre esprit de cette fausse demeure redonnera à ses fruits leur vigueur et, pour ce faire, il est nécessaire d’y entretenir un espace inculte, sauvage. De cette friche, la luxuriante nature peut reprendre forme et contribuer à la souplesse de nos conceptions. Concrètement, nous en tirons notre capacité à nous émouvoir, à être étonnés, à penser le monde comme étant l’objet nouveau qu’il devient sans cesse et à pouvoir s’y orienter en empruntant lorsqu’ils le doivent être les couloirs qui se présentent tout en évitant ceux qui, même s’ils semblent les plus évidemment utiles ou pratiques, n’apporteraient rien de bon ou même de grands maux à ce moment précis. Nous considérons alors le labyrinthe lui-même comme une méthode, utile parfois et délaissée autrement en toute liberté.

Mais l’émerveillement pur n’a d’autre valeur peut-être que thérapeutique. Il ne suffit pas, pour récolter des idées fortes, de porter sur le monde un regard toujours renouvelé. L’enfant, imbibé de candeur comme la musique l’est de silence, n’est pas pour cela un être émancipé. Il lui faut encore se séparer d’avec l’apparence première du monde tel qu’il le vit, séparation qui toujours a valeur de divorce : engagé qu’il est sur le chemin de la connaissance, il n’est plus alors à proprement parler un enfant. Il abandonne la simplicité d’esprit pour se livrer à l’étude de sa société et à la découverte du monde qui l’entoure. Il accumule sur lui un attirail de faits, de preuves, d’idées, de certitudes et de doutes, il découvre les structures, les lignes de force et les matériaux qui le constituent et le reconstruit dans son esprit pour se le rendre intelligible, mais toujours avec la maladresse de celui qui, étranger en terre étrangère, étudie puis singe les mœurs d’un peuple duquel il sera à jamais différent.

Ces connaissances imparfaites d’un monde insaisissable inscrivent pourtant sa pensée dans la marche du progrès sans lequel l’éternel retour du semblable qu’on avait pourtant oublié n’aurait d’originalité que pour la subjectivité de l’oublieur et demeurerait, au regard des faits, un banal élément de l’habitude. Pour grandir, on se fait enfant, mais ce retour à l’origine n’a de sens qu’en ce que nous l’effectuons avec le bagage amassé lors des pérégrinations suivant notre séparation d’avec l’immédiat. L’ironie veut que nous nous égarions d’abord afin que, lorsque nous retrouvons finalement notre chemin, nous ne puissions le reconnaître comme valable et soyons forcés d’ouvrir dans la tourmente de l’existence une nouvelle voie – la nôtre. Le temps perdu qui flotte entre départ et retour est seul garant de notre individualité, comme son odyssée est à la fois source de tout ce qu’est Ulysse et la seule histoire qu’il lui soit possible de raconter. Pour nous comme pour lui, le véritable périple débute à Ithaque, une fois revenus, un individu devenu différent dans une personne demeurée inchangée, parmi les nôtres.

Là, nous voulons participer à la création de ce que nous avons aperçu de vérité dans ces contrées de la vie ordinaire, à travers les rouages cruels de l’habitude : liqueur étoilée, vents frais de l’improbable bonheur qui gît en puissance partout où la douleur préside au déploiement de l’existence. Pour découvrir les pièces éparses d’un monde qui, une fois rassemblées, serait habitable, nous nous adonnons à l’exploration comme l’ont fait jadis ceux qui ont cru en cette lumière que nous avons voulu suivre. Debord et les lettristes se lancèrent avec une vigueur exceptionnelle dans ce périple. « Jeunes et beaux », ils « répondent Révolution lorsqu’on leur dit souffrance », cette même révolution qu’ils font « à leurs moments perdus ».1 Encore imprégnés de l’héritage d’un surréalisme agonisant, ils cherchent dans l’art la réponse à des problèmes qui dépassent de beaucoup cette sphère spécifique. Hurlements en faveur de Sade, film avec lequel, prétend-il, Debord a « détruit le cinéma parce que c’était plus facile que de tuer les passants » est emblématique des expériences culturelles de ces jeunes hommes. Dépourvu d’images, le film tire sa puissance d’une bande sonore éclectique qui se termine néanmoins par un constat d’échec face à l’expérimentation pure : « nous vivons, en enfants perdus, nos aventures incomplètes. »

Car la démarche expérimentale trouve ses limites dans la matière brute que nous sommes : quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur.2 Notre milieu et son influence sur nous, nos travers, l’esprit de notre époque sont autant de données qui détournent nos actes, les orientent vers des fins que nous n’avions pas voulues ou, du moins, que nous n’avions pas souhaitées. Là, notre liberté n’est plus qu’illusion et c’est en ce territoire inconnu, sur lequel nous avons d’autant moins de prise que nous ne soupçonnons pas son existence ni donc son influence décisive sur notre destinée, que nous devrons nous aventurer afin d’en dresser, arpenteurs intrépides, la cartographie la plus organique possible. Le brouillard qui forme et enveloppe notre personne est aminci chaque fois qu’une parcelle du monde est arrachée à cet empire du mystère qu’est la société pour être mariée à la Cité de la connaissance.

Émergeant peu à peu des brumes de l’après-guerre française, les lettristes se défont des illusions artistiques qui avaient à l’origine cimenté leur groupe et déclarent que « la poésie doit avoir pour but la vérité pratique ». Leur esprit s’ouvre jusqu’à capter l’influence discrète de tous les éléments de leur quotidien, formant un tout qu’ils veulent dès lors maîtriser : « la construction de cadres nouveaux est la condition première d’autres attitudes, d’autres compréhensions du monde. » Au terme de ces années passées « à ne rien faire, au sens commun du terme », ils élaborent un programme qui est l’amorce d’une nouvelle époque pour la pratique révolutionnaire. « Notre action dans les arts n’est que l’ébauche d’une souveraineté que nous voulons avoir sur nos aventures, livrées à leurs hasards. » Le désir d’une telle souveraineté préfigurait la fondation de l’Internationale situationniste. Vient alors l’exclusion de tous les membres ayant une quelconque prétention artistique, ceux qui voulaient faire revivre l’art plutôt que le dépasser. Le groupe chaussait désormais le vaste enfant progrès3; débarrassé de tout artifice, de toute recherche formelle ou esthétique superflue, il n’aurait de considération que pour l’essentiel : l’organisation de la vie des humains entre eux. Ce retour à la question du comment vivre, simplicité première qui échappe malgré cela à la multitude, s’est effectué au bout d’une course effrénée contre le Zeitgeist permettant aux athlètes de se forger un corps d’élite capable d’assumer la tâche extrêmement sérieuse d’avant-garde.

