Critique du nihilisme contemporain

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publié par Louis-Thomas Leguerrier le 5 novembre 2011

C'est difficile d’écrire sincèrement, surtout après avoir fréquenté l’université, école d’aseptisation du style et du discours. Si j’y reste trop longtemps, ils me dégoûteront d’écrire. J’en suis certain. Je parle de l’université du point de vue de ma discipline, la philosophie, cette chose que personne ne prend au sérieux. Moi, je l’ai prise au sérieux, un peu trop même, jusqu’à ne plus être capable d’écrire. Elle vous cloue le bec, la philosophie universitaire, si vous y plongez trop aveuglément. Bien sûr je peux vous pondre des tonnes de pages sur une problématique bien précise et même quelques fois m’attirer les louanges des plus sadiques correcteurs, mais alors ce n’est pas moi qui parle, c’est le savoir méthodologisé qui parle à travers moi, et je suis crissement écœuré de me taire. La voix propre des individus, celle qui s’exprime à tra­vers l’écriture, est la première victime de la censure qui règne sur l’ensemble des sciences humaines, une censure sournoise et inavouée. Ce qui est censuré ne l’est pas ici pour des raisons morales ou politiques, mais au nom de la rigueur philosophique elle-même. Le philosophe sérieux prétend tenir un discours objectif sur les choses, il lui faut donc faire preuve d’un détachement toujours plus grand. Les impressions et jugements subjectifs qui nuisent à la pureté de l’objet étudié doivent être réduits au silence. Bref, l’expert de la pensée rappelle la froideur des cadavres. Le calme et la maîtrise de soi que l’institution exige de ceux qui veulent y évoluer emprisonnent toute souffrance dans un silence étouffé. La colère y est complètement refoulée, la révolte bannie, le conflit confisqué. Mais cette objectivité est un mensonge. Malgré ses prétentions, cette méthodologie de fonctionnaires n’a rien de neutre. Elle sert évidemment tous ceux à qui profite l’apologie du monde tel qu’il est. La réalité que l’on prétend saisir objectivement est élevée en fétiche monstrueux. Il faudrait rappeler aux professeurs et à leurs laquais que « penser philosophiquement, c’est se laisser déranger par ce qui n’est pas la pensée elle-même1 » et que le jugement éthique qui se dégage du contact avec le monde est partie prenante de ce monde, et donc de l’objectivité.

Mais je m’emporte, encore, je me remets à jouer leur jeu de malheur. C’est la pudeur qui me manque, les philosophes n’en ont aucune, pas une miette ! Il me faudrait quelque chose au-delà de cette concupiscence intellectuelle, sinon ils vont m’avoir, c’est certain. Je ne veux pas finir comme eux, à genoux devant des auteurs plates et insipides, des auteurs dont la lecture ne donne pas le goût de se battre pour défendre la philosophie, mais qu’il faudrait aduler sous prétexte qu’ils sont bêtement consacrés par l’institution. Ça fait tellement du bien de dire d’un auteur que tout le monde adule qu’il est plate, qu’il donne envie de laisser la philosophie pourrir dans son trou et qu’il est insignifiant pour l’avenir de l’humanité. Dans mon milieu, un tel soulagement est impossible. Le respect d’enfant pour des idoles de pacotilles que reconduit l’institution est intégré à une vitesse désespérante par les wannabe philosophes. Est-ce que notre société peut encore échapper au plus dégoûtant conformisme intellectuel, voilà la seule question philosophique vraiment importante. Le reste n’est que futile bavardage sur fond de pédante platitude. Avec une telle introduction, peu importe ce que j’écris ensuite, ce sera assurément irrecevable du point de vue philosophique, et c’est très bien comme ça, même que c’est presque devenu une condition minimale, être irrecevable, à notre époque si réfractaire à la pensée critique. Et puis, mon objectif est de toute façon étranger aux critères de l’institution quels qu’ils soient. Le présent texte constitue une prise de distance critique par rapport aux penchants intellectuels dominants dans le monde contemporain, et ce, dans l’optique de démystifier les enjeux aujourd’hui décisifs pour la perpétuation de la domination capitaliste. Ce texte est d’abord un essai politique. Si la philosophie s’y trouve convoquée, c’est uniquement en tant qu’elle est replacée là où elle devrait se trouver, et d’où elle fut extirpée, c’est-à-dire en plein cœur des affaires de la cité. Là d’où je viens, les ennemis de Hors-d’Øeuvre sont légion. Ce que j’ai appris à leurs côtés sera bien sûr retourné contre eux.

