Le designer comme sujet et comme représentation

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 19 octobre 2017

Texte de la présentation d'aujourd'hui de François Bélanger et Martin Lord au Sommet Mondial du Design. On peut également la visionner via Facebook: https://www.facebook.com/horsd0euvre/videos/10155591142930853/

Il nous fait plaisir ce matin de contribuer à la commémoration des 100 ans de la Révolution russe par la communauté design. En effet, on pourrait difficilement s’expliquer autrement pourquoi le Sommet Mondial du Design a été convoqué l’an dernier sous le thème “10 jours pour changer le monde”, si ce n’est qu’en clin d’oeil aux événements d’octobre 1917, surnommée les “10 jours qui ébranlèrent le monde”. Avec un slogan pareil, nous comprenons bien pourquoi les organisateurs du Sommet avaient retenu la soumission des deux révolutionnaires devant vous: nous aussi souhaitons qu’émerge un ordre nouveau des innombrables crises qui affligent le monde. Et le nouveau slogan nous va tout autant: provoquer, ça nous plaît bien aussi!

Devrait-on alors compter sur les plus talentueux designers d’aujourd’hui pour effectuer un travail de transformation comparable à celui des révolutionnaires les plus chevronnés du siècle dernier? Le marketing passé comme présent du Sommet nous y invite, or oser mesurer les réalisations de votre champ professionnel à celles des grandes révolutions passées a de quoi prêter à rire et vous déprimer - à juste titre. Il nous faut cependant bien admettre que les designers occupent aujourd’hui une position stratégique dans la logistique du changement. Vous et vos collègues êtes en bonne posture pour prévoir et influencer les mutations sociales auxquelles vous collaborez. Voyons alors quelles responsabilités vous êtes prêts à assumer en ce sens.

Vos activités se déroulent dans une société qui, comme toute société avancée, est marquée par la division du travail en de multiples spécialités. Davantage que bien d’autres, les designers peuvent constater à quel point les possibilités infinies de l’humanité se butent à des injustices et contradictions profondes, que les institutions publiques n’arrivent visiblement pas à concevoir et encore moins à régler. On pense généralement que c’est bien pourtant leur rôle, et on en vient alors à se dire que les problem-solvers actuellement aux commandes de l’État sont ou bien lâches, ou bien incompétents.

Mandater de meilleures personnes n’y changerait cependant rien: nous vivons dans une société où les plus importantes institutions n’ont pas pour but de régler les injustices, mais d’en limiter tant bien que mal les excès. Nous sommes tous et toutes corrompus par une société organisée depuis des générations sous l’égide de l’appât du gain; voilà le concept de base, et il a fait son temps. C’est là une vérité que Marx avait déjà souligné mais avec laquelle les héritiers de Lénine n’ont pas su composer: toute véritable révolution requiert aussi un travail colossal de transformation de la culture et des rapports sociaux. Bref, le pouvoir ne suffit pas, et la leçon s’applique aussi aux architectes et designers tentés par la politique institutionnelle. Un seul exemple: celui d’une autre ville UNESCO de design, Curitiba au Brésil, qui a longtemps été dirigée par un architecte et designer urbain dans les années 70 et 80 mais où, malgré des progrès tangibles, rien n’a vraiment changé.

“Provoquer le changement par le design”, c’est un projet que les vrais politiciens de carrière, les bureaucrates et les hommes d’affaires mènent déjà depuis longtemps, à l’échelle qui les avantage. Avant même 1917, les progrès techniques et les faibles coûts en ressources résultant de l’apothéose du colonialisme avaient dégagé une marge financière qui avaient permis à ceux-ci de financer l’essor de nouvelles industries dans les métropoles. Cette richesse a entre autres pris forme dans les balbutiements du design moderne, entre ailes d’avion et villes modèles. Ce développement, les réformes économiques d’après-guerre l’ont accéléré, car l’un de leurs effets fut de hausser le niveau de vie général en Occident. Le design occupa dès lors un rôle de plus en plus important de perfectionnement des biens et services, mais aussi de justification d’une telle consommation accrue, rôle que les designers assument plus que jamais aujourd’hui.