Héritiers de ces nobles personnages, nous avons vu dans les sentiers battus par leurs explorations et depuis foulés sans cesse par des épigones plus nombreux que mémorables autant de détours, d’erreurs desquelles nous avons voulu tirer les leçons en nous rendant directement à leur point d’arrivée : la politique. Nous avons cru gagner ainsi un temps précieux mais, ignorants que nous étions des choses du monde et de la vie, dépourvus de recul sur celle-ci, encore aux prises avec les affres de l’adolescence, nous n’avons pu que projeter hors de nous-mêmes l’ombre magnifiée de nos travers dans le cadre d’actions pourtant radicales. Tout se passe comme si ce temple qu’avaient bâti nos prédécesseurs et qu’ils avaient laissé désert après leur soudaine disparition comportait d’innombrables gravures, peintures et autres ornements ayant tous valeur didactique mais que, dépourvus de la clef au moyen de laquelle nous aurions été en mesure de les rendre intelligibles, nous n’avions pu interpréter autrement qu’au travers des bornes étroites que nous avait habitué à placer partout où se dirigeait notre pensée le monde qui nous avait poussé au départ à nous réfugier dans ce monument. Condamnant au nom de principes abstraits l’ensemble de notre monde, nous avons recouvert sa culture du voile opaque de la tradition. Sous cette chape, il n’y avait plus pour nous qu’idéologie et mensonge, tandis que nous nous engagions dans une mêlée dont les belligérants provenaient ironiquement tous de ce monde que nous avions décidé d’ignorer. Ne demeuraient comme cibles valables que ceux qui peuplaient le seul endroit au monde où nous étions reçus et que nous considérions comme digne d’intérêt : notre propre milieu. C’est que le début du XXIsiècle nous a rassemblés là où la société, ayant intégré la contestation à son mouvement général, fait aboutir presque structurellement ceux qui ne croient pas en elle et refusent d’adhérer à son principe moteur. Nous qui, enfants perdus, nous sommes dirigés comme par instinct vers la révolution, avons suivi en fait le patron tracé par notre monde au sein duquel elle constitue désormais un champ culturel autonome. Le milieu militant est en effet à notre époque une simple pièce de la mosaïque complexe que représente le panorama culturel de la société capitaliste plutôt que d’en être l’équivalent critique, englobant la totalité sociale dans son analyse pointue et l’attaquant dans sa pratique acérée. Cette mosaïque s’est dessinée avec les changements structurels que le capitalisme a subis au cours des dernières décennies. D’abord un morcellement de la sphère de la production, puis, nécessairement, de la sphère de la consommation ont répondu à des impératifs autant d’ordre économique (la recherche des profits se trouvait entravée par la structure lourde du fordisme) que culturel (les peuples, ennuyés par la vie moderne, terne et grise, revendiquaient, par la bouche entre autre des situationnistes, une vie authentique, libérée du travail assommant de l’usine, où « l’imagination prendrait le pouvoir »).4 À ces doléances, la société répondit par la solution la plus simple qui s’offrait à elle, la marchandisation, ce qui jeta les bases des nombreux champs culturels, sous-systèmes reproduisant en leur sein le fonctionnement général de la société – et par là, le leur – qui cimenteraient désormais l’appartenance sociale des citoyens, orienteraient leurs choix de consommation et ultimement leur carrière : sports, passe-temps, courants cinématographiques ou musicaux. La révolution n’échappa pas à ce remaniement et, comme dans tout autre domaine culturel, les œuvres qui sont issues du sien s’échelonnent du pire au meilleur, de la marchandisation pure et simple aux raffinements de l’esthétique ou de l’intellect, en passant par les nuances induites par plusieurs cercles, chacun ayant son mode de vie propre, ses croyances particulières et ses tendances directrices.

