Syndicalisme d'État

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 11 décembre 2015

Ci-dessus: René Lévesque, premier ministre du Québec, Louis Laberge, président de la FTQ et Paul Desmarais, président de Power Corporation, réunis lors du premier Sommet économique du gouvernement du Parti québécois, en 1977.

On attendait le décret. Celui qui imposerait d’un coup la convention collective et rendrait la grève illégale. Plus modestes aujourd’hui, on attend la signature d’une entente dérisoire dont les syndicats feront une honteuse promotion, tuant ainsi dans l’oeuf les espoirs de révolte. Dans les deux cas, décret ou entente pourrie, ce sont deux façons de clouer le bec aux travailleurs et aux travailleuses. Mais le décret a ça de bon qu’il rend la colère plus acceptable. Le décret a ça de bon qu’il fait peur, qu’il montre la laideur des ministres, lève le voile sur la dictature. L’entente, elle, prive des moyens de poursuivre la lutte, vu l’impossibilité pour un membre ordinaire d’aller à l’encontre des centrales lorsqu’elles déclarent que tout est fini. Contre une entente on ne se défend pas, aussi scandaleuse soit-elle. Ça vaut toujours mieux qu’un décret! dira-t-on, c’est même presque une victoire, ou plutôt, non, c’est une grande victoire, une victoire historique! En faisant ainsi ratifier, à grand renfort de publicité, une entente qui n’est pas autre chose au fond qu’un décret écrit conjointement par le Conseil du trésor et les centrales, un auto-décret, les syndicats acceptent pleinement leur rôle de sous-traitants de l’État.

Sans prise sur l’État-patron et les injustices qu’il impose, on veut lutter. Mais l’entente révèle qu’on n’a guère plus de pouvoir sur les syndicats. Tout cela échappe aux travailleurs et aux travailleuses parce que l’appareil de contestation syndical est devenu un appareil de représentation ayant ses propres intérêts, des intérêts opposés même parfois à ceux des membres. Vous voulez refuser l’austérité? Le Front commun, cette mégamachine qui carbure aux cotisations, aux votes et à l’impuissance de ses membres, est là pour la refuser à votre place!

On nous avait promis un printemps chaud. Il n’aura pas eu lieu. Quelques dures paroles à l’encontre du gouvernement et une petite manifestation de fin de semaine. Rien pour stopper les coupures massives prévues au budget. Alors que les mille réorganisations allaient bon train sur le plancher, la négociation ne faisait que commencer et du côté des délégués, on espérait toujours arriver à un règlement satisfaisant, une « convention collective réellement négociée ». La base était occupée par le travail pendant que les délégués défilaient dans des manifestations à huis clos, tous payés pour y figurer. Car hors la grève, manifester est un privilège.

Il y aura bien eu la coalition Refusons l’austérité lancée par la CSN. Mais c’était une diversion, un terrain de jeu pour occuper les étudiants et le milieu communautaire qui réclamaient leur place dans cette lutte contre le gouvernement et ses politiques économiques de droite. Toujours à la poursuite de leur grève sociale élusive, ils ont joué au mouvement populaire pendant que derrière les portes closes on s’occupait des choses sérieuses. Les syndicats n’ont jamais eu pour ambition de renverser ce gouvernement, ni même de faire valoir des revendications sociales qui auraient permis une véritable alliance avec la gauche. Logement, assurance emploi, santé, transport en commun, éducation, autant de causes laissées à l’abandon. Le deuxième front passe en deuxième... après les intérêts des syndicats. Des intérêts au nom desquels ils n’hésiteront pas à sacrifier les principes démocratiques les plus élémentaires. Les bureaucrates tiennent des réunions dans l’ombre, filtrent l’information et la contrôlent jalousement, multiplient les tactiques mafieuses et se considèrent comme de brillants stratèges parce qu’ils planifient le maraudage en cachette pendant les négociations qu’ils mènent de concert avec leurs ennemis de demain. Pour finir, ils ont fait une offre que le gouvernement ne pouvait pas refuser : réduire de moitié leurs demandes initiales.

Si on a beaucoup parlé de l’erreur que représente la décision du Front commun d’annuler trois jours de grève pour faire tourner les négociations en sa faveur, reste encore à montrer comment ce genre de volte-face découle d’une logique structurelle opérant au-delà des simples choix tactiques des dirigeants. Le principe de cette logique : donner une chance à la négociation avec le gouvernement. Car on ne peut pas accuser ce dernier de ne pas vouloir négocier si on ne montre pas notre bonne foi en faisant nous-mêmes des concessions. Il faut alors se placer avec lui sur le terrain du cadre financier. De fait, la capacité de payer de l’État s’impose comme horizon ultime des négociations. Fini, le rapport de force qui avait comme objectif d’arracher un maximum de gains à la partie patronale. Plutôt, on multiplie les bluffs en attendant de connaître l’offre finale du gouvernement. Elle seule compte, parce que l’État et les syndicats s’entendent sur une chose : les forces de l’économie. Elles agissent indépendamment de leur volonté et c’est à elles, au final, qu’ils se soumettent. Les syndicats, maintenant, cherchent alors à légitimer leur existence en donnant l’impression que leur mouvement a joué un rôle décisif dans la résolution du conflit. Le cynisme à l’égard des syndicats ne trouve nulle part meilleure justification que dans cette mascarade qui dure depuis plus de 50 ans. Ils n’ont, comme l’État, qu’un rôle de soutien dans le drame économique.