Vous changez donc déjà le monde à tous les jours… En se plaçant à disposition des administrations publiques et des petites et grandes entreprises qui peuvent se permettre de les employer, les designers renforcent l’organisation sociale injuste actuelle en lui donnant toujours plus d’efficacité et d’attrait, processus où les intérêts supérieurs du plus grand nombre sont accessoires. Pour un exemple éclatant d’irresponsabilité, on n’a qu’à se souvenir de Zaha Hadid lorsqu’elle fut confrontée au fait que presqu’un millier d’ouvriers étrangers seraient morts sur le chantier du stade que son bureau a conçu pour la Coupe du Monde de 2022 au Qatar. Madame Hadid avait alors rétorqué qu’elle - “n’a rien à voir avec les travailleurs” et - “ce n’est pas mon rôle en tant qu’architecte de m’en soucier”.

On peut aussi penser à la conception sur-mesure de la ville de Naypyidaw, et sa désignation comme capitale par le régime militaire du Myanmar au début des années 2000. Pour échapper aux menaces d’invasions et de soulèvements, le régime totalitaire birman a pris soin de concevoir une zone urbaine dédiée exclusivement à l’exercice du pouvoir, et dont la configuration rend les manifestations impossibles. Le tout en expulsant des milliers de personnes déjà situées dans cette zone, - en forçant d’autres à demeurer sur place pour travailler au projet - et en déménageant parfois de force sa fonction publique de Yangon, l’ancienne capitale.

Évidemment, nous savons que plusieurs designers ont à coeur d’avoir une pratique socialement responsable, qui se veut aux antipodes de la mise en oeuvre servile des diktats des grands clients-rois du moment. Des organismes comme Architecture sans frontières - ou Design Without Borders - viennent en secours à des communautés défavorisées ou frappées par des sinistres en leur apportant de l’aide au développement, selon les principes de la coopération internationale. Autre exemple intéressant quoique modeste: des initiatives comme le Park(ing) Day ont assurément contribué ces dernières années à la réappropriation fugace d’espaces urbains assignées à des fins autrement questionnables. Les différentes installations et activités de socialisation qu’on y retrouve peuvent inspirer des questionnements quant à la façon dont nos villes sont conçues.

Cela pose justement la question de ce dont nos concitoyens veulent et ont besoin pour mener une vie digne d’être vécue. À l’heure actuelle, les emplois disponibles permettent en général d’assurer sans problème la survie du plus grand nombre au sein des économies avancées. Il est facile dans de telles circonstances de croire qu’à peu près tout un chacun, designer ou non, peut vivre à peu près comme il l’entend: tous les goûts seraient dans la nature, il faudrait de tout pour faire un monde, et il nous serait tous possible de satisfaire nos appétits, avec suffisamment de travail et une touche de chance. Pareille vie, le mode standard chez nos congénères, porte à l’ivresse lasse de ceux qui savent trop consommer, sans pour autant pouvoir déterminer quelle dépendance est de trop, ni pourquoi. Afin d’y remédier, maintenant que les systèmes moraux d’antan sont discrédités, on a tendance ici à couper court: il suffirait alors, pour mener une vie à la fois juste et intéressante, que chacun de nous prenne conscience de ses mauvaises habitudes puis adopte une approche rationnelle de modération - bouffe bio, yoga, simplicité volontaire - saupoudrée d’excès occasionnels et sans conséquence.

Mais cette non-éthique qu’est la quête de plaisir et de confort s’insère dans un système psychique plus large et complexe, qu’il serait bon de voir la société en général et les designers en particulier investiguer davantage. Freud a démontré comment notre conduite et la perception qu’on en a reposent en fait sur une foule de constructions mentales inconscientes mais bien réelles, et auxquelles nous n’aurons vraisemblablement jamais accès directement. Que nos propres désirs ne soient pas innocents, voilà une affirmation que l’on peut bien admettre naïvement, mais qui n’en demeure pas moins contestée lorsque vient le temps de justifier nos propres inclinaisons. Le véritable théoricien honni de notre époque est Freud, parce que si on peut toujours ne pas tout saisir de Marx, ce qu’il y a de plus opaque chez lui est évident dans la psychanalyse, soit la nature socialement déterminée et irrationnelle de nos motivations.

Fort de cet enseignement négligé ailleurs, la communication technicisée d’aujourd’hui - que l’on n’ose plus nommer “propagande” - a vu le jour, permettant à ceux qui en ont les moyens de vendre leurs mensonges, leurs décisions ou leurs marchandises plus ou moins sournoisement à des millions de personnes instantanément.