Cependant, la particularité du champ révolutionnaire est qu’il s’élabore sur un refus. Alors que la société veille à intégrer d’une façon ou d’une autre les nouveaux arrivants, jeunes ou immigrants, à son fonctionnement (que ce soit par l’abêtissement du travail forcené, les honneurs d’un parcours sportif ou intellectuel hors du commun ou les promesses de l’amour et d’un emploi stable), au sortir de l’adolescence, le jeune révolté, insatisfait de tout et refusant de se plier aux normes comme aux exigences de la société qui l’a produit, arrive dans un monde où tout est déjà fermé. Seule, la Révolution l’accueille à bras ouverts, mais révèle ce faisant le noir t-shirt de l’anarchie, culture dont le rebelle devra dorénavant épouser les mœurs. On l’initie vite à cette bohème particulière qui caractérise le militant : « anti-flic, anti-fric mais pas anti-sudorifique ».5 Les événements sociaux à saveur politique comme les contre-sommets ou la contestation étudiante remettent à jour son refus. Les luttes sociales du monde entier alimentent ses passions, ses discussions, l’inspirent pour ses fêtes thématiques. Le révolte se définit par la rupture qu’il opère d’avec le monde ordinaire, rupture rendue nécessaire par l’hostilité de celui-ci à l’égard de quiconque prétend ne pas y trouver son compte. Faisant de l’anticapitalisme la fin de sa réflexion plutôt que son préambule, il se placera dans une case à part, séparé des autres par cette lucidité des ignorants qui, incapables de plonger au cœur d’un problème, s’imaginent en saisir la globalité alors qu’ils n’en contemplent que la surface. Il deviendra peu à peu incapable de penser sa propre appartenance à la société et ses prétentions immenses se heurteront sans cesse à ce mur : sa pensée, élaborée à partir de l’aliénation, ne fait que la reproduire en actes sous le couvert de la contestation. Comme le champ révolutionnaire était là bien avant que le rebelle ne se découvre une passion pour le désordre et comme il se découvre généralement cette passion assez tôt, il arrivera peu formé en un endroit où les actes sont lourds de conséquences. Il n’aura pas appris à lire avant de devoir rédiger des tracts ni appris à penser avant de devoir défendre violemment les idées incendiaires dont il s’empare. La société n’est pas clémente envers les révolutionnaires. Nous nous trouvons constamment en position d’infériorité, rêveurs dangereux, ayant nécessairement tort sur l’essentiel. Dès qu’il s’affirme comme tel, le rebelle aura tout contre lui, et devra lutter. Puisqu’il est radical, il doit savoir la société, la connaître de fond en comble, et ne jamais laisser planer de doute sur quoi que ce soit, sans quoi l’interlocuteur, devenu adversaire, à l’affût du moindre signe de faiblesse, en profitera pour enfoncer là le stylet de son cynisme et invalider par cette simple brèche tout le discours révolutionnaire. Les exigences démesurées auxquelles est confronté le révolutionnaire à chaque discussion le forcent à adopter une stratégie argumentative frauduleuse, ce qui affecte nécessairement son rapport à la connaissance. Sa préoccupation sera d’abord de classer les auteurs en bons et mauvais, reflet moral de l’utile et de l’inutile, tristes catégories que ses allégeances politiques lui imposent comme seules valables. Plus il sera confronté à son ignorance, plus fermement il défendra sa position, même en la sachant erronée. Au mieux, il l’enrichira de quelque anecdote, statistique ou élément factuel, toujours dans le but de la justifier. Âme damnée, tout pour lui devient le moyen de sa fin. Il y engage toutes ses ressources et y sacrifie toute idée témoignant d’un peu plus de liberté que les siennes. Grossièrement sophiste, il prendra tout pour lui et ne laissera rien au hasard. Ne perdant jamais de vue la nécessité de justification, qui n’est plus celle de ses idées, mais est devenue par la fusion complète de sa personnalité avec elles la justification de sa propre existence si bien qu’il se voit menacé personnellement lorsque s’apprête à fondre sur sa proie l’ombre de la réfutation, oubliant que cette dernière évolue dans un plan d’existence différent du sien et que, même s’il s’accable de symboles et vit dans le rêve, il n’est pas devenu pour autant complètement idéologique et qu’il demeure pour le moment du moins essentiellement un être matériel, il bouclera toutes les boucles en marquant son discours du sceau de l’inéluctabilité : les rouages du système sont tels que la réalité tout entière se résume à l’idée que j’expose. Cherchant par tous les moyens à donner de la substance à son discours – et par là à son être – le rebelle trouvera dans le marxisme un agent de simplification inespéré. Lorsqu’on lui apprend que l’infrastructure détermine la superstructure, qui n’est qu’idéologie servant à justifier la misère du monde, il ne prend pas en compte que Marx, avant d’échafauder cette théorie, a rédigé au préalable une thèse sur Démocrite et Épicure, en plus d’une critique de Hegel. Il ne s’attarde pas à la différence qualitative entre cet homme, riche d’un savoir encyclopédique et sa propre situation de jeune marginal, ignorant en toutes les matières : il se contente d’arborer ce déterminisme comme une armure. Son ignorance qui, hier encore, le ridiculisait dans les débats est non seulement saine et légitime, mais désormais subversive, et il jugera que la peinture, la musique, la littérature et la philosophie sont l’apanage criminel d’une bourgeoisie décadente.

Platon légitime la domination des esclaves par les citoyens et l’on ne peut que s’embourber dans les banalités esthétiques de Flaubert. Toute démarche spirituelle est une aliénation et la compassion une silhouette pâlissante des idylles moralistes du vieux monde. Ne voyant dans le plus ou moins grand degré de raffinement des œuvres auxquelles il est confronté que celui des opiacés qu’il les croit être, il se coupe de l’ensemble de la culture occidentale et, dans l’impossibilité où il se trouve de réaliser une étude approfondie de l’évolution de sa société, il place l’âge d’or de la révolution dans un passé mythique dont les faits d’armes, mis en abîme avec la situation actuelle de l’histoire révolutionnaire, semblent indépassables. Il se tourne vers ce phantasme par réflexe, pour voir « ce qui a marché » et tenter de le reproduire. Les mots d’ordre des révolutions passées deviennent des passe-partout, des lieux communs qu’il suffit d’appliquer ici-bas. C’est ainsi que le savoir s’élabore à partir d’idées reçues et non de données réelles. De jeunes gens en plein développement intellectuel voient leur pensée ruinée par la violence d’un monde qui ne peut tolérer l’opposition; le révolutionnaire paie de son intelligence future le crime d’avoir rêvé un jour en habiter un meilleur. Il se méfiera de « la théorie », dont la conception fétichisée qu’il en acquiert le sépare cruellement à force de ne s’instruire qu’à des fins guerrières et trouvera, dans la reconnaissance des affres dues au capitalisme, au patriarcat ou, de manière plus diffuse, au pouvoir, une pensée d’une profondeur telle que nulle autre n’est nécessaire. Souriant, il assimilera l’échec de sa vie à une action directe affaiblissant le système et estimera en avoir bien assez fait en demeurant médiocre que point n’est besoin d’ajouter à ce sacrifice les longues heures d’un travail acharné. Plus il est indigent, plus il se rêve autonome sans voir au contraire qu’il est enserré dans le contexte fonctionnel de la société existante. Son discours usé, auquel il ne croit hélas plus qu’à moitié, acquiert le ton laconique de la routine alors même que, confronté à l’échec flagrant de toutes ses tentatives insurrectionnelles, il en vient à la conclusion que le monde ne peut être changé par l’action humaine. Errant dans l’attente d’un Grand Soir qu’il sait devoir venir naturellement, il se dessèche au soleil du salariat par un éternel après-midi et juge, selon l’aridité particulière de son époque et par l’absence de toute fraîcheur, de la proximité du crépuscule dont les nuages de la crise économique, l’ombre de la geôle ou même celle de l’inquiétant corbeau prenant son envol devant l’astre lumineux sont autant de symboles, de signes avant-coureurs, comme s’il suffisait que le monde soit assombri pour qu’enfin il s’éclaire de nouveau, mais cette fois de l’intérieur. Cette vision téléologique de la révolution découle d’une conception naturaliste de la propriété privée faisant en sorte que, si le révolutionnaire lutte effectivement contre le capitalisme, ce sera selon lui à contre-courant de l’ordre des choses, tentant non pas de dépouiller le monde actuel des lambeaux de l’archaïsme marchand, mais bien de réaliser l’idéal libertaire en faisant vouloir par les hommes une société qui serait contraire à leur inclinaison naturelle et dans laquelle ils perdraient quelque chose, à savoir la possession de richesses, pour bénéficier ensuite d’un informe bien-être collectif. Cela explique pourquoi le révolutionnaire traditionnel met tant l’accent sur le « travail sur soi », mais pour lui, il s’agit d’un travail d’abolition plutôt que de construction, d’une sorte d’ascétisme révolutionnaire appelant à la purification de l’homme, au dépouillement de son égoïsme pour qu’il arrive enfin à accepter cette mutilation nécessaire.