Terreur et frivolité

Ce monde est clos, et tout doit y trouver son compte, quitte à se nier soi-même, quitte à tout nier. Mais ce monde et la vie qu’il intègre ne seront jamais vraiment quittes. L’ordre social auquel nous devons notre conservation n’assure celle-ci qu’au prix de notre déchirement, qu’au prix de la renonciation à toute chose irréductible au principe unique de cette harmonie défigurée. Le monde de l’intégration ne nous réalise que négativement : c’est par le sacrifice général qu’il se maintient. Et cette folie voudrait se perpétuer, encore et pour toujours. Le système ayant manqué à sa promesse de bonheur pour l’humanité voudrait se maintenir comme caricature de l’Universel. Tel est le caprice d’une rationalité hautement déraisonnable, d’un mécanisme aveugle pour lequel la vie n’est que matériel mesurable, objet maîtri­sable et sans désir, tout prêt à être écrasé, réduit, exploité, plié à la volonté de puissance de ce déchaîné système. Mais quoi ? Le dévouement intellectuel de nos vaillants philosophes ne nous aurait donc pas conduits, comme le martèlent tant d’insupportables académiciens, au démantèlement en règle de cette rationalité qui se voulait autonome et totalisante, de cette raison moderne et son mythe du progrès ? Ne serions-nous pas entrés dans l’ère du libre jeu de toutes les différences ? Il faut dire que, une fois les acteurs du grand monde intellectuel démystifiés, on passa vite le relais à ceux qui — assignés au progrès de la régression générale — répandirent la bonne nouvelle parmi le peuple sous la forme mutilée du plus vulgaire relativisme. Ainsi, alors que partout se trouve annoncé le règne nouveau d’une déroutante liberté — que ce soit par les idéologues associant la disparition de l’autorité traditionnelle à un chaos incontrôlable ou bien par le bavardage nauséabond de notre frivole jeunesse — le monde de l’économie totale, lui, se referme, tel un piège, sur ses proies aveugles et déracinées. Il est apeurant de constater à quel point certaines découvertes des plus significatives pour le monde intellectuel contemporain, en plus de se refléter dans le sens commun sous la forme d’une gigantesque imposture, se trouvent annihilées par l’ordre social auquel celles-ci devraient pourtant se mesurer, elles qui prétendent avoir pulvérisé les édifices de la capricieuse raison moderne, elles qui maintenant se taisent face à l’enfermement de la vie dans un système résultant du plus démesuré de tous les caprices, la domination absolue. 

Éloge de la sobriété

Les révolutionnaires des années 1960, qui placèrent la jouissance et le bonheur illimité au cœur de leur projet subversif et martelèrent cette revendication jusqu’à ce que l’histoire soit forcée de la prendre au sérieux, nous ont laissés sans le vouloir un bien triste héritage. C’est à nous, qui sommes pris dans l’enfer de la comédie contemporaine, qu’il revient de constater que le mouvement objectif dont ils ont été à l’avant-garde ne déboucha finalement que sur l’immonde rituel de célébration de la vie en tant qu’abstraction vide qui, dans les pays développés, pulvérisa toutes les autres valeurs. La reproduction de la survie dans la violence des relations sociales aliénées est dorénavant doublée de l’obligation de jubiler à l’idée que cette existence qui se maintient par la force soit la nôtre. Faute d’être parvenu à inventer une vie qui mériterait d’être célébrée, on s’est lancé dans la fête perpétuelle en l’honneur de ce qui continue d’exister en tant que souffrance permanente et universelle. Il est difficile de ne pas voir dans l’idéologie de la frivolité, qui occupe actuellement toutes les dimensions de la conscience collective, la réalisation de certaines idées situationnistes dont la charge de négativité était pourtant indéniable. La revendication aveugle du bonheur individuel à tout prix, de la jouissance et des loisirs pour tout le monde, le party comme modèle universel de communication sociale, le culte de la jeunesse et l’association de celle-ci à l’âge d’or de l’individu, sont autant d’éléments du cheval de Troie grâce auquel la domination du principe unique du Capital s’est étendue à toutes les sphères de l’existence, en arborant une révolte jeune et branchée contre tout impératif moral qui viendrait menacer la liberté de tripper sans entraves au beau milieu du carnage. Le nihilisme d’aujourd’hui est la réa­lisation des espoirs soixante-huitards moins la nécessité de détruire le capitalisme. Militer pour la jouissance et la réalisation effrénée de soi, c’est militer pour le pouvoir qui a tué la jouis­sance en l’intégrant de force à la privation érigée en système.