Le mythe de l’efficacité du Front commun demeure tenace dans les esprits. Mais rappelons que dès sa naissance en 1972, il est défait par une loi spéciale qui met fin à la première grève générale de l’histoire du Québec. Bien que les bureaucrates syndicaux interprètent pratiquement tous l’issue de cet affrontement comme une victoire, les gains obtenus avant l’adoption de la fameuse loi matraque de Bourassa se résument à la création d’une table centrale ayant préséance sur les négociations sectorielles où on discute de conditions de travail. C’est ainsi que les chefs des centrales ont été reconnus comme les seuls interlocuteurs crédibles par le gouvernement. Plagiant le modèle syndical de l’industrie automobile américaine, ils s’arrogent le pouvoir qui autrefois était distribué unité de travail par unité de travail. Plusieurs mois après la fin de la grève de ‘72, le gouvernement met en place des mesures inspirées des revendications du Front commun. Il n’en faudra pas plus pour qu’on crie victoire, un peu comme le mouvement étudiant l’a fait après l’élection du Parti québécois en 2012. Un mouvement social devient ainsi tributaire d’une décision gouvernementale prise des mois plus tard. L’interprétation de ‘72 par ceux qui ont récupéré alors la révolte ouvrière et qui la récupèrent encore aujourd’hui empêche de voir la criante vérité, à savoir que les travailleurs et les travailleuses se sont sentis trahis par leurs chefs qui ont refusé de défier la loi et de continuer la grève malgré un vote positif en ce sens à l’échelle de la province. Une douche froide sur leurs espoirs, mais surtout, une démonstration claire de l’autocratie des chefs au sommet de cette machine; que s’en est suivie une grève illégale d’une ampleur jusqu’ici inégalée, organisée principalement par le secteur privé et ayant pour objectif la libération de ces mêmes chefs décriés quelques jours plus tôt par la frange la plus mobilisée du secteur public, est symptomatique de cette autocratie et non du pouvoir de la base.

Détruire la table centrale et le Front commun est aujourd'hui devenu une nécessité pour les travailleurs et les travailleuses en lutte. Ses pères fondateurs l’avaient eux-mêmes prophétisé dans un document préparatoire de 1970 en vue des négociations du Front commun intitulé La politique salariale, dans lequel ils s’interrogent sur la distorsion inévitable de la démocratie syndicale qu’implique une structure aussi centralisée. Après avoir fixé des critères pseudo-objectifs pour évaluer les salaires et les avantages sociaux du secteur public, nos stratèges en arrivent à la conclusion que même si la centralisation entraîne de facto un renversement de la pyramide décisionnelle, c’est ainsi, et seulement ainsi, que les syndicats pourront devenir une force capable de combattre le gouvernement à armes égales. Pour relativiser ce qu’ils savaient être une grave contradiction, ces ancêtres affirment aussitôt que cette forme de lutte se maintiendra « aussi longtemps que les gains dérivés de l’accroissement du pouvoir de négociation dans sa forme centralisée seront plus élevés que les pertes associées à la réduction de l’autonomie dans le processus décisionnel. » La corruption inhérente à ce calcul stratégique est manifeste. En clair, il s’agit de monnayer la démocratie contre du pouvoir. Or celui qui crée un monstre devient monstre lui-même. Ce Front commun à détruire, il est Syndicat-État, alliance de cette nouvelle élite du travail avec le gouvernement. Et le tiers exclu de cette alliance, ce sont les gens qui souffrent et endurent au quotidien la dégradation programmée de leurs conditions de travail.

Il est temps de prendre au sérieux le cynisme généralisé à l’égard des syndicats. Celui-ci est plus riche de vérité que les discours grandiloquents des escrocs qui ont bâti leur carrière sur la promesse d’une lutte qui n’existe plus et qu’ils ne souhaitent surtout pas voir renaître. Nous n’aurons donc pas l’outrecuidance de vous servir un appel à la révolte, au rejet total des ententes et à l’organisation des travailleurs et des travailleuses sur leurs propres bases. Puisqu’il est déjà trop tard cette fois-ci, nous nous rassemblerons plutôt dans quelques jours devant les bureaux de la CSN pour manifester contre ce syndicalisme d’État; le cynisme en action, c’est déjà autre chose que le cynisme. Cette manifestation mettra un terme à la première étude sérieuse de notre groupe à propos du syndicalisme contemporain; nous reprendrons les hostilités dans 4 ans, lors des prochaines négociations. Vos délégués nous trouveront encore sur leur chemin, preuves accablantes à l’appui: des efforts considérables sont actuellement déployés pour compiler la somme des mensonges qui ont été proférés au cours des derniers mois. À l’avenir, il faudra composer avec la contre-histoire que nous nous ferons un devoir de faire revivre à chaque occasion.

RASSEMBLEMENT CONTRE LE SYNDICALISME D’ÉTAT
Jeudi 17 décembre 2015, de 16 à 18 heures
Devant la CSN (1601 av. de Lorimier, Montréal)

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