Du potentiel africain

Version imprimable
publié par Ousmane Thiam le 5 novembre 2011

L'Afrique, plus que n’importe quel autre continent, a aujourd’hui besoin d’un diagnostic historique afin de comprendre les problématiques auxquelles elle est exposée. Les constats politiques les plus sérieux remontent à plus de cinquante ans, rédigés alors sous la direction du camarade Fanon.1 Toutefois, ces idées n’ont pas su dépasser le cadre universitaire : les intellectuels africains de la diaspora qui les ont étudiées n’ont jamais tenté de les inscrire dans un mouvement pratique afin de pousser la réflexion jusqu’à ses dernières conclusions. Ils ont plutôt étouffé de manière involontaire la grandeur de ces idées sous le couvert d’une fausse conscience opposée à leurs intérêts. L’examen critique auquel je m’adonnerai vise à actualiser la compréhension des échecs politiques et sociaux d’un continent sans histoire propre. L’Afrique sera dénuée d’histoire, et ce, tant qu’elle n’aura pas su briser les reins du capitalisme le plus forcené, le plus intraitable et ainsi anéantir toutes les autres formes d’oppression barbares qui sévissent encore chez elle à ce jour.

Comme le soulignait Fanon dans son diagnostic du « syndrome nord-africain », l’histoire de la vie d’un Africain n’est qu’en fait celle de sa « mort » : mort au travail, mort dans les médias, mort dans l’insécurité économique, mort dans la marchandise, mort dans l’attente d’un avenir impossible. Par extension, l’Histoire de l’Afrique n’est pas une histoire vivante. Si certains pensent démentir cette affirmation en citant la décolonisation et l’avènement des nations africaines, je leur réponds que cela ne consisterait qu’à réduire une histoire à quelques jours heureux, niant l’intérêt économique que représentait la décolonisation pour les ancien­nes métropoles au moment même où la bourgeoisie procédait à la réorganisation du prolétariat et à la relocalisation des capitaux. Je ne veux pas réduire les luttes d’indépendance à de futiles querelles : des hommes et des femmes y ont laissé leur vie et leur avenir. Autrement dit, il y a certes eu une résistance de la part des élites coloniales face aux luttes d’indépendance, mais elle ne fut qu’une affaire de formalité. Malgré la promesse de jours meilleurs qui a suivi l’indépendance respective des nouvelles nations africaines, rien n’a mené à l’émancipation totale des Africains.

En faisant le bilan des documents importants ou des analyses du continent, il devient rapidement évident que personne n’est parvenu à dépasser nos ancêtres quant à la promotion de la mémoire historique de l’Afrique. Les pratiques culturelles traditionnelles, comme la tradition orale, peuvent renforcer les tissus sociaux et le sentiment d’appartenance à une collectivité; toutefois, celles-ci se sont effritées pour laisser place aux valeurs promues par le colonialisme. Nous souffrons de cela. Rappelons également que l’éducation est encore aujourd’hui réservée à une classe de privilégiés et véhicule une culture axée sur la soumission : elle valorise un système hiérarchisé et promouvoit les investissements étrangers dans le développement des économies nationales et des communautés locales. On s’en remet encore trop souvent à l’héritage du colonialisme lorsqu’il s’agit de renforcer les assises de la bourgeoisie africaine. Le système de classes, basé sur une dictature économique et sur l’exploitation des masses, nourrit l’aliénation et affecte les collectivités, rendant impossible toute consolidation d’une praxis révolutionnaire victorieuse. Voilà bien un problème que nous devrons résoudre afin d’entamer une lutte sociale digne de ce nom. Notre tâche la plus urgente est de donner vie à notre histoire et, pour cela, l’écriture critique et l’expérimentation de nouvelles formes de luttes cohérentes sont nos meilleures armes.