Dealer avec le mal

Le cynisme des intellectuels me donne envie de vomir. Ceux qui parfois habitent mes obsessions haineuses et mes rêves de destruction sont à ce point dépourvus de la plus infime trace de noblesse que vraiment, lorsqu’il sert à les désigner, le mot élite ne signifie plus rien. On croirait que de leur bouche se déversent les égouts débordants de l’humanité en ruine. C’est la jouissance devant l’abaissement et la faiblesse des opprimés qui les anime — tout comme la jouissance dans l’abaissement de soi-même anime les alcooliques et les drogués — lorsqu’ils prédisent d’un ton moqueur la défaite humiliante de tel mouvement populaire ou de telle grève menée dans d’impossibles conditions. Criss qu’y faut être débile pour se croire original et intelligent simplement parce qu’on est capable de prédire la cruelle débandade des perpétuelles victimes. Comme si ceux et celles qui osaient tout risquer pour des causes condamnées à l’échec par le pouvoir étaient assez stupides pour ne pas réaliser que les chances de tout perdre sont nombreuses. « La morale, au fond, c’est toujours du confort »2, déclare une des plus cyniques crapules de toute l’œuvre de  Dostoïevski, un peu avant de conclure en affirmant que la vie est un « accord de commerce ».3 Aujourd’hui, face au confort que procure ce même cynisme à tant de gens lâches et égoïstes, du vieux croûton blasé au jeune professionnel arrogant, le confort de la morale, lui, ressemble de plus en plus à un bad trip continuel que traversent de timides accalmies. Mais on est bien obligé, maintenant encore, de ressortir cette veille rengaine sur la facilité et la complaisance des bonnes intentions, sinon peut-être qu’on ne pourrait pas aussi facilement dealer avec le mal, avec le fait que notre vie n’est rien d’autre qu’un vulgaire accord de commerce.

Solipsisme à rabais     

Les gens qui déclarent fièrement n’être « pas impressionnables » sont souvent simplement dépourvus de sensibilité. Le recentrage de leur personne sur l’infinie profondeur de leur moi étant achevé, leur capacité d’ouverture au monde n’est plus que vaine supercherie. Un tel état d’esprit correspond au stade le plus avancé de la froideur postmoderne dont l’objectivité massive se manifeste au niveau individuel sous la forme d’un rapport faussement critique à la nouveauté. C’est l’idée selon laquelle tout aurait déjà été dit — selon laquelle ne peut surgir, au cœur du monde posthistorique, que la fade répétition de ce qui un jour a valu la peine qu’on s’en occupe — qui se trouve derrière le contentement de ceux qui réagissent à toute tentative d’opposer une résistance au cours des choses en rétorquant que « rien de tout ça, après tout, n’est bien nouveau ». Ceux-ci ne voient plus, dans les dernières traces de subversion existantes, que le souvenir d’une époque révolue mais davantage prise au sérieux, puisque pouvant être vécue de loin. Le rigide système que constitue l’expérience vécue de ces solitudes satisfaites d’elles-mêmes doit pouvoir englober la totalité des manifestations se trouvant à l’extérieur de leur pseudo-monde habituel pour aussitôt les mettre en relation avec ce qui est déjà connu et maîtrisé, avec ce qui du monde extérieur fut réifié en possession du moi souverain et fier de vivre. La capacité de se laisser surprendre et émouvoir par la fureur de la réalité est condition de toute pensée qui ne se contente pas de s’admirer elle-même. Que les professionnels de la distance confondent leur écœurement du monde avec la pensée critique n’y change rien.