On pourrait alors croire qu’il ne s’agit que de publicité et qu’en gardant une saine distance, en observant bien ce qui se fait et comment c’est fait, on pourrait en arriver à résister à la pression. En fait, cette attitude de retrait prudent et d’observation attentive caractérise le travail du designer au point où - si certaines vedettes ne venaient pas encore prendre les devants de la scène… y compris au présent Sommet - on aurait désormais tort de confondre le designer et le simple agent de marketing, ou même l’artiste. Les designers s’effacent de plus en plus officiellement de leur ouvrage au profit ou bien d’entités collectives ou bien des produits auxquels ils contribuent.

Ainsi des professionnels qui observent méticuleusement les pratiques professionnelles, la consommation, les aspirations des gens - seraient eux-mêmes soumis à une forte division des tâches et à un anonymat dans la production qui adresse tant de ces aspects du quotidien. On dirait le retour du salaire à la pièce - à domicile! Et finies aussi les semaines de 40 heures et les vacances payées quand on est à contrat. Bref, vos conditions de travail cadrent rarement avec le train de vie glamour auquel vous aspirez tous malgré qu’il tarde toujours à se réaliser. C’est dire que si le design adresse les désirs - comme on l’entend fréquemment - ou bien qu’il soit d’abord et avant-tout producteur d’un effet “design”, il est essentiellement tourné vers l’autre et c’est à se demander si un groupe professionnel peut réellement prétendre être altruiste et ne pas toucher son dû même s’il est difficile à évaluer.

Peut-être y trouvez-vous votre compte - Marx dirait que ce compte n’est que l’acceptation passive de la domination d’une classe sur une autre. Peut-être que ça vous fait plaisir - Freud dirait que votre plaisir n’est que la conséquence de tous les désirs qui vous sont refusés.

Cela n’en a peut-être pas l’air, mais nous sommes convaincus que tous les designers ont des volontés nobles et sincères quant à la transformation du monde pour le mieux. Or l’enfer est pavé de bonnes intentions; le design éthique ne saurait à lui seul changer le monde, y compris si tous les designers s’engageaient demain matin à suivre l’appel à l’action de la Déclaration de Montréal sur le Design, ou d’autres manifestes du genre. En effet, les modes d’intervention qui en émanent sont presque toujours conçus de façon à ne pas ébranler durablement la logique d’exploitation sur laquelle notre société repose. À force de trop penser en “mode solutions” sur des problèmes pointus, la plupart d’entre nous finissons par nous concentrer sur l’arbre au point d’en oublier cette forêt. Nous devrions avoir plus souvent le courage de dire que non, la coopération internationale ne combat pas vraiment l’impérialisme, et que non, l’urbanisme tactique ne redonne pas vraiment le pouvoir des citoyens sur leur ville. Ce problème de perspective s’applique autant en design qu’en politique; le design est politique, de toute manière.

Mais le design est-il à vendre? nous demandent encore les organisateurs du Sommet, en faisant ainsi preuve d’une pudeur inconvenante. Nous le sommes tous, bien sûr, mais vous designers êtes d’autant plus précieux, en tant que médiateurs entre les désirs d’un monde déréglé et la production qui doit les adresser sans relâche. Ce à quoi l’on s’attend de vous comme de tant de travailleurs de la culture et des services aujourd’hui, c’est de maximiser le potentiel des choses et des gens puis d’avoir un peu de bon temps pendant qu’on y est, sans remettre en question les bases de la société. Là aussi, les parallèles entre design et politique abondent.

Puisqu’un public intéressé par de telles considérations existe tout de même, plusieurs designers agissent de façon à les alimenter en produits nichés. C’est le cas des serious games, ces jeux vidéo plus souvent qu’autrement conçus à petit budget et qui certes peuvent être amusants, mais dont la caractéristique principale est de nous placer devant des dilemmes moraux perturbants ou instructifs. C’est d’autant plus le cas des praticiens du Critical Design comme Superstudio jadis et Dunne & Raby aujourd’hui, qui se servent du design spéculatif pour repousser les limites des solutions généralement admises comme raisonnables, et qui laissent présager des rapports sociaux différents.

Ce genre d’intervention sera familier à celles et ceux qui connaissent l’histoire des mouvements révolutionnaires. On ne peut en vouloir aux partisans du réformisme anti-étatique. Les meilleurs fruits de ces démarches possédaient une valeur culturelle transgressive indéniable, à l’image des socialistes utopiques du 19e siècle et des adeptes de la contre-culture des années 70.

