L'ADUQ et la tension entre designers et politiciens

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 6 janvier 2016

Texte publié dans Poïétiques du design: Conception et politique aux Éditions L’Harmattan (2015), suite à la journée internationale d’études "Design & politique" tenue le 24 mars 2015 à l’Université de Strasbourg. Les images ont été captées lors du Village éphémère 2014, coorganisé par l’ADUQ.

Pour faire face aux développements récents dans la manière d'envisager la reproduction sociale, les agents de la politique institutionnelle, au Québec comme ailleurs, sont de plus en plus enclins à intégrer dans leurs façons de faire des éléments de praxis design, considéré comme pratique d'avant-garde redéfinissant les liens entre l'individu porteur de création tangible et la société comme objet à parfaire. Or, le design se fonde sur une approche épistémologique qui diffère de celle de la politique traditionnelle. Comment expliquer le recoupement actuel de ces deux approches apparemment opposées? Nous explorerons ici la tension qu’entretient la récente Association du design urbain du Québec (ADUQ) avec certains principes fondamentaux de l’État moderne.

Si nous trouvons important d’intervenir au sujet des liens entre design et politique en tant que marxistes hétérodoxes1 sans pedigree en design, c’est que nous partageons avec les meilleurs de ses praticiens la volonté de transformer le monde dans un but déterminé et favorable au bien commun. Comme nous croyons important que le public se saisisse du politique, le milieu du design se doit parallèlement de progresser en tenant compte des points de vue critiques d’un public qui n’est généralement pas le sien. Après tout, l’histoire du design comporte un aspect politique important.

Contexte

Nous pourrions décrire l’histoire récente du design, à commencer par Morris et Ruskin, le mouvement Arts and Crafts et remonter jusqu’à nos contemporains, en passant par le fonctionnalisme et le design organique, l’anti-design et Archigram, mais puisque le design s’impose à nous, néophytes, comme l’introduction de l’intentionnalité dans la production, nous serions évidemment portés à réécrire cette histoire comme celle d’une certaine « rationalisation ». Il suffit d’en dire que le design prend une importance politique majeure quand, avec l’explosion des forces productives et la guerre froide, la forme en vient à être non seulement un argument de vente mais aussi un argument de promotion idéologique: quand le consensus qui s’établit entre l’Est et l’Ouest consacre la prépondérance du marché et de la société de consommation comme terrain de conflit et que l’analyse des gestes quotidiens fait figure de renouvellement théorique englobant ses variantes socialistes ou capitalistes. Le design, comme liaison entre l’art et la pensée systémique, se formalise alors comme analogie du rapprochement entre l’esthétique et le mode de développement. C’est au moment où le design a pris une importance dans l’économie politique que les avant-gardes deviennent progressivement attentives à l’importance grandissante de la culture pour celle-ci.

Les situationnistes ont eu le mérite d’avoir su faire le pont entre les avant-gardes artistiques qui parlaient de politique, comme les surréalistes, et celles, politiques, qui parlaient d’art, comme Socialisme ou barbarie. Il s’agit sans doute d’une des raisons qui a contribué à ce qu’on s’y réfère comme la dernière des avant-gardes. Cet équilibre entre l’art et la politique était fragile et les situs rompront définitivement avec le premier en 1961 pour des raisons complexes et circonstancielles.

Le cas particulier de l’urbanisme unitaire est exemplaire de la complexité de cette rupture. La réflexion théorique révolutionnaire qui correspondait à un essor de l’industrie de la reconstruction dans l’Europe d’après-guerre est indissociable des considérations politiques sur la situation générale de l’organisation du prolétariat. La régression du mouvement révolutionnaire résultant de la mobilisation générale à l’appel de la patrie et du redécoupage géopolitique qui suivra fera apparaître l’organisation du territoire comme un enjeu de taille dans la lutte des classes. Les œuvres (dessins de villes futuristes, découpages et collages de cartes, etc.) qui s’inspirent de ce nouvel état de fait se voulaient un élément de renouveau de la lutte ouvrière et non pas une pratique artistique autonome. Quand certains membres de l’I.S. profitèrent de ce statut et l’utilisèrent afin de se démarquer dans un marché de travailleurs spécialisés en urbanisme déjà saturé, la menace que représentaient l'institutionnalisation et l’instrumentalisation du potentiel libérateur de l’urbanisme via un glissement potentiel de l’organisation du territoire à des fins répressives impliquera plusieurs vagues successives d’exclusions qui cimenteront la réputation d’intransigeance de l’I.S.2