L’éternel retour des ruines

Il se fait vieux, ce damné perpétuel passé, spectacle des ruines sans cesse renouvelées, débris d’espérances gardés bien au frais, comme à la morgue, une parcelle d’époque qu’on conserve dans son dépérissement. À l’ombre de cette élévation des débâcles politiques anciennes en système de la sta­gnation universelle poussent pourtant les fruits d’une effrénée déconstruction, celle de la finalité libératrice de la modernité. La contradiction entre cette finalité et le monde enchaîné par le travail moderne devait mener à un dépassement de l’époque par elle-même. Rien de cela, pourtant, ne se trouve dans l’héritage qui est le nôtre, seul s’y trouve le dépassement de l’ultime et radicale question, celle de la lutte des classes, par sa mise à l’écart, son envoi expéditif aux oubliettes de l’histoire. Afin d’échapper à la contradiction, on s’est débarrassé de la finalité. Au moins, maintenant, on n’a plus à rougir de notre monde pourri. Mais derrière notre tranquille conscience se trouve la même chose qu’autrefois, c’est-à-dire la souffrance et l’humiliation de millions d’êtres humains. La déconstruction de la tradition, le dépeçage du concept et la suppression de tout référent extérieur aux structures constituant le postsujet replié sur lui-même, ont le plus souvent permis de balayer les dernières formes de la résistance qu’opposait la communauté — lieu de partage d’humanité capable de transcender les idiomes diffus et particuliers — à l’hégémonie du Capital. La furieuse exaltation de l’autoréférentiel fait bon ménage avec l’hétéronomie absolue des relations d’échange abstraites par rapport à ce qui se prétend naïvement irréductible. L’isolement de l’individu dans un univers paradigmatique clos renforce son intégration à l’ordre collectif dégénéré. L’affirmation de Jameson selon laquelle le postmodernisme en tant que phénomène culturel serait le résultat de l’incapacité à penser les bouleversements dans le domaine de la culture en termes historiques ne signifie pas seulement que le fait de crier à la fin de l’histoire relève plus d’une absence de sensibilité historique que d’un quelconque dépassement qualitatif. Elle indique aussi l’effritement du lien entre culture et histoire. Le décalage entre les formes historiques du vécu dans le monde contemporain et le progrès dans les plus hautes sphères culturelles exprime à la fois le mensonge d’un ordre social archaïque qui refuse de prendre en compte la critique de la modernité et celui de tendances intellectuelles dont le cynisme et la frivolité viennent davantage confirmer le cours des choses qu’ils ne se révoltent contre lui.

Héritage confisqué

Les possibilités utopiques inhérentes au savoir se trouvent actuellement étouffées par l’enfermement de celui-ci à l’intérieur d’une opposition arbitraire entre deux formes de régression intellec­tuelle qui se rejoignent dans la perte du moment critique de la tradition. D’un côté, il y a ceux qui, dans une explosion spontanée de grands sentiments politiques, nous proposent de jeter toute la culture par dessus-bord, à l’exception de deux ou trois auteurs servant tous la doctrine sur laquelle repose leur lifestyle souvent bien trop insignifiant pour qu’ils puissent espérer contribuer le moins du monde à la critique de la tradition qu’ils pensent avoir dépassée. De l’autre, la réaction à l’anti-intellectualisme primaire qui sévit partout dégénère dans le repli de la connaissance sur elle-même et le fétichisme de la culture. L’héritage de la tradition, par lequel il faudrait se laisser ­atteindre et auquel il faudrait se confronter de manière intime, est marqué du sceau de l’intouchable. Ceux qui refusent ou ne peuvent se plier aux rites et à la discipline de l’institution se heurtent à une froide et dissuasive incompréhension. Le moindre rapport établi entre le contenu de la grande culture et nos conditions matérielles quotidiennes nous vaut d’être jugés comme si nous avions saccagé une bibliothèque ou un musée. Mais cette culture qu’on adore mal et pour de mauvaises raisons tire justement sa grandeur de sa capacité à saisir en elle l’extrême lai­deur et la fragile beauté — au contact desquelles les spécialistes craignent de souiller leur objet d’étude — qui constituent la réalité toute crue, celle qui fait en sorte que les gens sont séparés les uns des autres et la culture séparée d’eux. « Le bourgeois désire que l’art soit voluptueux et la vie ascétique; le contraire serait préférable ».4 Par cette phrase se trouve formulé le cœur du problème que ceux qui ont foi en la fonction émancipatrice de la connaissance ont à surmonter. À partir de ce problème doit être développée une critique du rapport de la société à la connaissance qui sera en mesure de montrer la non-vérité qui caractérise autant l’inféodation de celle-ci à un programme politique lui faisant violence pour ne pas avoir à s’y confronter que son élévation dans une sphère soi-disant pure et porteuse d’une vérité suprahistorique.