Paint it Black                                           

Il ne faut plus se le cacher, les problèmes africains découlent en majeure partie des échecs politiques de nos propres intellectuels. De Senghor à Mandela, de l’Indépendance des années 1960 à l’abolition de l’apartheid, personne ni aucun groupe n’a réellement su ébranler les bases du capitalisme. Certains intellectuels toutefois nous on offert une culture : la Négritude. Pour la première fois, des nègres ont osé proclamer le droit à l’existence autonome du Noir en rappelant bruyamment et sauvagement le passé africain, sa civilisation et sa culture : il s’agissait de la renaissance du continent.2 Ce coup d’envoi orchestré par de petits hérauts de la Sorbonne, malheureusement déconnectés de la réalité sauvage des pays africains, n’a cependant pas réussi à les mettre sur la carte des priorités révolutionnaires mondiales ni même à soulever la question de la lutte des classes. Poètes perdus, ils se sont affairés à se dépeindre tels qu’ils auraient désiré que les Occidentaux les perçoivent plutôt que de travailler à redéfinir le prolétariat nègre. En résulte l’image idéalisée du Noir : celui qui aime rire, danser, faire l’amour, innocent et heureux, enfant pour l’éternité. Bref, L’African way of life semblait être la priorité de leurs activités comme le dénote le propos de Léopold Sédar Senghor :

On l’a dit souvent, le Nègre est l’homme de la nature. Il vit traditionnellement de la terre et avec la terre, dans et par le cosmos. C’est un sensuel, un être aux sens ouverts, sans intermédiaire entre le sujet et l’objet, sujet et objet à la fois. Il est d’abord sons, odeurs, rythmes, formes et couleurs; je dis tact avant que d’être oeil, comme le blanc européen. Il sent plus qu’il ne voit : il se sent. C’est en lui-même, dans sa chair, qu’il reçoit et ressent les radiations qu’émet tout existant-objet. Ébranlé, il répond à l’appel et s’abandonne, allant du sujet à l’objet, du moi au toi, sur les ondes de l’Autre. Il meurt à soi pour renaître dans l’Autre. Ce qui est la meilleure façon de le connaître... C’est dire que le Nègre, traditionnellement, n’est pas dénué de la raison, comme on a voulu me le faire dire. Mais sa raison n’est pas si discursive; elle est synthétique. Elle n’est pas antagoniste; elle est sympathique.3

En s’imprégnant de cette citation, on finit par percevoir le nègre tel un idiot, dépourvu de raison et de pensée autonome, incapable alors de rivaliser avec la classe bourgeoise qui l’a opprimé durant plusieurs siècles. Le nègre, entité indépendante du genre humain, plus en communion avec la nature que n’importe quel autre peuple, est donc un être pur. La description qu’en fait Senghor dépasse l’entendement et pousse vers une conception surnaturelle du Noir. Cette analyse bâclée occulte toute autopsie historique des luttes et tentatives de révoltes qui ont eu lieu lors de la traite des esclaves et de la colonisation. Ces théoriciens avaient-ils mis de côté ces atrocités ? Pensaient-ils que seule une image du nègre allait suffire pour nous donner une conscience de classe ? Non ! « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore ».4 Cette école de pensée a complètement faillit à sa mission première, c’est-à-dire oeuvrer à l’émancipation politique réelle du noir. « L’idéologie de la négritude est à la fois confuse et naïve, dans la mesure où les valeurs de fraternité et de solidarité sont dans les faits étrangères aux nègres. »5 Elle est donc incapable d’accepter que, parfois, le pire ennemi du Noir n’est pas le Blanc, mais bien son congénère de couleur. Cette obsession de la pureté ou de l’expérience authentique n’a fait qu’appauvrir la question noire sans jamais relever sa complexité et ses nuances. Naturaliser la différence et confondre du même coup ce qui est historico-culturel et ce qui est une affaire de couleur de peau, représente un danger énorme : en essentialisant l’individu noir, le séparant ainsi de son contexte social, on le rattache moins à ce qui est réellement biologique qu’à ce qui est perçu comme tel par la culture dominante, c’est-à-dire une catégorie racialisée qui le valorise. Par inversion, on construit là inévitablement les fondements mêmes du racisme. La construction d’une identité du nègre reproduit elle-même le stigmate racial que nous imposent les colonisateurs.