Elles comportent cependant deux failles fatales, qui annihilent leurs possibilités de dépassement de la société d’exploitation. D’une part, le refus de s’inscrire de manière concrète dans la joute politique réelle, s’il permet une parfaite liberté de conception, confine ce genre de mouvements à l’impuissance à grande échelle. D’autre part, la conviction que le changement d’envergure doublé d’une valeur morale puisse s’opérer sur la seule base d’un ralliement massif et volontaire de la population, est d’un dogmatisme anhistorique scandaleux.

Quel grand projet a déjà fait consensus? Le déni des masses réussit de moins en moins à faire oublier les cris de ceux qu’on sacrifie à l’autel du progrès - qu’il soit érigé à la grandeur de Mao ou d’Hitler. Craignant le fouet nous aussi, notre déni n’est ainsi - et seulement ainsi - comparable qu’au silence de ceux qui trient nos déchets dans la Chine “populaire et démocratique” de Xi Jinping ou du million de migrants sans emploi qui se battent pour balayer le sol d’un biergarten autogéré dans l’Allemagne de Merkel.

Cela ne nous fait pas exactement plaisir de rejeter ainsi des méthodes design-compatibles qui, si seulement elles fonctionnaient, pourraient être si efficaces par rapport aux défis qui nous attendent. Face à l’Histoire, rassurez-vous: nous sommes tous coupables, et avons tous tant à apprendre et de torts à redresser, en soi comme dans le monde. L’une des premières leçons à tirer, c’est que nous avons tout intérêt à reconnaître le coeur existentiel que nous partageons avec l’ensemble des travailleurs. Ce n’est que d’une pareille communion que peuvent jaillir la créativité, la vigueur et les ressources requises pour changer fondamentalement les choses. Et c’est en luttant pour une vie meilleure et en assumant jusqu’au bout les conflits que cela implique tandis qu’on en a encore la force que l’on peut le mieux faire en sorte que bien des regrets n’aient pas lieu d’être; en aurons-nous encore longtemps la chance?

Cent ans après la Révolution russe, le capitalisme peut assumer une dernière fois un rôle révolutionnaire. Il crée depuis des siècles ses propres fossoyeurs; à nous à présent d’être à sa hauteur en acceptant ce contrat, pour le bien du plus grand nombre. Question de passer du monde actuel à un monde radicalement meilleur, nous croyons que les designers ont un rôle clé à jouer, de la même manière qu’ils jouent un rôle clé dans la reproduction actuelle de la réalité sociale. Voici à cette fin quelques idées de réformes radicales que nous aimerions concevoir et mettre en oeuvre avec vous et bien d’autres personnes:

  • Redistribution de la grande propriété foncière et occupation carbo-négative du territoire
  • Instauration d’un revenu unique et universel, et réduction progressive du temps de travail
  • Collectivisation du travail domestique et service de garde 24h gratuit pour enfants et invalides
  • Redistribution des avoirs du secteur financier, et abolition de toutes les dettes et de l’héritage
  • Mise en place de réseaux de logement, d’alimentation et de couverture médicale complète pour tous
  • Établissement de réparations pour les communautés autochtones et victimes du colonialisme
  • Instauration de multiples paliers de démocratie directe, décisionnels y compris sur l’économie

Le détail de cette liste est secondaire. Ce qui compte, c’est de vouloir redonner du sérieux aux discours qui appellent à changer le monde, et à rehausser explicitement nos ambitions. Ce n’est pas en rajoutant un ou deux paliers d’imposition que l’on change la vie; ce n’est pas en perfectionnant patiemment l’art des emballages biodégradables ou de la chaise de patio non plus. On comprendra ceux parmi vous qui trouvez cette injonction fantaisiste: après tout, il n’existe pas de mouvement révolutionnaire digne de ce nom aujourd’hui, qu’il s’agirait de rallier et auquel contribuer. Par contre, que vous soyez designers ou non, si vous comprenez ce qu’est l’exploitation et que l’idée de jeter les bases d’une nouvelle civilisation avec rigueur vous séduit, soyez donc conséquents. Nous sommes des millions à penser la même chose; reste alors à nous reconnaître et à nous mettre à l’ouvrage ensemble.

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