Lendemain de grève (texte)

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 12 août 2012

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Voyez-les donc prendre les devants de la scène, les fossoyeurs de la lutte! Ils fourmillent parmi nous, ces faux partisans. Avides de publicité gratuite et discrets au possible, ils attendent leur tour. On peine à les distinguer tellement tous portent fièrement le symbole de l’union sacrée. Mais la rupture approche, qu’on se le dise. Les entendez-vous déjà, s’époumoner contre tous ces jeunes qui voudront poursuivre les hostilités en se foutant de la loi? La voilà, notre sainte alliance réformiste! Elle arrive pour nous faire la morale. Vous y verrez les récupérateurs par excellence, ces monnayeurs de la frustration populaire, javellisant de la colère. La gauche et la droite indistinctement réunies pour la défense des intérêts de la nation. Le rouge deviendra blanc d’un coup, vous verrez bien. Ils exigent des excuses pour tout le désordre causé. La seule manière de réparer vos torts, clament-ils du haut de leur tribune : le salut par les urnes.

La grève est, depuis sa genèse, négation de cet acte faussement politique qui consiste à voter une fois au quatre ans. À l’origine du mouvement, ne l’oublions jamais, des assemblées générales populeuses dont la culture démocratique désagrège la légitimité de l’État. Comment? Par la force d’une conscience commune en éveil, par l’action concertée des individus qui composent ces assemblées et les animent de leur désir de liberté. Ce combat, il n’est donc pas contre tel ou tel parti, mais contre le monstre qu’est la forme marchandise qui les régit tous sans exception.

La conception du politique depuis l’État moderne repose essentiellement sur une délégation de pouvoir fallacieuse, le parlementarisme. On délaisse notre pouvoir à ceux qui pensent et qui décident à notre place. Il y aurait ainsi un temps pour faire de la politique, qui dure une seconde à peu près, et un autre, interminable celui-là, pour travailler et se divertir. Toute l’organisation de la société se cristallise autour de cette violente séparation qui anesthésie l’autonomie des individus. Au contraire, l’être politique, le véritable, l’insatiable, refuse de céder son pouvoir à des spécialistes. Il l’exerce lui-même en toute circonstance, et ce, avec plus de vigueur encore contre ces infâmes carriéristes qui voudraient l’instrumentaliser à des fins électorales. C’est pourquoi la grève est l’antithèse de la représentation, la hantise pour ainsi dire de la démocratie bourgeoise. Oui, bourgeoise, n’ayons pas peur des mots comme tous ces politiciens véreux! Ils ne le savent peut-être pas, les grévistes, qu’ils nient le parlement, mais c’est ce qu’ils font pourtant quand ils contestent les décisions du Parti libéral. Après tout, ce parti ne fait qu’exercer le pouvoir qu’il a démocratiquement obtenu. Ils sont élus, ils en ont le droit.

La réponse à leur prétention, notre réponse en fait, la démocratie directe, faut-il rappeler qu’elle ne peut rien garantir, si belle soit-elle. Des sursauts de la guerre sociale elle naît, inconsciente de ce qui l'a précédé. Morte toujours, vivante un jour, cette démocratie, en l’occurrence celle des éternels perdants de l’Histoire, sert en amont à légitimer une autre forme de pouvoir permanent, dissimulée davantage encore sous l’idéologie de la gauche. Car avant même la naissance du mouvement actuel, des exécutifs constitués d’une poignée de militants radicaux, tous préconscients des enjeux, au commande des machines de guerre syndicales estudiantines, peaufinaient des plans depuis presque deux ans. Et vous êtes aujourd'hui sur leur terrain, ne vous en déplaise.

Que la CLASSE soit devenue mainstream, on ne peut plus en douter, et c'est grâce à vous. Il aura fallu près d’une décennie pour en arriver là, pour que l’intelligentsia de la gauche parvienne à reconstruire une association nationale capable de rivaliser, voire d’éclipser du jour au lendemain l’influence des fédérations étudiantes, le club-école du PQ. Afin d’élargir le mouvement au maximum tout en déployant ses tentacules dessus, il fallait dissimuler les contradictions d’antan, refouler leur historicité parce que, stratégiquement, l’union fait la force, paraît-il. C’est grâce à cette stratégie de syndicalistes cannibales que la CLASSE est apparue comme responsable aux yeux du monde, côte-à-côte en conférence de presse avec ses récupérateurs de naguère et désormais dissociée des actes de violence de ses éléments les plus engagés qui l’ont mise sur la map. Elle a digéré ses contradictions et tourné le dos à tous ces activistes qui, tapis dans l’ombre de la petite clandestinité, se sont avérés être une menace à sa reconnaissance.