La négritude – née de l’esclavagisme, de la colonisation, de la mutilation de nos rapports avec les Blancs – pénètre également la vie de ces derniers jusqu’au plus profond de leur être. Certains d’entre eux vont – comme nous l’avons fait – jusqu’à n’imaginer le Noir qu’à partir de préjugés positifs. Pendant qu’ils reproduisent ainsi les divisions raciales, ils ne parviennent pas à comprendre ce qui nous est commun à tous : une condition d’asservissement à un monde destructeur. La discrimination particulière que nous avons subie et qui est encore vivante chez nous ne constitue pas la seule raison que l’être humain a de se révolter et partage non seulement des similitudes importantes avec l’exploitation que vivent tous les travailleurs du monde – entre autres en ce qui a trait au caractère social de son origine –, mais s’entremêle fortement avec elle. La hiérarchisation de la souffrance est issue d’une duperie énorme. Ce n’est ni en excluant les Blancs ni en les épargnant que l’on peut résoudre le racisme, car qu’est-ce que cette négritude si ceux-ci n’y jouent pas leur rôle ? Seul un rapprochement sincère entre nous et tous les prolétaires du monde, seule une nouvelle solidarité internationale peut nous amener à résoudre les contradictions inhérentes à nos vies. L’image d’un monde spécifiquement noir est un voile qui fait obstacle à la progression de l’humanité dont nous sommes partie intégrante.

En somme, « la quasi-totalité de cette théorie n’a abouti qu’à un ramassis d’images vides et pauvres, de conneries, de clichés grotesques du nègre » (Stanislas Spero Adoveti), qu’à une pléthore de néologismes creux à trait d’union qui ont su apporter de nombreux bénéfices à l’industrie culturelle. Une simple observation des rôles qui nous sont attribués à la télévision et sur la place publique suffit pour s’offusquer. Aujourd’hui encore, nous sommes considérés comme les amuseurs publics de notre époque. Que nous importe le fleurissement d’une culture noire par laquelle 50 Cent, Tiken Jah Fakoly et Dany Laferrière expriment joyeusement leur sentiment d’esclave ? La négritude qui a érigé la culture du nègre passif doit être anéantie. Il est impératif de procéder à la critique systématique de toute production représentant les Noirs afin d’y démasquer les derniers vestiges de la négritude, et ce, sans égard à l’importance de l’œuvre. » (Stanislas Spero Adoveti) Redonner un sens à notre culture ne doit plus se faire uniquement par des mots, mais plutôt par une compréhension générale de notre existence qui se refuse aux dictats de notre environnement immédiat.

L’Avenue des indépendances

Les négrologues n’ont pas seulement contribué à l’édification de l’image du noir. Ils ont aussi collaboré, avec d’autres intellectuels et syndicalistes qui provenaient tous des grandes métropoles, à la mise en place d’un prétendu socialisme africain pouvant me­ner à terme les indépendances. Afin d’entreprendre cette lutte de libération nationale, ils se sont comportés en élèves dociles et ont reproduit les mêmes tactiques organisationnelles que leurs maîtres, soit la mise en place de partis politiques nationalistes, de syndicats hiérarchisés, et du contrôle de tous les moyens de communication. En aucun temps, ils n’ont inscrit dans leur programme la mise en place d’organisations démocratiques pouvant réellement entamer un dialogue sincère avec le prolétariat, et la nécessité de l’action armée a été balayée du revers de la main dans les pays mêmes où elle se serait avérée la plus nécessaire. Ils se sont imaginés pouvoir fonder une nation alors que les mailles du système colonial étaient encore omni­présentes. Leurs connaissances théoriques n’ont jamais été mises au service du peuple, mais plutôt à celui d’un libéralisme issu des exigences économiques qui prévalaient à la métropole et qui étaient étrangères à la réalité africaine. Ce système leur a permis de garder un contrôle relatif de la situation et ainsi de stopper net tout regroupement d’intellectuels issus des institutions académiques africaines. Maintenues dans l’ignorance, les élites sous-développées n’ont jamais pu concevoir la révolution comme l’œuvre des masses elles-mêmes. Pour elles, l’auto-organisation des travailleurs, et donc leur émancipation, paraissaient incongrues. Ces chefs ne se sont jamais projetés dans une révolution autrement qu’en tant que dirigeants, car l’image qu’ils se faisaient d’eux-mêmes correspondait en fait à leur qualité de cadres subalternes aspirant à s’élever dans un appareil d’État jusqu’alors aux mains de l’étranger. Pourtant, le colonisé, l’homme noir, celui qui a été l’objet de la violence même du racisme ne demandait rien de moins qu’une libération totale de la misère et, par extension, la préparation d’une lutte d’envergure par laquelle il pourrait redonner un sens à sa vie et s’inscrire au sein de l’histoire du monde. C’est ce projet que ces élites sous-développées ont tué.