Le dépeçage du savoir

La conception moderne de l’intellectuel en tant que catégorie sociale s’est développée parallèlement à la fragmentation du savoir traditionnel en disciplines spécialisées et séparées les unes des autres. L’histoire, la philosophie, la littérature et la sociologie se présentent aujourd’hui comme des compartiments dans lesquels les penseurs intéressants ne se sont évidemment jamais entièrement laissés emboîter. Et pourtant, si certains ont vite fait de dépasser les catégories arbitraires du monde moderne de la séparation, la mutilation générale que celles-ci engendrent, de son côté, les condamnent tout de même au retranchement dans un statut d’exception, comme s’ils n’étaient que des erreurs de l’histoire que le cours des choses, au train où il va, aura vite fait de résorber. Il faudrait opposer à cette conception du travail intellectuel celle qui naquit, avant l’époque moderne, de la tradition humaniste florissante. L’être humain total que devait former le savoir général déployé à cette époque, aux yeux des spécialistes tout aussi dépourvus de la conscience de la totalité que de celle des liens qui unissent leur position sociale à celle-ci, apparaîtrait comme un incapable qu’il faudrait prendre en pitié. Sans la conscience de cette régression, l’incommensurable naïveté politique des universitaires, professeurs compris, serait difficile à expliquer. Il paraîtrait en effet surprenant, aux yeux de quiconque n’aurait pas dès la tendre enfance été gavé des plus connes superstitions, que la couche la plus éduquée de la population puisse bander avec aussi peu de retenue devant les dernières idoles de la politique spectacu­laire, de Khadir à Jack Layton, en passant par Obama. Le dernier des prolétaires, même lorsqu’il vote pour l’un des réconfortants vi­sages que se donne parfois le monde de l’économie totale, est rarement assez naïf et infantile pour s’imaginer qu’il participe par son geste au progrès de l’humanité. Lui qui, contrairement à l’étudiant en sciences humaines, n’a jamais entendu parler de Marx ou de la Théorie Critique, lui qui est privé de toutes ressources intellectuelles et dépouillé de sa propre histoire, il le sait bien, que la même criss de marde ne manquera pas de se perpétuer. C’est que la conception moderne de l’Université implique non seulement l’éloignement par rapport aux domaines de recherche extérieurs à la spécialisation choisie, mais aussi par rapport à la société dans son ensemble. Plus l’universitaire avance dans sa formation, moins il semble capable de donner une portée politique à son travail et plus il s’éloigne de la compréhension des enjeux qui se trouvent au cœur de la totalité sociale. L’université actuelle est le renversement de la conception humaniste du savoir sur la voie de son achèvement. Cela ne veut toutefois pas dire que le destin des intellectuels soit à jamais scellé. Il n’y a parfois aucune honte à se tourner vers le passé, surtout lorsque c’est pour jeter un regard chargé de mépris sur une époque qui sans honte utilise ses immenses ressources pour produire de la pensée critique désamorcée. Il est grand temps que le spectre de l’intellectuel engagé dans la cité revienne hanter nos rues désertes et nos froides institutions afin que ne triomphe pas complètement le dépeçage du savoir, cette grande boucherie administrée.