Depuis, un dilemme s’impose partout: dépolitisation ou surpolitisation de l’art. Prendre position pour l’un ou l’autre de ces pôles, c’est s’éloigner toujours davantage de ce qui a motivé une telle séparation en premier lieu. Au point que des concepts comme la dérive, la psychogéographie ou le détournement sont désormais utilisés sans faire référence à leurs origines ou encore si maladroitement qu’ils inspirent à quiconque est familier avec le radicalisme de l’I.S. une gêne innommable. D’autant plus que dorénavant, toute allusion à l’esthétisation de la politique n’est l’apanage que des politiciens professionnels désireux de faire croire en leur progressisme ou, au mieux, une ouverture libérale idéaliste saisie par ceux qui n’auront jamais de poids politique. Nous affirmons qu’en même temps que les situs ont expédié la critique de l’art et de l’urbanisme pour se concentrer sur la révolution, quelque chose a été perdu. Il s’agit à notre avis de l’échec du marxisme contemporain à se représenter l’utopie et à en faire un programme.

Méthode

Le design aussi utilise des outils conceptuels qui ont une histoire, et il ne leur rend cet âpre service de mentionner celle-ci que très rarement. À quoi sont-ils redevables? Et surtout, à quoi peut nous servir de les replacer dans le contexte qui les a vus naître? Nous renonçons à faire le résumé de l’histoire du design selon un axe interprétatif défini comme celui de la rationalisation, un « Esprit de l’époque », qui impliquerait la marche aveugle de l’Histoire vers un progrès prédéterminé, plaçant du même coup le présent au pinacle de son développement et reléguant le contexte passé au rang d’accident de parcours. Une telle méthode n’est absolument pas en mesure ni de dresser un contour actuel de cet héritage conceptuel ni d’en rendre la perte moins opaque. Bourdieu, dans sa critique à la fois des structuralistes et de la réduction au contexte, nous invite à:

« appliquer le mode de pensée relationnel à l’espace social des producteurs : […] un espace de relations objectives entre des positions […] et on ne peut comprendre ce qui s’y passe que si l’on situe chaque agent ou chaque institution dans ses relations objectives avec les autres »3

Et Bourdieu poursuit :

« C’est dans l’horizon particulier de ces rapports de force spécifiques, et des luttes visant à les conserver ou à les transformer, que s’engendrent les stratégies des producteurs, la forme d’art qu’ils défendent, les alliances qu’ils nouent, les écoles qu’ils fondent, et cela au travers des intérêts spécifiques qui s’y déterminent. »4

Notre sujet d’étude se précise pour se porter sur le groupe de designers, mais ce qui l’encadre est pour ainsi dire un autre type de relation, imposé de l’extérieur et résolument politique: le conflit.

Et parler de conflit aujourd’hui implique inévitablement la constitution de l’État moderne qui, elle, demeure immuable malgré sa vocation qui consiste à encadrer les modalités des changements sociaux. Une société de droit par exemple ne cesse pas d’en être une avec l’abrogation d’une loi; demeure le caractère spécifique de l’État qui est d’être une forme réfléchie, rationnelle, qui tend à transcender la société civile par des catégories universelles. Nous retracerons donc l’itinéraire épistémologique commun entre le politique et le design, nous attardant à l’objet, au sujet et au projet qu’ils partagent, puis nous tenterons d’analyser la relation qu’entretiennent ces catégories entre elles. Nous observerons pour ce faire la relation entre un groupe de designers et ces catégories desquelles sont issues les institutions de l’État moderne et qui sont d’autant plus des impondérables pour tous les autres groupes sociaux puisqu’elles s’imposent à eux.

Nous nous retrouvons devant un problème supplémentaire. Remettre en question la nature conflictuelle de la relation du design au politique nécessite aussi l’étude de la relation entre designers. Contrairement aux institutions politiques modernes, les designers ne constituent pas un groupe homogène; au contraire, c'est plutôt de la pluralité que les pratiques contemporaines en design tirent leur richesse et leur potentiel. Or ce qui y fait consensus, ce qui rend possible l’organisation de designers entre eux et elles, c’est que des pratiques si variées puissent être regroupées sous la rubrique d’une appellation « design ». Si le contenu à vocation universaliste des institutions prime pour le politique, il n’a aucune importance pour une association de designers où seule importe l’auto-proclamation comme principe générateur d’unité dans la pratique : l’agglomérat uni par une même méthode de travail.