Une fois les indépendances abouties, ces défenseurs du peuple se sont penchés, avec une expérience politique rudimentaire, sur la mise en place d’une nouvelle ère africaine. Mais, il faut comprendre que tout était alors à refaire, et ce, malgré l’abandon des organisations d’alors qui chantaient pourtant leur désir d’abolir les vieux rapports de domination. Les alliances tissées durant les luttes de libération nationale antérieures n’ont jamais reposé sur des affinités politiques réelles, mais furent plutôt des preuves de sympathie face à la misère et l’exploitation des peuples sans histoire. Les difficultés à lier les questions théoriques et pratiques dues au fossé entre les organisations bureaucratisées et la situa­tion sociale réelle devenaient inquiétantes vue l’urgence de se libérer du colonialisme. L’Afrique tentait de s’inscrire dans l’histoire du monde sans une réflexion préalable sur son avenir. On peut blâmer ici tout regroupement ayant refusé de faire sienne cette lutte et surtout de mener à terme sa révolte afin de la mondialiser. La défaite des pays colonisés face à l’impérialisme découle donc des échecs flagrants des mouvements révolutionnaires des pays avancés. Refuser la colonisation est une chose, mais s’engager envers le colonisé et s’investir dans sa lutte au point de se l’approprier également en est une autre. La réussite d’une vraie libération demandait une collaboration intime des organisations de la métropole dans le but d’éradiquer les rouages d’un système qui a fait tant de misère et de se lancer vers l’expérimentation d’un monde nouveau. Sans une fidélité et une ardeur extrêmes de ses partisans, il était prévisible que la lutte, que l’on croyait hypocritement indépendante, était pour subir le pire des échecs. Une indépendance réelle ne signifie pas seulement une rupture avec l’ancienne colonie; elle est plutôt une mise à mort du système colonial, une réappropriation d’un passé qui, à l’aube de la liberté, prend un nouveau sens, celui d’une marche vers l’émancipation, vers une éducation moderne, exaltante et neuve.