Ironiquement, c’est pour le révolutionnaire l’ignorance qui amène la spécialisation et non la maîtrise profonde d’un sujet circonscrit. Sa pauvreté théorique l’empêche de réfléchir hors du jargon habituel à son cercle social et si les termes dont il use ont déjà, au hasard de quelque discussion, désigné une certaine réalité de faits, ils ne demeurent que les symboles d’un mal mystérieux. Hagard, la pensée abstraite le dominera : il n’y aura plus pour lui que le bourgeois, qu’il faut haïr, et le pauvre, qu’il faut aimer. Le révolutionnaire traditionnel s’éloigne dans un univers de significations dépourvues de toute assise concrète, ne décrivant qu’un vague sentiment de haine et, folklorique et obscur, finit par se faire le prophète de quelque étrange démon. La révolution, avec ses maîtres, son caractère élitiste, sa terminologie propre et son enseignement hors de portée du simple citoyen, possède les caractères les plus visibles et généraux de tout ésotérisme.6 C’est ainsi que le champ révolutionnaire, modelé par l’hostilité sociale, est porté à se replier sur lui-même afin de recréer une communauté pour ceux qui n’en trouvent nulle part. Dysfonctionnel socialement, sans famille ni avenir, le militant réalise vite l’état de dépendance dans lequel il se trouve vis-à-vis de son cercle social. On comprend alors la peur qu’il éprouve lorsqu’on attaque ce dernier, tout comme la haine qu’il voue à ses assaillants. On comprend aussi l’absence de volonté de dépassement propre à ce milieu que trahit la pauvreté des œuvres et des formes tant littéraires que médiatiques qui en sont issues. Cette particularité distingue le champ révolutionnaire des domaines artistique ou scientifique, par exemple, qui, eux, sont confrontés à la nécessité de révolutionner leur domaine : pour l’artiste, de renouveler les formes d’expression, pour le scientifique, de produire des découvertes. Ils sont poussés par des besoins comme celui de se faire un nom, d’exister socialement, et donc économiquement, de se créer en tant que créateur pour l’artiste, d’être découvert comme découvreur pour le scientifique. « Publier ou périr », cette forme spécifique d’aliénation qui façonne la culture officielle, les révolutionnaires ne la connaissent pas. Au contraire, toute réussite de leur part entraîne son lot de dangers et de difficultés professionnelles, si bien que « publier et périr » semble un adage plus approprié à leur activité. Ne trouvant aucune satisfaction personnelle dans l’avancement théorique et pratique de ce qui devient alors moins un travail qu’un passe-temps, ils sont mus par la recherche de la reconnaissance de leurs pairs, liée plus que tout à leur opposition au système. En l’absence de principes régulateurs formels et consciemment établis, cette reconnaissance devient la structure politique du champ révolutionnaire, dont le bouche à oreille et les liens d’amitié sont les mécanismes et la vie privée, l’instance décisionnelle. L’attitude critique y est remplacée par un traditionalisme camouflé en position politique et la crainte d’être mis au ban de son cercle, justifiée par l’arbitraire de son processus décisionnel, inhibera les tentatives d’expérimentation du révolutionnaire, ce qui favorisera le conservatisme à travers la consécration d’une noblesse de robe, le théoricien et d’une noblesse d’épée, l’activiste.

Secouer le joug des habitudes acquises par ce conditionnement commence, une fois prise la décision de la rupture, par la reconquête de la vie de l’esprit. Nous devons tous apprendre à réfléchir, ce qui n’est garanti ni par l’éducation ni par l’expérience vécue et ne s’acquiert que par un effort planifié et constant pour libérer notre perception des moules dans lesquels elle a été coulée. Pour nous qui arrivons une fois la cérémonie terminée, alors que le maître d’hôtel, montrant d’un large geste à la ronde les tables desservies et les lumières éteintes, la salle vide à l’exception des quelques derniers domestiques s’affairant à leurs dernières tâches dans la chaleur du soir, nous invite finalement à emprunter un petit escalier aux marches raides et usées s’enfonçant vers une cave où nous pourrons nous joindre à l’afterparty qui se prolongera jusqu’à ce que le manoir finalement soit la proie des flammes, Kant a laissé sa carte de visite, sur laquelle il prit soin de griffonner ce conseil : « la voie critique seule est toujours ouverte ». Habitués que nous sommes à ne considérer les choses que sous leur aspect le plus grossier, on voit d’ordinaire la critique comme quelque chose d’essentiellement négatif, en opposition à une donnée existante. C’est là négliger que, pour être porteuse d’avenir, elle ne peut se contenter de rejeter, de détruire et de s’opposer. Le versant négatif de la critique, ou critique proprement dite, est la force d’action, le mouvement primaire de rupture nécessaire mais si rare à notre époque. Par contre, s’il se développe de manière autonome, sans être tempéré par une volonté créative, cet impétueux tour de force devient une pensée catégorique qui ne fait aucune concession, ne laisse aucune chance au monde qu’elle condamne et se complaît à tout rejeter. Ce n’est que conjugué à son pôle positif, qui vient tempérer le premier par la reconnaissance de ce qui reste valide dans l’objet de la critique que naît la critique vivante. Si, comme il arrive parfois, tout est à jeter de cet objet, la positivité de la critique s’exprime dans les méthodes ou dans les actions proposées pour son dépassement, évitant ainsi de sombrer dans un sombre nihilisme. Elle n’en est pas pour autant immunisée et possède nécessairement le vice de ses vertus. Au premier signe de faiblesse de la critique proprement dite, qui lui donne la force du négatif, elle menacera de s’effondrer en relativisme. Assaillie de toutes parts par les protestations, usée de concessions, elle n’aura plus la force de rappeler que, si chaque malheur particulier paraît une exception, le malheur général n’en est pas moins la règle et finira par donner raison à tous les torts, et tort à la raison. Bravant à la fois l’orage et le calme plat, la critique use de sa grâce pour maintenir entre ces deux écueils le cap d’un périple sans destination définitive. Cette délicatesse lui confère une puissance unique : alors qu’on considère les idées comme des outils assujettis à quelque fin, la pensée critique est dotée d’un sens qui lui appartient en propre. Éthérée, elle se pose sur le monde comme l’oiseau sur le mât du lourd navire parcourant l’océan. Elle s’envole, explore l’embarcation, puis s’évade en les terres éloignées de la spéculation. C’est alors que lui apparaît la fragilité du monde des hommes, qu’elle voit sur quelles assises chétives ils ont bâti leurs frêles maisons. Sitôt revenue, à des hommes forgés par la mer qui ont oublié dans les labeurs l’essence de la musique, elle piaille sa découverte : la réalité est contraire à la vérité... Il s’agit là de l’entrée en scène du révolutionnaire critique.