« Née en 2012 de l’initiative de jeunes professionnels œuvrant dans les domaines de l’aménagement, l’ADUQ se veut être un levier incontournable pour faire reconnaître le design urbain auprès des collectivités et est vouée à devenir une véritable plateforme d’échange. En ce sens, l’association vise à réunir tous professionnels de l’aménagement dont la pratique est axée sur le domaine public et la dimension collective de la ville : designers urbains, architectes, architectes-paysagistes, urbanistes, designers de l’environnement, designers industriels, artistes, ingénieurs, etc. »5

Nous avons donc pris comme référence la récemment constituée Association du design urbain du Québec parce qu’elle nous permettait, outre sa proximité et ses points de repère communs, l’analyse d’une discipline, le design urbain, qui entretient des liens obligés avec les autorités publiques de notre lieu de résidence.

Sur l’espace

Réfléchir à l’objet du design urbain nous oblige à nous positionner sur la politique de l’espace telle que l’envisage une telle discipline lorsqu’il est question, comme tant de fois dans la littérature de l’ADUQ, de s’approprier l’espace public:

« La portée et la popularité d’un faisceau de tendances (le Park(ing) Day, l’agriculture urbaine, la micro-architecture communautaire, l’urbanisme tactique…), se répondant les unes aux autres, vont en croissant. Un mouvement de fond toucherait donc à l’appropriation de l’espace en ville. »6

La distinction entre une sphère publique et une sphère privée, bien qu’elle nous paraisse si familière, a pour origine la séparation entre personne publique et personne privée: entre le roi et ses représentants d’une part et l’ensemble de ses sujets de l’autre. Si pour nous l’emploi de ces qualificatifs accompagne aussi les mots « espace », « propriété » ou « biens », c’est parce que des débats politiques en ont modifié la portée. Par exemple, pour John Locke, en bon empiriste, les terres du royaume convoitées par l’aristocratie anglaise sont à s’approprier par le travail si elles sont négligées. La productivité est une valeur qui octroie un droit de propriété sur le matériel que Dieu, ce grand propriétaire, a mis à la disposition de l’humanité.

« for men being all the workmanship of one omnipotent and infinitely wise Maker; all the servants of one sovereign master, sent into the world by his order, and about his business; they are his property, whose workmanship they are, made to last during his, not another’s pleasure »7

« Though the earth and all inferior creatures be common to all men, yet every man has a “property” in his own “person.” This nobody has any right to but himself. The “labour” of his body and the “work” of his hands, we may say, are properly his. Whatsoever, then, he removes out of the state that Nature hath provided and left it in, he hath mixed his labour with it, and joined to it something that is his own, and thereby makes it his property. It being by him removed from the common state Nature placed it in, it hath by this labour something annexed to it that excludes the common right of other men. For this “labour” being the unquestionable property of the labourer, no man but he can have a right to what that is once joined to, at least where there is enough, and as good left in common for others. »8

Que la valeur ainsi découle de l’usage privé de la terre était un argument central en faveur des enclosures et de la vente des terres publiques à des particuliers qui en avaient les moyens bien avant que Locke n’y prenne part, mais la contrepartie négative évidente:

« [...] land that is left wholly to nature, that hath no improvement of pasturage, tillage, or planting, is called, as indeed it is, waste; and we shall find the benefit of it amount to little more than nothing. This shows how much numbers of men are to be preferred to largeness of dominions; and that the increase of lands, and the right of employing of them, is the great art of government: and that prince, who shall be so wise and godlike, as by established laws of liberty to secure protection and encouragement to the honest industry of mankind, against the oppression of power and narrowness of party, will quickly be too hard for his neighbours: but this by the by. »9

Fait notable par ailleurs, l’ADUQ lorgne aussi du côté des espaces négligés de Montréal qui, le plus souvent, appartiennent aux autorités municipales. Par exemple, le matériel de la conférence de l’ADUQ intitulée Initiation au design: Le design urbain et la revitalisation des espaces délaissés qui se tenait le 16 mai 2014 à la toute nouvelle bibliothèque Guy-Favreau dans le quartier Rosemont, possède (outre son titre) de nombreuses références aux espaces négligés de la métropole et à leur « valorisation ».