C’est donc dans un isolement idéologique et tactique que les chefs d’États et les intellectuels se retrouvèrent confrontés à l’aventure la plus lourde de sens de leur existence. Une classe dominante locale allait maintenant assumer la direction des nations indépendantes. Le choix du terrain de la lutte, celui d’un pouvoir étatique qui négocie sans rapport de forces au sein des organisations internationales les conditions de la division raciste du travail et qui monopolise la violence afin de contraindre les populations à vivre selon les règles du Capital, résulte, dans le meilleur des cas, d’un manque de travail théorique préalable à la lutte qui laissait entrevoir dès le départ un glissement dangereux vers un amateurisme, une vantardise et un traditionalisme dégradants. Aujourd’hui, on constate sans surprise que les méthodes archaïques employées (organisations culturelles, création de faux mythes...) ne sont en fait qu’un leurre afin d’éviter de nous montrer le vrai visage de l’Afrique, celui de la honte et de la misère. Les coutumes, les traditions et les modes d’apparaître, autant vestimentaires que rituelles, que ces populistes ont tant vanté n’ont fait qu’évoquer une banale recherche d’exotisme et ont infailliblement freiné le progrès (Fanon). En grandes pompes nationalistes, ces chefs se pavanaient sur les places publiques, puisant à même les caisses de l’État et entretenant des liens douteux avec certains bourgeois de la colonie ou de l’ex-URSS, en vue de construire la pacotille sur laquelle reposerait leur pouvoir. Mobutu Sese Soko de la République démocratique du Congo, Félix Houphouët-Boigny de la Côte d’Ivoire, Amin Dada d’Ouganda, Léopold Sédard Senghor du Sénégal, les frères Bongo du Gabon, pour ne nommer que ceux-ci, nous ont longtemps démontré par leurs agissements la manière par laquelle le peuple doit être encadré pour satisfaire la bourgeoisie occidentale. De la torture à l’élimination directe, toutes les techniques de répression furent utilisées pour empêcher l’élaboration d’une pensée critique pouvant remettre en cause la direction des nouvelles nations. En Guinée, sous le joug d’Ahmed Sékou Touré, cinquante milles personnes6 ont perdu la vie entre 1958 et 1984 au Camp Boiro.7 Intellectuels, étudiants critiques, familles des victimes, tout le monde était susceptible d’y passer, seuls les proches du régime étaient en sûreté. Ces exactions se déroulaient sous le regard des deux clans les plus influents de l’époque de la guerre froide : l’URSS et l’Occident. Le désordre idéologique causé par la Guerre froide a ainsi permis d’éliminer toute forme d’assises théoriques venant des Africains. Se jetant tête première dans un socialisme ou un capitalisme qui, déjà, avait vaincu le mouvement ouvrier européen, les intellectuels et politiciens savaient très bien que ces faux liens n’étaient qu’un voile visant à cacher tout ce qui devait être sacrifié pour conserver leurs privilèges. L’Avenue des Indépendances ne fut qu’un cul-de-sac pavé d’or et de bonnes intentions.

L’extrême-Sud

Si les indépendances furent un échec retentissant, il est encore plus triste de constater l’état actuel de la situation politique. Rien n’a changé. L’exploitation humaine est à son meilleur, la bourgeoisie profite de son ancrage et de ses liens avec les anciens colons. La population n’a jamais été aussi asservie, la famine et l’analphabétisme courent les rues. Coups d’État, folklore, exotisme, faillite et négritude, tel est le triste bilan du carnaval de nos pays indépendants. Nul besoin de se référer aux statistiques émises par les organismes internationaux pour affirmer que, dans nos démocraties bananières, à l’ère du néolibéralisme, les disparités entre les populations en matière de richesses, d’accès aux soins et à l’information, d’espérance et de qualité de vie en général atteignent des proportions qui ont épuisé depuis longtemps notre capacité d’indignation. Une simple observation des ravages de la famine sur la corne du continent – la pire des soixante dernières années – suffit pour se faire une idée de l’étendue du problème. L’Afrique est en panne. « Si le colonialisme a ouvert, bien malgré lui, les vannes de la vie moderne par la création de villes, l’introduction de l’économie monétaire, la décolonisation et le néo-colonialisme au contraire nous ont livrés à la décrépitude de nos avoirs, à l’hypocrisie des ethnologues sociaux-démocrates et au pillage éhonté des organisations non gouvernementales. » (Stanislas Spero Adoveti) Aujourd’hui encore, les pays occidentaux se comportent de la manière la plus exécrable et la plus inhumaine envers les pays africains. Ils continuent à tout voler et à tout détruire. Aidés par les politiques de bons bananias qui leur permettent, via les fonds publics, de s’installer à leur guise dans nos pays, ils profitent d’une main d’œuvre bon marché prête à tout donner pour sa survie. L’esclavagisme de l’ère moderne attire donc la bourgeoisie des pays dits émergents (la Chine, le Brésil, l’Inde...) qui à leur tour augmentent le niveau de vie et le capital économique de leur nation sur le dos des prolétaires africains.