L’appui massif dont jouit la CLASSE témoigne d’un changement d’époque, lui-même doublé d’un changement de garde à l’interne. L’ASSÉ, son cœur, a traversé plusieurs luttes de ligne pour survivre aux pressions du marché. Nos vaillants et jeunes communistes ne sont plus ceux d’autrefois, c’est le moins qu’on puisse dire. Les caméras ne les effraient plus et, désormais, les beaux parleurs universitaires sont aux premières loges, leurs intérêts avec. Cette nouveauté vient contredire la lecture simpliste du conflit promulguée par les amis du régime qui voudraient nous faire croire qu’une lutte populaire s’est engagée contre le 1%. Ainsi, les scabs ne seraient que des petit-bourgeois, nous disent d’autres petits-bourgeois. Mais la réalité est beaucoup plus difficile à cerner.

Pourquoi le Québec, si divisé soit-il quant à l’augmentation des frais de scolarité, l’est-il précisément sur le périmètre de sa capitale tant économique que culturelle? On traverse un pont et puis voilà : l’appui à la grève se dissout. Cela témoigne à n’en point douter d’une contradiction interne sur le point d’éclater dans le théâtre où s’affrontent les forces productives et le Capital, une contradiction liée à la diversification de l’économie, à la division exacerbée du prolétariat qu’elle entraîne. Montréal est cette ville où la culture occupe désormais une position stratégique alors que pour le reste de la province la réalité est autre. Les prétendus succès de l’économie du savoir se nourrissent d’une amère défaite, celle du mouvement ouvrier qui voit fondre comme neige au soleil ses acquis durement conquis par la lutte : aggravation des déséquilibres, chute du rapport de force, précarisation et flexibilisation du travail, augmentation de la charge fiscale, réduction des services sociaux, coupures drastiques, sous-traitance, réorganisations et aplaventrisme ne sont que quelques exemples de traumatismes aggravés par cette lune de miel ratée unissant le prolétariat à ses organisations de gauche dans les années 70, lesquelles fantasmaient de l’émanciper sur la base et avec les moyens de la société bourgeoise. C’est la fin d’un rêve du prolétariat, très structurant pour lui il va sans dire, et ça brise l’unité de ses intérêts, du moins en apparence. Dans ce processus de raffermissement esthétique et idéologique qui caractérise notre époque, le capitalisme se présente désormais comme une société de classes sans classe en perpétuelle mutation au seuil de laquelle une couche de la population d’origine ouvrière, nourrie des victoires passées et désormais instruite à l’université, s’évade de celle-ci pour se lier au milieu des affaires. Les enfants de prolétaires, dans leur quête de liberté rendue possible en raison des luttes syndicales d’autrefois, se séparent d'avec le prolétariat comme acteur collectif potentiel, négatif par nature. Il est là, le problème.

Les artistes ont été pathétiques. Obnubilés par la surface du problème, toute la crème des bobos de la métropole prétendent depuis le début que la grève est d’abord un conflit entre la jeunesse et les vieux libéraux paternalistes et déconnectés du monde. Cette incompréhension leur a permis de se sentir solidaires tout en ne soutenant la grève que par une indignation abstraite sans poids politique aucun, comme ces déchets culturels que sont devenus les humoristes, et qui nous ont bien fait rire avec leur tentative d’acheter un simulacre de solidarité à prix fixe. Quels pitres, ceux-là! Et bientôt elle leur permettra de vendre, en se rendant enthousiastes aux urnes de la reddition, le mouvement même qu’ils prétendent renforcer. Mais devant le conflit réellement en cours, celui qu’il faut savoir  déchiffrer, ils restent aveugles et cons. Ils l’ignorent, ils s’en moquent, du choc entre le secteur de la culture, pour lequel la grève est très rentable à plusieurs points de vue, et les secteurs traditionnels de l’économie qui, parce qu’ils souhaitent un plus faible taux d’imposition, une plus grande valorisation, n’ont pas intérêt à voir l’État subventionner l’université. Ils l’ont sous les yeux, le conflit, mais sont incapables de penser en termes politiques la position stratégique qu’ils y occupent.