L’Éden défiguré

Le relativisme qui partout étend son emprise débilisante n’est que la façade d’une plus grande calamité, celle à partir de quoi tout le reste bascule. C’est le déclin de la faculté de juger, sa défaite face aux forces objectives engendrant des sujets qui se laissent docilement porter par le courant et dont les jugements sont arbitraires et toujours changeants. Les mieux adaptés à cette routine sont fin prêts pour le tempo de l’économie politique. Ne voulant plus, et de toute façon ne pouvant plus se servir de ce qu’ils ont sur les épaules autrement que comme une machine à enregistrer des données qui ne veulent rien dire, ils avancent au rythme brutal des décrets et de l’épouvante. C’est la capacité de distinguer le bien du mal qui en fait les frais. Le bien, le mal, ces mots qui de nos jours sonnent creux, le monde contemporain a su en faire n’importe quoi. Le bien est devenu cette attitude d’indifférence et de passivité qui brandit sans arrêt la stupide exhortation à vivre et à laisser vivre, cette boue dans laquelle se noient les derniers vestiges de la communauté. Le mal est relégué aux articles les plus dégueulasses des meilleurs journaux sensationnels, que nous lisons pour nous rappeler qu’on est donc mieux, nous qui ne faisons rien, à part suivre le courant comme de vieilles branches mortes. On est assez cave pour penser que c’est la cruauté folle et inexplicable, voire passionnelle, celle qui fait la première page, qui est le meilleur exemple du mal dans notre société. Jamais on ne s’approche, même pas un peu, du fait que c’est la même indifférence muette, celle dont on s’est fait un mode de vie, qui fut la première condition des plus grandes orgies meurtrières de l’histoire : « Si les souteneurs et les voleurs étaient toujours et partout condamnés, les honnêtes gens se croiraient tous et sans cesse innocents... Et selon moi, c’est surtout cela qu’il faudrait éviter, il y aurait de quoi rire autrement. »5 Ces mots adressés par Camus à ses contemporains, auprès desquels il vit l’horreur absolue être collectivement mise en place, sont tombés dans l’abîme d’un oubli contagieux. On se défend à présent de porter ce qu’on appelle péjorativement des jugements de valeur. Faudrait surtout pas que quelqu’un se sente blessé, c’est devenu une question de politesse, de savoir-vivre : on dépeint le jugement comme un manque de tact, voire un signe d’inculture. Ceux qui en abusent, qui sont un peu trop fort sur la jugeote, pour employer cette ridicule expression, sont en définitive les seuls vrais cou­pables. Ce que je trouve dangereux, chez mes hypocrites contemporains, c’est l’Éden défiguré au sein duquel ils se croient naïvement revenus, cette innocence qu’ils voudraient ressusciter au prix de la renonciation à la capacité de distinguer le bien du mal, et nous éloignant encore un peu plus de la conscience du caractère coupable de la vie dans le système capitaliste.

La praxis qui vient

La praxis politique à venir devra faire la synthèse entre l’abnégation de soi et l’autonomie subjective la plus radicale. Le caractère impossible que prend ainsi formulée cette tâche re­doutable n’a d’égal que le surréalisme des monstruosités pourtant effectives qui séjournent au centre du monde, fondements de la métaphysique défraîchie de cette époque sans transcendance, causes dernières de l’enfer à nos portes, du désastre nous invitant à faire vers lui le pas décisif. C’est peut-être dans l’effort pour arracher l’utopie à l’irréalité qui lui est propre que demeure le seul espoir d’opposer une praxis vraiment humaine à l’effrayante immanence d’un mal qui semble s’être arraché à nos cauchemars pour nous tomber dessus, comme le ciel lourd des plus vives douleurs sur la tête des héros tragiques. Nous sommes Œdipe refusant le glaive qui en nous crevant les yeux nous redonnerait la vue, la conscience de notre complicité impardonnable et lâche. Comme lui il faudrait savoir se porter violence, ébranler le confort du moi érigé en trophée arrogant. Mais comme Socrate il faudrait jurer, contre tous et sans égard aux lois de leur monde, de toujours préférer la mort au jeu du mensonge, de la collaboration et du reniement intérieur. Le réinvestissement de la critique de la violence là où l’ont laissée ceux qui s’y sont consacrés avec le plus de sérieux devra se trouver au centre de l’effort théorique indissociable de la possibilité de l’avènement de cette nouvelle praxis. La résignation à l’actuel champs des possibles doit être dénoncée comme porteuse d’une violence bien plus grande que celle qu’elle se fait une fierté de rejeter en acceptant cette limitation. En tant que réaction à la violence du cours des choses qui étouffe par la force les possibilités humaines, la pratique politique qui se plie au cadre réformiste imposé porte cette violence en elle et la reconduit. C’est au-delà du possible tel que le définit cette époque postutopique, au delà des limites imposées à notre expérience et l’appauvrissant, que doit prendre forme la praxis qui vient, celle qui surmontera en l’être humain le nihilisme qui le maintient en deçà de lui-même.

 

 

 

1 Theodor Adorno, Modèles critiques.

2 Dostoïevski, Humiliés et offensés.

3Ibid.

4 Theodor Adorno, Théorie esthétique.

5 Albert Camus, La Chute.

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