Pour posséder et contrôler les ressources telles que l’or, la bauxi­te, le fer, le diamant, les investisseurs n’hésitent pas à offrir des pots de vin à la bourgeoisie établie, celle-là même qui s’assure d’annihiler toute forme d’organisation contestataire. Tout cela se produit sous le regard inerte des intellectuels inactifs qui refusent d’exprimer la honte du continent. En véritables idéologues, ils s’affichent dans la haute sphère de la société en se convainquant de la pertinence de leurs actions par l’entremise d’articles ou d’études bâclés. Même si la forme de leur verbiage sophistiqué finit par prendre le dessus sur le fond des problèmes traités, ce serait leur ménager une trop belle sortie que de les sous-estimer en concluant qu’ils ignorent la complexité des errements du continent. Leur silence et leur manque d’engagement à la préparation d’une lutte d’envergure est la triste conséquence de leur incapacité à dépasser la séparation entre la théorie et la pratique. Il faut savoir que l’intellectuel a comme rôle d’œuvrer vers une réflexion de combat, car c’est de dynamite théorique que notre époque a besoin. Il doit se battre afin que son travail prenne en charge la volonté de changement du monde. C’est ainsi que nous pourrons fonder une nouvelle conscience historique pour l’Afrique.

À l’heure actuelle, un nouveau vent de contestation est en train de traverser l’esprit de la couche la plus pauvre du monde, et ce, malgré l’état lamentable du continent. En Afrique, qu’ils soient jeunes, femmes, prolétaires ou vieillards, les gens désirent tous ardemment un changement radical. La peur de se révolter qui hantait le peuple depuis plus d’un demi-siècle se transforme en une haine profonde envers le système qui a engendré la situation actuelle. Cette situation historique unique offre des possibilités d’action révolutionnaire que nous devons saisir, mais cette fois-ci, il incombe de porter attention aux erreurs commises par le passé. On ne peut plus se complaire dans la répétition cyclique des modèles de luttes qui ont totalement failli à leur tâche.

Afin de contrer la paupérisation, l’organisation d’un mouvement révolutionnaire, lequel se veut inséparable de l’abolition mondiale de toute division en classes, devient la pierre angulaire de notre réussite. Les mouvements de contestation seront fermement internationalistes et universellement ennemis de toute exploitation ou ne seront rien. Les protagonistes seront appelés à séparer leurs alliés de leurs adversaires sur ce critère de va­leur et à combattre toute autre illusion. Nulle part l’ordre ancien n’est liquidé ou critiqué de façon suffisamment radicale. De nobles revendications, ponctuées d’un manque d’organisation et véhiculées par la spontanéité d’une jeunesse enrôlée par des discours démagogiques d’une certaine diaspora, ne suffiront malheureusement pas à permettre aux Africains de prendre en charge leurs conditions de vie. Cette contestation ne vise que la mise en place d’une démocratie libérale, selon le modèle occidental, où le pire égoïsme primera une fois de plus sur les intérêts de la communauté. De plus, le mouvement qui entraîne les peuples arabes vers la dénonciation de leur asservissement doit absolument se départir de l’islam dans la scène politique afin d’empêcher que la religion devienne la force révolutionnaire prédominante car, dans un contexte de bouleversement politique, elle a historiquement eu tendance, dans cette région du monde, à se placer à l’épicentre de la lutte et à en usurper la fin réelle au profit d’une élite réactionnaire. Comme c’était le cas en Iran en 1979. Il est aussi nécessaire pour ces coalitions d’en finir avec le nationalisme panarabique qui justifie la politique dominante dans les États arabes, puisqu’il est devenu une composante de l’impérialisme et ainsi de l’aliénation totale des peuples. Ce n’est pas un changement de gouvernement qui peut résoudre les problèmes de nos vies quotidiennes. La lutte que la jeunesse tunisienne, égyptienne, burkinabée, nigérienne... ont entamée doit maintenant trouver le moyen d’élargir ses revendications, ses stratégies de lutte et s’associer avec ses pays voisins, et ce, dans les plus brefs délais. À ce tournant de l’histoire, la formation de fronts politiques cohérents, capables de rivaliser avec les forces gouvernantes chez nous, est impérative :