Ils ne comprennent pas dans quelle mesure la grève les concerne, qu’elle les concerne au niveau économique et non seulement à cause d’un attachement sentimental envers les belles années de révolte qu’ils associent, selon une aliénation répandue, à la jeunesse. Si les artistes investissent le mouvement de grève, c’est parce que pour eux, l’éducation est bel et bien un investissement. Ce qui était autrefois la gauche est devenue une masse informe de prolétaires de la culture, des prolétaires qui devront sans cesse retourner sur les bancs d’école afin de s’adapter au monde en constant bouleversement dans lequel ils évoluent. C’est leurs intérêts que la CLASSE défend et non ceux des pauvres gens qui finissent concierges. Qu’elle l’admette ou non, elle est le syndicat manquant de ces rejetons du travail autonome dont personne ne veut financer le train de vie mondain. Et depuis le début de la grève, elle fait ce qu’ils sont incapables de seulement envisager dans leur propre milieu, atomisés comme ils le sont par la division du travail qui y règne. C’est pour ça qu’ils sont derrière elle. Mais leur solidarité, parce qu’elle s’exprime selon les règles du spectacle et non contre lui, demeure en deçà de toute politique.

L'université dispense non seulement une formation professionnelle reliée à la production culturelle, mais prédispose aussi une catégorie de la population à une marchandise sophistiquée dont la valeur d'échange dépend de la réputation qu'elle donne au consommateur. L'homme dit cultivé séduit ses pairs par la représentation d'esthète qu'il donne de lui-même. En s'éduquant, il améliore autant sa cote que son estime de soi, autant sa valeur en tant que marchandise que sa tendance à s'identifier positivement à son entourage produit par la division du travail. Il se reconnaît si bien dans le spectacle qu’il cherche à l'utiliser jusque dans la grève. Ayant relégué aux oubliettes sa volonté de transformer la vie quotidienne, il en vient naïvement à conscientiser la population qu’il faille conscientiser la population. Et tandis que les communautés immigrantes et les régions québécoises, toutes éloignées du secteur culturel de la production, se refusent à rejoindre la lutte, le système, dans son incroyable aptitude à tout avaler sur son passage, profitera d'ici peu des nouvelles relations qu'ont noué durant la grève les membres de la prétendue classe créative. En somme, en dénaturant la lutte, le milieu culturel construit au capitalisme un nouveau refuge en cas de crise sociale.

Mais ce film ne s’adresse pas vraiment aux artistes. Il ne s’adresse pas non plus à  tous ces vendus qui veulent nous voir mourir seuls, en silence, bulletin de vote à la main. S’ils sont assez cons pour espérer voir le mouvement survivre à une fin aussi ridicule, et bien, ils le sont assez pour les croire, ceux appelant démocratie le cirque électoral et colère d’enfant gâté la grève. C’est pourquoi ils vous proposeront de rentrer en classe, et ce, sans avoir rien obtenu du tout, mais en spécifiant que vous l’aurez votre victoire, et dès septembre, au lendemain du grand soir!

Mais vous qui avez tenu tête aux attaques vicieuses des grosses firmes médiatiques, aux injonctions des scabs n’ayant même plus honte d’avancer à visage découvert et à la répression de l’État et de sa police, vous pourriez aussi tenir tête à des élections. Ce serait une belle occasion de montrer aux politiciens que vous n’entendiez pas à rire quand vous disiez qu’elle ne passerait pas, leur crisse de hausse! Comme jamais depuis le début de la grève, s’accrocher à la revendication initiale en refusant tout compromis a le potentiel de contrecarrer le pouvoir. Le mouvement actuel s’inscrit dans un cycle de lutte déterminé par l’histoire des grèves étudiantes au Québec qui certes renouvelle la gauche, mais une gauche inoffensive qui se réfugie au lendemain de la défaite dans le communautaire ou le syndicat. Un cycle qui depuis tant d’années se répète, qui depuis tant d’années nous échappe. Mais cette fois-ci le cycle fut ébranlé. L’ordre des choses selon lequel le mouvement doit se terminer par une entente à rabais négociée en douce par ses leaders, un ordre fidèlement confirmé par les dernières grèves étudiantes, cette fois, fut contredit. Le conflit a dévié de sa trajectoire habituelle et il se prépare pour un face à face. Car il en existe un autre, au Québec, un cycle historiquement déterminé et supérieur en importance, c’est celui des élections. La trahison des leaders, qui ont signé une entente merdique, rappelons-le, aurait dû suffire à mettre fin au mouvement dans un délai raisonnable et à empêcher ainsi une collision entre les deux cycles. Mais voilà que les libéraux tentent le tout pour le tout et décident de s’en remettre aux urnes, assumant que l’un des deux cycles, celui des élections, l’emportera sur l’autre. Ils savent ce qu’ils font, n’en doutez pas. Peut-on en dire autant de vous? Qu’allez-vous faire à la dernière seconde avant l’impact? Foncer dans le tas ou vous défiler?