« Je n’ai point dans les fers pris le cœur d’un esclave »7, tonne-t-il. Et il ne l’y prendra jamais. Pour lui, l’opposition du vrai et du faux n’est déjà plus aussi fixée. L’avilissement le quitte peu à peu. Il n’aura plus comme objectif premier de se positionner ou bien en accord ou bien en opposition avec le monde et s’engagera dans des réflexions qui seront émancipées de ces attaches. Il conçoit la diversité entre différents systèmes théoriques comme le développement progressif de la vérité, représentant différentes teintes de subtilité plutôt que de n’y voir que la contradiction. Ce n’est pas dire blanc et noir sur les mêmes questions, mais faire l’effort d’observer les phénomènes sous leur forme concrète plutôt que de les ranger dans des catégories qui sont le fruit de l’imagination ou de l’idéologie. Le révolutionnaire critique se bâtit alors une érudition solide qui s’exerce par une curiosité sans bornes et, ce faisant, se dote de cette haute intelligence qui met l’homme de plain-pied avec toutes les sommités.8 Il puisera partout la connaissance dont la maîtrise incombe à cette réalisation : les théoriciens du passé le guident de leurs mille lumières, mais ne l’en obligent pas moins à jeter un regard neuf sur son époque. Afin d’élaborer le cadre théorique, nécessairement inexistant, qui tressera ensemble tout ce qu’il y aperçoit, il se livrera à l’épuration des théories et pratiques des siècles précédents et en cristallisera les apprentissages dans une praxis fonctionnelle aujourd’hui. La pensée vivante, tissée de nuances et de délicatesse, à la poursuite de laquelle il se lance, interrogeant le passé pour y découvrir en filigrane le germe de ce que sera son époque, s’immergeant dans tous les fleuves pour mieux s’imprégner du flux de son univers, s’avère finalement insaisissable, fuyante. Menacée dès sa séparation d’avec l’existence immédiate, elle prend sur celle-ci un retard qu’elle ne comblera jamais ensuite entièrement. Ne vivant qu’à travers le mouvement, elle ne peut souffrir de se faire épingler aux pages de l’histoire : rosée fragile, sublimée alors qu’à peine dans le ciel de l’intellect dardent les premiers rayons de la littérature critique. C’est pourquoi, hélas ! on ne goûte plus sa fraîcheur mouillée en portant à nos lèvres les feuilles des écrits révolutionnaires. Une fois passé le moment de leur réalisation, ils seront la proie de toutes les dessiccations : réification, folklore, récupération, oubli. Ce qui d’elle subsiste, à travers les marques d’une écriture habile, est le chemin ou l’indice, la preuve, mais non la substance, qui n’est exprimée que dans une œuvre autonome, dont l’auteur s’adonne à la culture de la pensée pour elle-même.

Mais voilà, nous avons un monde à détruire. Devant la nécessité de nous introduire le plus bruyamment possible dans notre époque et d’y prendre pied solidement, nous ne pouvons nous accorder les douceurs d’un pur travail théorique : mettons-nous nous-mêmes en jeu. C’est dans et par ce risque que le révolutionnaire se crée en tant que révolutionnaire et fait ses preuves en tant que différant essentiellement de ceux qui se satisfont du monde tel qu’il est. Critique d’une part, mais politique de l’autre, il est placé devant la double nécessité de transformer sa pensée en action en la faisant reprendre et enrichir par les peuples tout en demeurant juste face à la société et aux hommes qu’il condamne. Afin de devenir l’expression d’une richesse nouvelle et d’incarner l’avenir qui trépigne d’impatience à l’idée de son avènement, le révolutionnaire critique s’affaire à transformer l’évidence première du monde en quelque chose qui se comprenne, mais aussi qui se combatte. Pour ce faire, il devra résoudre cette contradiction : la pensée, une fois fixée, est condamnée à mourir, dépassée par la guerre du temps, mais on ne peut la rendre effective qu’en la fixant. Son œuvre, plutôt qu’à simplement y contribuer, aspire à la transformation consciente de la culture et par là a pour objet la totalité sociale. Une distance s’installe entre le révolutionnaire et l’artiste parce que l’œuvre de ce dernier, malgré son caractère manifestement social, n’a de fin qu’en elle-même. N’importe quel travailleur du domaine culturel peut assimiler sa production à la fabrication puisque son produit peut être anéanti ou dupliqué à l’infini sans conséquence aucune. Là, la subordination des moyens à la fin est parfaitement justifiée. L’œuvre révolutionnaire, qui vise à être réalisée puis transcendée, ne peut être pensée que comme une action vis-à-vis des hommes. Ici, l’irréparable peut être commis : toute action est unique et accomplie, inscrite pour l’éternité dans l’Histoire humaine.9 La révolution ne possède ni la stabilité ni la simplicité d’un objet produit au terme d’une relation moyens-fin et le révolutionnaire critique n’entreprend la création d’œuvres subversives qu’avec la compréhension profonde qu’un mauvais acte posé en vue d’une finalité vertueuse la déshonore nécessairement et ne peut dès lors contribuer à l’amélioration du monde.