Mais la première figure à avoir clairement défini théoriquement cette frontière – et à lui avoir attribué le rôle politique qu’il tiendra tout au long de la modernité – est Kant. Il serait intéressant de s’attarder davantage sur les liens qui rapprochent la conception du privé pour Kant et les échos du mouvement des enclosures en Allemagne, mais il nous suffit d’en retenir que le contexte dans lequel Kant a rédigé l’article Qu’est-ce que les Lumières, article sous forme de lettre ouverte à Frédéric II dans lequel il plaide en faveur d’une liberté totale de la sphère publique, n’était certes pas étranger aux débats entourant la propriété terrienne qui prendront beaucoup plus d’importance au courant du XIXe.

« J'entends par «usage public de la raison» celui que l'on fait comme savant devant un public qui lit. J'appelle «usage privé» celui qu'on a le droit de faire lorsqu'on occupe telle ou telle fonction civile. »10

Or si pour Kant la liberté de la sphère publique est totale, c’est qu’elle n’est pas liée à un espace ou à des biens et ne correspond qu’aux libertés de la presse et de l’académie. Quiconque peut y entrer, peu importe son origine, tant qu’il y entre en érudit et qu’il observe un certain décorum. Il s’agit d’une affirmation qui sera le sujet de débats à son tour pour de nombreux intellectuels et, ce, surtout aujourd’hui avec l’apparition de nouveaux médias plus accessibles et populaires.

De ces derniers, nous retiendrons Jürgen Habermas qui, dans L'espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, donne un aperçu des transformations qui expliqueraient le décalage que nous avons souligné plus haut entre Kant, Locke et l’ADUQ. Car si pour cette dernière, la juxtaposition de la libre expression de l’opinion dans la sphère privée et l’appropriation de l’espace public et sa valorisation sont un amalgame compatible, c’est qu’il est notoire que la distinction entre les deux sphères elle-même était le produit d’une nécessité historique qui est à réévaluer aujourd’hui. Habermas explique que les médias de masse ont introduit « un espace public en apparence seulement »,11 dans lequel les anecdotes ont remplacé les affaires d’État, ainsi qu’un espace « intime » se substituant à la sphère privée traditionnelle – sur laquelle reposait la légitimité d’une société s’appuyant sur la propriété – intimité à laquelle sont dorénavant confinées les discussions politiques au quotidien. Ces modifications majeures, bien qu’elles expliquent la reconversion de l’espace privé en lieux de « publicité » des opinions (à l’instar de la concrétude que Kant lui avait soigneusement conservée des empiristes), ne rendent pas aussi aisément accessibles la matérialisation de l’espace public qui est la condition sine qua non de l’appropriation au sens où Locke entendait celle des terres de la Couronne. Or Habermas ajoute que:

« One may speak of a refeudalization of the public sphere in yet another, more exact sense. For the kind of integration of mass entertainment with advertising, which in the form of public relations already assumes a "political" character, subjects even the state itself to its code. Because private enterprises evoke in their customers the idea that in their consumption decisions they act in their capacity as citizens, the state has to "address" its citizens like consumers. As a result, public authority too competes for publicity. »12

Nous ne pouvons que remarquer au passage cet étrange renversement du projet utopique qui consistait en l’avènement d’un espace libre de toute contrainte, ressemblant à s’y méprendre à l’Agora, de par sa concrétisation dans l’extension du marché. Comment l’ADUQ entend-elle l’occupation d’un tel espace?