On entend déjà des exécutifs nous démontrer la nécessité d’un repli stratégique. Tremblant de peur face aux amendes, prêts à capituler devant la première menace un peu sérieuse, ils défendront, de concert avec les électoralistes, le cours normal des choses, l’aboutissement prévisible du cycle qui finalement n’aura été qu’un peu repoussé. À quoi bon s’opposer quand on peut tranquillement suivre la vague et se réjouir comme tout le monde? Après tout, le Parti libéral va les perdre, ces fameuses élections, ce sera une belle fête. Même les plus difficiles d’entre nous, dit-on, auront droit à leur petite gâterie : Amir la leur servira, rayonnant qu’il sera lors de son discours de réélection. Qui donc viendra noircir le tableau? Qui donc choisira de défendre, envers et contre tous, la grève humiliée et trahie?

Une chose est sûre, votre potentiel politique ne survivra pas à la contradiction entre l’enthousiasme exacerbé des derniers mois et la fin misérable qui nous attend au détour. Une fin aussi laide entacherait le mouvement au grand complet. Chacun des combats menés au cours des derniers mois, même le plus héroïque, deviendrait instrument de la ridicule conclusion. Tout ce que vous avez fait ne voudrait plus rien dire. Tout ce que vous avez fait, nous pourrons en rire, et nous en rirons. Car voter, faut-il vraiment le répéter, c’est donner de la légitimité à des institutions dont la grève est négation et donc, cela revient pour vous à saboter votre propre travail. Faire la grève pour forcer un gouvernement à revenir sur ses décisions ne peut être légitime si les élections, elles, le sont. Alors sérieusement, votez ou ne votez pas, mais si vous votez, ne venez pas chialer après, parce que votre colère, elle sera déjà vendue, et à très bas prix. Vous aurez beau dire n’avoir jamais, pas même un instant, cessé d’appuyer la grève, nous serons là pour vous rappeler que, des appuis de la sorte, elle pourrait bien s’en passer.

Le cycle des grèves étudiantes et celui des élections s’inscrivent dans un seul et même cycle auquel personne n’échappe, celui de la totalité sociale se reproduisant par et contre nous. Vous avez beau parler, tout excités que vous êtes par les événements actuels, de soulèvement populaire et de grève sociale, sachez que vous êtes loin, mais très loin d’être en mesure d’ébranler, ne serait-ce qu’un iota, cette totalité. Seul un engagement sur l’échelle de votre vie pourrait vous permettre, peut-être, d’y prétendre un jour. Si la grève étudiante représente une école où peuvent être expérimentés et débattus de nombreux problèmes relatifs à la lutte sociale, le véritable champ de bataille demeure le monde du travail. Là se trouvent des mécanismes de contrôle et des luttes de pouvoir faisant apparaître les magouilles des représentants étudiants comme des jeux d’enfants. Là se trouvent les toutes-puissantes bureaucraties syndicales qui ont depuis longtemps renié la cause du prolétariat, qui ne se cachent même plus pour travailler main dans la main avec les patrons. Parler de grève sociale sans être en mesure de les affronter n’est qu’illusion. Être en mesure de les affronter demande du temps. Poursuivre cette grève jusqu’au bout en gardant la conscience qu’il vous reste tout à faire serait un bon début, mais laisser tomber maintenant prouverait que rien n’a même été commencé, que rien ne s’est réellement passé.

 

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