La révolution, comme la liberté, sont des termes déracinés. L’ordre social a planté à l’avance la contestation sur son propre terrain; ses jardiniers en taillent les haies et en peignent les fleurs si bien que, s’il fait de la vertu la base fondamentale de la subversion, le révolutionnaire procède à un glissement de son sens. Toute critique sociale s’exprime avec le langage dominant, mais doit s’élever, par une sorte de sociotropisme, contre le pouvoir qui l’a cultivé. Cette affirmation crée une langue autre, celle de la transformation du monde : le langage du changement. Pris seul, le sens du mot se fond dans ses sonorités, il devient un mantra et relève de l’expérience mystique plutôt que de la vie politique. C’est parmi ses semblables, dans la phrase, qu’il acquiert le sens concret par lequel il parvient à communiquer, car il est social – voire politique – par nature. La vie des idées ou bien l’autorité des diktats prennent forme dans l’interaction des mots entre eux selon la structure de cette interaction. Là où le langage ne démontre pas, n’explique pas, mais ne fait que communiquer l’ordre, apparaît un monde vide de réflexion : « l’extrême obéissance suppose de l’ignorance dans celui qui obéit; elle en suppose même dans celui qui commande ».10 Or, tout langage se communique lui-même. Dans le novlangue de la marchandise, les mots n’ont pas besoin de diminuer en quantité et doivent même augmenter en nombre afin que leur sens, de plus en plus parcellaire, ne soit plus en mesure, combiné à d’autres, de rendre compte du monde en tant que totalité. C’est leur aspect qualitatif qui est évacué. La marchandise, abolissant la distinction de sens à travers la formulation d’une procédure plus ou moins complexe, se réalise, c’est-à-dire qu’elle fait sienne la réalité. Devenue forme pure, la langue de la marchandise transmet ses exigences par la violence de la métaphore. La suprématie économique de l’échange, principe par lequel nous mettons en rapport les unes avec les autres des choses d’espèces différentes et les troquons comme si elles étaient d’une certaine manière les mêmes11, étend le domaine de la métaphore à l’ensemble des manifestations de la vie sociale. Tout mot, toute idée sont désormais interchangeables, car le langage totalitaire de la marchandise est, en dernière analyse, le langage de la loi de l’équivalence. La consommation comme expérience vécue du monde résulte de l’hégémonie d’un langage où le mot n’a de résonance hors du comportement qu’il suscite, étouffant tous les éléments non conformes à ce principe. L’homme n’est plus un sujet qui comprend un énoncé : il reçoit une information et celle qu’on lui transmet est traitée dans l’unique objectif de produire une réaction préétablie. Car ce n’est plus à lui qu’on s’adresse. Dans le dialogue des entreprises entre elles, l’homme n’est qu’un signe, un étalon représentatif d’une certaine quantité de valeur : il est la transaction personnifiée.

Dès qu’une pensée ou un mot devient un instrument, on peut se passer de les penser réellement, c’est-à-dire d’effectuer les actes logiques impliqués dans leur formulation verbale.12 Le langage politique, sédimenté par l’usage, possède son canon formel. Aussitôt que les sujets touchant de près à la révolution sont abordés, il semble se fondre en un amalgame sordide de clichés et de lieux communs. L’auteur place ensemble des concepts pensés par d’autres et aplatis par l’usage réduisant son travail à une simple mise en forme d’idées qui lui sont étrangères. Toute phrase qui vise l’action avant l’articulation de la pensée condamne le monde à se renouveler tel qu’il est. Expression volontairement réifiée de la pensée en mouvement, le mot d’ordre constitue, en quelque sorte, le pont entre la théorie et la pratique. Cependant, il s’agit là d’un compromis et jamais il ne doit subsister d’ambiguïté à ce sujet. Les mots d’ordre sont les fleurs de la guerre : piétinées dès la naissance, elles se fanent bien vite et, avec elles, le souvenir du champ de bataille qui les a vues naître. Ne travaillez jamais est le slogan prolétarien qui empêche l’action politique soutenue. La jeunesse de tous les pays boude les affaires de la Cité pour se concentrer à jouir sans entraves et tous les défenseurs de l’ordre établi professent un relativisme perturbant sous prétexte qu’il est interdit d’interdire. Les slogans ont pour socle le contexte social qui entourait leur érection et, tant il se transforme, tant ils sont recouverts de lierres et de houblon, tant ils se fissurent et se ternissent, jusqu’au moment où, comme pour les vieilles peintures, on salue en ces idoles la terreur et les ombres là où n’a opéré que l’action du temps, oblitérant la candeur première de ces créations.

Par le détournement, les situationnistes voulaient utiliser, « dans son ensemble, l’héritage littéraire et artistique de l’humanité à des fins de propagande partisane. »13 Au-delà du caractère provocateur de cette affirmation, c’est ainsi qu’ils se réappropriaient la pensée confisquée par les institutions et les œuvres confisquées par la marchandisation. Déclarant « caduques les réalisations “ géniales ” précédentes »14, ils redonnaient un caractère aérien au lourd passé littéraire de l’humanité en le libérant du poids de la consécration de leurs auteurs. Toutefois, une telle propagande est aujourd’hui absurde alors que la culture aux mille visages s’étend partout sous des airs sans cesse nouveaux mais toujours empruntés, masquant les contextes historiques et culturels au sein desquels ils s’inscrivent. Nous n’y voyons qu’une image aplatie et insaisissable par sa superficialité, une image de laquelle on ne peut rien apprendre outre le message cru qu’elle véhicule, sinon peut-être avec quel logiciel elle a été réalisée et sur quel médium elle fut imprimée. La technique du détournement a dégénéré dans la forme réifiée du collage où l’on superpose différentes parties d’un passé rendu anhistorique par sa perpétuelle actualisation formelle. En effaçant le sentiment de profondeur par l’update constant des idées d’hier, le détournement se limite lui-même au terrain toujours rapetissant de la pensée historique cultivée hors duquel il devient une forme de communication immanente et atemporelle comme une autre. Dans la mesure où il est possible de savoir d’où viennent les idées, faire référence à leur origine redonne un sentiment historique à la contestation et développe une constellation de références qui sera salutaire à ceux qui ne lisent que pour apprendre la vérité : l’inscription des dires dans un contexte plus large que le simple texte où ils sont repris ou enrichis limite l’illusion qu’a le lecteur d’être face à une connaissance révélée. En développant l’aspect tentaculaire du texte, l’auteur ouvre des chemins vers la pensée d’hommes et de femmes dont les écrits, la vie et le contexte social sont autant de contrées nouvelles se prêtant à l’aventure de l’exploration. Le texte acquiert alors la dimension du carrefour, ancré dans un espace dont les multiples chemins s’ouvrent sous les yeux du lecteur en autant de paysages qu’il pourra visiter à sa guise, libre d’escalader l’escarpement ou de flâner dans la clairière, de mouiller ses doigts au chant joyeux du ruisseau comme de s’endormir au creux du large chêne. Pour l’esprit, cette nature luxuriante, toujours entortillée sur elle-même, dont tous les chemins croisent tous les autres, vaut mieux que l’image sérigraphiée, autonome, que produit le détournement.

