Revendiquer le travail

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 7 avril 2015

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Dans le plan du Front commun, il y a la revendication d’une augmentation de 4,5 % par année pendant trois ans, avec ajustements selon l’inflation. Dans le plan du Front commun, il y a aussi l’absence de perspective de grève à court terme. Ces deux éléments ne sont pas une incohérence : ils vont nécessairement de pair. Personne ne va se battre pour des pourcen­tages d’augmentation. Personne ne va avoir d’idées, d’énergie, de mo­tivation pour ces pourcentages. Ils ne font rêver personne, surtout pas ceux qui les revendiquent en sachant très bien qu’ils ne pourront jamais les obtenir. Et même en les obtenant, ils ne changeraient rien à la vie, on le sait. Qu’y a-t-il de plus abstrait qu’un salaire dans un environnement qui s’écroule ? Dans la ruine actuelle des services publics, le mot augmenta­tion sonne comme une autre facette du sinistre.

Il est significatif que la seule chose qui puisse faire sortir les syndicats de leur torpeur, ce soit les pourcentages : c’est aussi la seule chose que le gouvernement comprenne, la seule au sujet de laquelle il accepte de discuter. La formule est efficace, il n’a qu’à faire une contre-offre. Basse, ridiculement basse. Même pas l’inflation. C’est un affront ! Un manque de respect ! Mais ce n’est pas un crime. Parce qu’on reste dans le thème, on reste sur le terrain des chiffres. Pas un pied dans la salle de classe, pas un pas dans les couloirs de l’hôpital. La régression dans le chiffre est la marque de leur éloignement par rapport au quotidien du travail. Des agences de relations publiques qui s’adressent aux travailleuses en tant que masse salariale.

D’accord, pas de recul sur notre pitance. L’inflation galopante, on veut au moins surfer sur ses vagues. Pas être englouties. Mais l’autre englou­tissement, dans la marée des dettes et de l’hypothèque, dans les RÉER, les comptes, dans l’absence de contrôle sur le salaire, cet engloutisse­ment-là, on sait quel genre d’augmentation ça prendrait pour en sortir. Ô combien plus que 14 %. Et on rira jaune, en voyant les miettes qu’on va obtenir après les négociations des centrales, jaunes elles aussi.

Avant qu’ils ne se replient dans le pourcentage, les syndicats étaient l’organisation à travers laquelle on bâtissait un monde qu’on voulait habi­ter. Le plus clair du temps, on le passe ou bien au travail, ou bien au foyer. Ces espaces-là, on y a accès tous les jours, on aime ceux et celles qu’on y côtoie. Ces espaces-là, on peut les modifier beaucoup plus directement que notre compte en banque. Beaucoup plus que le salaire minimum, le véritable gain substantiel de la lutte syndicale, c’est la semaine de 40 heures. On le sait, que ce ne sont pas des augmentations qui vont casser la norme de l’épuisement professionnel. Les burnouts systématiques vont coûter beaucoup plus cher que tout ce qu’on peut aller chercher dans des négociations chiffrées.

Déjà la FIQ, dans la santé, se distingue des grandes centrales en amenant des revendications sur la forme du travail, par exemple en s’opposant au temps supplémentaire obligatoire ou en réclamant l’établissement de ratios jugés raisonnables pour le travail des infirmières. Mais encore là, on ne propose rien de plus que de participer à la déconstruction de notre quotidien en gestes standardisés, optimisables. La logique du chif­fre règne encore. Pour la défaire, il faut replacer le dialogue sur le terrain du travail. Assumer dans le quotidien la posture revendicatrice actuelle­ ment limitée aux négociations nationales et transformer les problèmes quoti­diens en motifs de lutte. On le sait déjà, ce qu’on veut. Ce qu’on a à dire, sur les réorganisations, c’est assez simple finalement : non. Ce qu’on a à dire sur les TSO ? Non. On continue l’exercice, on porte attention à comment on travaille et surprise, au local, on trouve mille problèmes à régler. Mille revendications qualitatives qui dépassent les centrales déconnectées. Du moment qu’ils ont été établis au national, la conven­tion est signée et surprise ! fini le droit de grève.

On ne va pas sortir dans la rue pour que d’autres gèrent notre petite misère et appellent ça 4% d’augmentation sur cinq ans. Mais on veut et on peut sortir contre les classes bondées qui condamnent les enseignantes à vivre l’échec planifié des jeunes comme leur échec personnel. On peut sortir contre les coupures de poste, qui empêchent les infirmières de soi­gner décemment nos semblables. On peut et on va sortir pour toutes les questions qui touchent directement le travail au quotidien. Parce que ce qui touche le travail nous touche; le travail n’existe pas indépendam­ment de nous. Nous sommes notre travail et chaque coupure nous mutile, chaque restructuration nous déforme.

La grève, c’est la possibilité de changer le monde, le monde autour de nous, pas le petit intérieur qu’on s’est bâti à force de pouvoir d’achat. On peut la faire pour revendiquer un travail qui nous appartienne. Pas autre­ment. Un directeur arrogant, macho qui traite les employées com­me des enfants ? La porte ! Des lits vétustes, des appareils dépassés ? On remplace ! Manque de postes à temps plein, locaux mal chauffés, stress, trop vite, pas de pause dîner, essoufflement, misère, misère, misère : des revendications concrètes sur des situations concrètes. Et personne ne rentre au travail tant que chacune n’aura pas été entendue. La grève doit nous permettre de dresser un large portrait des problèmes que nous ren­controns au travail, et d’appeler ce portrait société, de l’appeler notre vie.

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