Une organisation qui nous donnera un pouvoir tel que nous pourrons nous asseoir et agir à notre gré. Une fois que nous pourrons nous asseoir et penser comme il nous plaît, parler comme il nous plaît et agir comme il nous plaît, nous montrerons aux gens ce qui nous plaît. Et ce qui nous plaît ne leur plaira pas toujours. Aussi devez-vous être forts avant d’être vous-mêmes. [...] Une fois que vous avez la force et que vous êtes vous-mêmes, alors c’est parti. Vous créez une société nouvelle et construisez un paradis, ici même, sur terre...8

Pour une Afrique victorieuse

J’aperçois déjà le visage de tous ceux qui me demanderont de préciser tel ou tel point, de condamner telle ou telle conduite des dictateurs en place, de leur dresser un portrait minutieux des problèmes africains ou de leur proposer des solutions mi­racles. Je ne cesserai de le répéter : l’effort de désaliénation du continent est directement lié à un engagement violent contre les atrocités de notre époque. C’est dans la bataille qui aura pour fin la dissolution totale du capitalisme, et ce dans un uni­vers politiquement libéré, que le peuple africain découvrira les éléments de sa culture et de son histoire. Conscients de l’état des luttes et du cynisme politique que la diaspora préconise un peu partout dans le monde, la rigueur est de mise. Intellectuels, anciens révolutionnaires de l’époque des décolonisations, bref, tous les Africains réfugiés en Occident ou ce encore au pays, je vous interpelle. Il est temps de s’engager réellement dans la cause du peuple. Cette tâche n’est certainement pas aisée, mais sachez que, tant que nous n’oserons pas hausser le ton et dénoncer l’ignominie de notre époque, tant que nous ne lutte­rons pas activement avec le peuple via la formation de groupes politiques cohérents, de syndicats non hiérarchisés et combatifs, le tout sans sombrer dans le mimétisme, notre avenir n’aura aucune destinée et notre histoire ne sera encore qu’entre les mains d’une certaine élite. Qu’il soit clair que cette tâche n’est pas synonyme de profit ou d’un quelconque retour en arrière. Il s’agit ici de travailler à développer une pratique politique et de mettre sur pied les bases qui donneront les assises réelles à une praxis transparente. « Pour nous-mêmes et pour l’humanité, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve et tenter de mettre sur pied une humanité neuve ».9

 

 

1 Les écrits de Fanon sur la situation coloniale sont les œuvres les plus critiques du continent. Oscillant entre la théorie lutte-de-classiste et la recherche d’une praxis cohérente, ils ont nettement prévu les dérives des nations africaines subsahariennes.

2 Stanislas Spero Adotevi, Négritude et Négrologues, Édition Le Castor Astral, 1998, p.31

3 Idem., p. 44

4 Wole Soyinka, opposant célèbre de la négritude.

5 Stanislas Spero Adotevi, Négritude et Négrologues, Édition Le Castor Astral, 1998, p.45

6 Extrait de la revue RFI, article publié le 27/3/2008

7 Le Camp Boiro est l’ancienne caserne de la garde républicaine à Donka, dans la banlieue de Conakry, capitale de la Guinée. Il est devenu une prison politique et un centre de tortures de 1958 à 1984. Toutes les personnes accusées à tort ou à raison par le régime révolutionnaire de Ahmed Sékou Touré, d’activités contre-révolutionnaires, de comportement bourgeois, etc., était emprisonnées et le plus souvent exécutées après toutes sortes d’humiliations et de tortures, dont la privation mortelle d’eau et de nourriture une torture appelée, diète noire des séances d’électrochocs, des violences sexuelles, etc.

8 Extrait d’un discours de Malcolm X adressé le 28 juin 1964 pour une réunion de l’Organisation de l’Unité Afro-Américaine.

9 Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Édition la Découverte et Syros, 2002, p. 305