Le langage du changement, dont l’anarcho-gangstérisme était la première tentative, est une entreprise de reconstruction, hors des limites des expressions officielles, d’un monde de significations correspondant à la nouvelle réalité en gestation. Au lieu d’inféoder la manière à une matière pure, il allie la forme au fond pour exprimer non seulement un sens, mais aussi une façon de l’appréhender. Le langage du changement ne se contente pas d’être un langage violent, mais donne plutôt à la violence un langage approprié. « Anarcho d’accord, mais gangsters d’abord »15 exprimait avant tout le besoin d’allier une esthétique cohérente à un propos déjà profondément récupéré afin de lui redonner son esprit. Il n’y a pas de propagande pour la liberté.16 Plutôt que de présenter les conclusions d’une pensée terminée, on ne peut que la montrer dans toute son effervescence, au point névralgique où elle peut être reprise et enrichie par les peuples et devenir action. Ce qui, finalement, donnera à la parole sa véritable signification sera la qualité des échanges qu’elle suscitera, de la simple critique au trouble social de grande envergure. Ainsi, le rôle de spectateur qui échoit à celui qui la reçoit doit être dépassé par la liberté qu’elle lui permet d’exercer, dépassement que le dialogue permet d’atteindre, car « une idée forte communique un peu de sa force au contradicteur. »17 Par sa forme, il favorise ce dynamisme et concourt à restituer à l’œuvre ce qui en elle ne voulait être d’abord que parole vivante : l’expression changeante, chaleureuse de la pensée. Il permet au discours d’être à la fois confrontant et empreint d’estime et, tout en appelant une réaction de la part de l’interlocuteur, il témoigne aussi pour lui d’un respect très rare, issu de la conviction qu’il est bien réel, digne d’un entretien, à la hauteur de cette joute amicale à laquelle il est appelé à se joindre « si bien que la sentence finale est en quelque sorte l’œuvre des deux personnes qui discutaient. » C’est toutefois lorsqu’il s’émancipe de l’écrit que le dialogue acquiert sa véritable force. Mis en pratique, il prend son envol, féconde les passions et enfin donne vie à la théorie politique. Le révolutionnaire doit privilégier les interventions publiques, les rassemblements, les événements. Il doit saisir toutes les occasions d’exister socialement, en tant que citoyen plutôt qu’en tant que producteur d’utopie. Il doit se montrer au grand jour en tant que révolutionnaire, prendre cette position intenable et la maintenir fermement. C’est ainsi qu’il brisera les tabous entourant son projet et incarnera la réponse à la violence utilisée envers ceux qui rêvent un jour habiter un monde qui soit, simplement, beau.

« Révolutionnaire traditionnel, révolutionnaire critique » est un texte qui se veut performatif, c’est-à-dire qu’il constitue lui-même un exemple de ce qu’il professe. Là, la nuance est un principe qui, pour être énoncé, a dû se passer de lui-même. Le Bien et le Mal y sont personnifiés, puis confrontés pour que du contraste entre ces deux fictions paraisse la brèche lumineuse qui sépare le monde de la pensée vivante de celui des idées arrêtées. J’ai créé le personnage du Révolutionnaire traditionnel pour rendre évidente la dépravation de l’activiste qui, s’il se hasarde à parler de révolution – et encore s’il en parle sans dégoût, ce qui est loin d’être acquis – décrit toujours sous le couvert de ce mot magique ses désirs refoulés d’intensité ou ses pulsions autodestructrices, mais sans vraiment souhaiter la venue des conditions de leur réalisation. Tout comme le détournement du travail d’autrui ne s’est sûrement jamais effectué selon les pures lois du marché18, le révolutionnaire traditionnel, archétype du conservatisme, ne correspond probablement à personne en tant que tel, mais représente un amalgame des tendances et habitudes qui structurellement s’imposent aux jeunes insoumis. Fluide, le monde s’enfuit comme la rivière. Des interventions mineures – un canal, une digue – suffisent alors à en aiguillonner le cours, concentrant sa force afin de dégager les obstacles qui se sont logés en amont ou la dispersant pour irriguer ses abords et éviter ainsi les débordements. Mais stagne-t-il, il se ferme et sa surface que les rides d’aucune brise n’assouplissent se comprime. Pour la percer, pour la rompre, aucun plongeon n’est possible : laissant intacte la barrière qu’il n’aura que franchie, il enfermera son auteur dans la turbidité du marécage qu’il avait voulu agiter. Sa rupture s’accompagne de remous, car eux sont non seulement son résultat mais aussi sa réalisation, c’est-à-dire la manifestation concrète de sa réalité.

Alors que s’estompent les remous que nous avons créés par le passé, alors que les nombreux ennemis dont nous nous sommes dotés dans l’espoir naïf de bénéficier d’une crédibilité dont la grandeur serait proportionnelle à celle de leur bêtise s’estompent, les débris de la culture rompue qui flottent à la surface des eaux mondaines nous environnant sont aussi ceux d’un isolement aboli. Cet isolement, auquel le Révolutionnaire critique met un terme définitif, c’est celui de la théorie et de la pratique révolutionnaires. Coordonnant ses efforts réflexifs et d’action, il s’empare de son époque pour la modeler à l’image des possibilités qu’il entrevoit autour de lui, mais dont le chaos des rapports sociaux empêche l’éclosion. Figure magnétique, qui brise à l’avance ses propres déterminismes, le Révolutionnaire critique est le communiste libertaire moins la lourdeur, le militant moins la frivolité, l’anarchiste moins la honte. Il fournit à ceux qui ont le courage d’abandonner tout dessein autre que la vérité une dénomination commune et honorable par laquelle ils se reconnaîtront entre eux et se feront connaître du reste du monde. Cette communauté projetée jette les bases raisonnées d’alliances et d’organisations politiques favorisant l’émergence de nouveaux individus prêts à sculpter le décor social du XXIsiècle. Mais un tel héros, seul capable de marcher au pas du présent et de constituer la nouvelle avant-garde, est bien plus une position à créer, qu’à adopter.

Le peintre Elstir, personnage de la Recherche, fait en ces termes le bilan de ses jeunes années : « Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit, qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir ne lui soit désagréable et qu’il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit absolument pas le regretter, parce qu’il ne peut être assuré d’être devenu un sage, dans la mesure où cela est possible, que s’il a passé par toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder cette dernière incarnation-là. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner. »19 C’est cette voie dont j’ai voulu, pour le lecteur qui se laissera atteindre par ce qu’il trouvera de vérité dans sa lecture, mettre en lumière le trajet et, dans une certaine mesure, faciliter le parcours. Partir de zéro dans le domaine de la réflexion n’est pas un exploit donné à tout le monde. Microcosme dans le macrocosme du champ révolutionnaire, Hors-d’Øeuvre a dû se retirer durant près de trois ans pour nettoyer sa perception des habitudes que lui avaient inculqué son milieu. Car une action sur la totalité doit avoir pour origine une action sur soi-même : le tout ne serait pas le tout sans le sujet qui se tourne vers lui. Devenus conscients de nous-mêmes, débarrassés des tares intrinsèques à nos origines, nous avons acquis l’indépendance de l’autodétermination et sommes prêts à l’action – à l’aventure.

Tutoyer son siècle, c’est vouvoyer l’histoire.

 

 

1 Les passages cités de ce paragraphe le sont de divers textes lettristes écrits au cours des années 1950 et parus dans la revue Potlatch. Certaines citations ont été modifiées pour faciliter leur mariage avec le corps du texte.

2 « Tout ce qui est reçu est reçu selon le mode de celui qui le reçoit », Saint-Thomas d’Aquin, Somme théologique.

3 Rimbaud, dans L’Album zutique.

4 Slogan de mai 1968.

5 Mononc’ Serge, dans sa chanson La Police, dépeint les militants comme des êtres fondamentalement sales : « pouilleux, barbus, ignorant le savon, ils rampent sous leurs pancartes dans les manifestations. Toujours so-so-so, solidarité, jamais sa-sa-sa, salubrité. » La crasse, plus que de simplement caractériser le militant, en est l’essence même, si bien que le narrateur, réactionnaire favorable aux policiers, avoue lui-même avoir « gonflé les rangs de ces individus louches », jusqu’à ce qu’il prenne, « inopinément […] une douche. » Et depuis, il aime la police. Il est entendu que l’intention de Mononc’ Serge était de tourner en ridicule le discours du narrateur, grossier de lieux communs, mais je crois qu’il a tout de même, malgré lui peut-être, touché à une certaine vérité quant aux militants eux-mêmes. Je propose ici une interprétation de l’œuvre selon laquelle l’hygiène personnelle symbolise les perspectives d’avenir : d’abord, on se lave. C’est le premier pas vers une vie ordonnée. Que la majorité, en ordonnant sa vie, se mette à aimer ou du moins à tolérer l’ordre social envers lequel elle était hostile durant sa jeunesse montre que c’est précisément le désordre qui lie ensemble les activistes dans leur commune débandade. Le manque d’anti-sudorifique représente le côté éphémère du militant qui, radical à l’os, est incapable de développer de façon constructive ses idées et ses projets, pour s’opposer concrètement au système.

6 « Ésotérisme » fait référence ici à une connaissance ne pouvant être comprise que de l’intérieur. L’énumération de ses caractéristiques est de Gershom Scholem.

7 Le marquis de Sade, dans une lettre à sa femme.

8 Honoré de Balzac, à propos je crois de Lucien Chardon et de David Séchard.

9 Les rapports entre action et fabrication ont été étudiés par Hannah Arendt, dans son projet d’une critique de Marx : « La tentative de calquer l’action humaine sur le modèle de la production d’objets n’est pas neuve, mais n’a, bien évidemment, jamais été si forte ni revêtu autant d’importance qu’au cours du dernier siècle lorsque, en Europe et en Amérique d’abord, l’homme s’est compris et défini essentiellement comme un être qui travaille. Cette compréhension nouvelle de soi a trouvé sa première expression théorique chez Marx; et l’extraordinaire attrait exercé par le marxisme sur les peuples du monde entier est certainement dû autant à cette nouvelle évaluation du travail qu’à ses aspects chiliastiques. Le travail, bien qu’il ne soit sûrement pas identique à la simple fabrication, en est toutefois plus proche que tous les autres modes d’activité humaine. La fabrication, même lorsqu’elle est réalisée collectivement et industriellement, n’a jamais affaire qu’à un sujet qui entend produire un objet; Robinson sur son île reste encore un être humain au sens où il est un homo faber. Agir, en revanche, cela ne se peut qu’en rapport à d’autres et avec eux. […] Au travers d’une représentation de l’action selon les opérations de la fabrication, la question morale « qu’est-ce qui est permis » ne pourrait recevoir qu’une réponse en apparence non morale et en vérité amorale : tout ce qui sert la fin est permis. » Elle conclut que « toute identification de l’action à la fabrication entraîne la destruction de la liberté. »

10 Montesquieu, De l’Esprit des lois.

11 À ce sujet, voir Frederic Jameson, Le Postmodernisme, ou la logique culturelle du capitalisme tardif.

12 Hegel, préface à la Phénoménologie de l’Esprit.

13 Debord et Wolman, Mode d’emploi du détournement. Le texte, paru dans Les Lèvres nues, est disponible en ligne.

14 Ibid.

15 Crève salope, tract distribué lors de la Journée internationale de la femme 2008.

16 « Notre âge n’a pas besoin que l’on ajoute encore un autre stimulant à l’action. Il ne faut pas transformer la philosophie en propagande, même pour le meilleur objectif possible. Le monde a déjà plus de propagande qu’il n’en faut. Et le langage est déjà censé ne rien figurer, ne rien signifier au-delà de la propagande. Certains lecteurs de ce livre peuvent même penser qu’il représente la propagande contre la propagande et concevoir chaque mot comme une suggestion, un slogan ou une prescription. Mais donner des commandements n’intéresse pas la philosophie. La situation intellectuelle est si confuse que cet énoncé même peut être à son tour interprété comme le fait de donner un conseil stupide, celui de n’obéir à aucun commandement et même à un commandement qui pourrait nous sauver la vie. En fait, on pourrait même l’interpréter comme un commandement dirigé contre les commandements. » Max Horkheimer, l’Éclipse de la raison.

17 Proust, À l’Ombre des jeunes filles en fleurs.

18 Adorno, Notes sur la littérature.

19 Ibid.