« Le marché solidaire Frontenac se veut être « un lieu de socialisation, un espace de rencontre et d’échange ainsi qu’une vitrine de diffusion culturelle ». Épicerie ambulante, agriculture urbaine, cours de cuisine, et autres programmes éducatifs... si l’on n’est pas face un projet de renouvellement de la typologie de la rue ou de la forme de l’espace public, il ne s’agit pas moins de nouveaux usages à encourager dans l’espace public actuel et dans les futurs projets. »13

Ces critères de mise en valeur (« socialisation », « espace de rencontre et d’échange », « vitrine de diffusions culturelle ») correspondent à cet espace où, selon Habermas, « les individus privés se considèrent émancipés même de la sphère privée de leurs activités économiques – comme des personnes capables d’entretenir des relations “purement humaines” avec d’autres »,14 soit l’intimité du foyer, les conversations de salons ou les rencontres professionnelles. Si l’ADUQ encourage l’appropriation du bien commun par des personnes privées, c’est que pour elle, la mise en valeur de l’espace public passe par son investissement par « le public ». En ce sens, ce n’est pas un processus si différent de celui en faveur duquel était Locke et il semble s'accommoder de ce que la sphère publique kantienne soit dorénavant si pleinement identifiable avec le privé qu’elle l’accompagne partout. Et l’ADUQ de poser si justement la question:

« Néanmoins quelle est la portée de ces initiatives urbaines, qu’elles soient éphémères ou pérennisées, mais qui demeurent bien souvent très ponctuelles ? Quelle est la valeur à long terme ? Peuvent-elles initier des mutations durables de l’environnement urbain ? D’initiatives locales relevant plus du divertissement culturel aux initiatives plus activistes s’attaquant à des sujets de fond, qu’apportent réellement les initiatives urbaines locales à la réflexion sur les grands enjeux urbains métropolitains, supportant des problématiques souvent bien plus complexes et imbriquées ? Finalement, on pourrait résumer en: ces micro-interventions: design urbain ou divertissement urbain? »15

Le design urbain nous apparaît alors comme une activité sur la propriété de l’État qui, en y attirant le public, lui confère de la valeur.

Sur l’individu

La place récurrente du privé dans les débats politiques modernes appelle le questionnement du rapport de l’individu à la société. Dans quelle mesure y est-il réductible, redevable et impliqué? Quelle place se voit-il occuper par rapport aux autres et à l’État?

Un premier pôle de cette réflexion est constitué par les tenants de la position républicaine: l’État est pour eux l’organe de la volonté générale et doit servir au rehaussement de la condition du peuple. Un cas de figure célèbre et exacerbé de cette tendance, non seulement au niveau des idées mais aussi de la pratique, c’est Robespierre. Pour le jacobin, la République française naissante n’a pas à choisir entre vertu et terreur dans la défense d’un État démocratique combattant une perfidie arbitraire s’incarnant dans un individualisme tyrannique, sans foi ni loi: « Celui qui dit qu'un homme a le droit de s'opposer à la Loi, dit que la volonté d'un seul est au-dessus de la volonté de tous. Il dit que la nation n'est rien, et qu'un seul homme est tout. »16

Au pôle opposé se trouvent les libéraux de tout acabit, pour qui l’État se distingue par les libertés qu’il garantit ou non aux individus, et dont ceux-ci peuvent jouir au mieux en faisant usage de leur raison. John Stuart Mill fut l’un des plus importants défenseurs de cette tradition au 19e siècle. Pour les libéraux et d’autant plus pour Mill et les utilitaristes, le bien commun est la somme du bonheur des individus, et l’État doit alors se doter de balises empêchant la tyrannie de la majorité dans la mesure où la sécurité générale est assurée: « the sole end for which mankind are warranted, individually or collectively, in interfering with the liberty of action of any of their number, is self-protection ».17

Les deux hommes politiques ont donc leurs différends: pour l’un, les conflits entre individus doivent ultimement se fondre de bonne grâce dans un État ayant mission de développement économique, social et moral alors que pour l’autre, ce sont les individus qui doivent rester à l’initiative sur ce front, l’État faisant ici office de protecteur des minorités et d’ultime arbitre. Là où Robespierre et Mill se rejoignent, c’est que leurs visées respectives célébraient la raison humaine et étaient en nette opposition à la tyrannie que représentait peu avant l’absolutisme des régimes politiques féodaux, mélange d’oppression collective et de liberté totale pour le souverain. Robespierre prône le devoir de l’individu envers la République, cristal de souveraineté populaire et de vertu, alors que pour Mill ce sont les organes sociaux qui doivent être au service des individus, notamment envers ceux allant à l’encontre des normes sociales.

La conception de l’individu de l’ADUQ se distingue de celles de ces deux modes de pensée. Elle place certes au coeur de son action la reconnaissance et la valorisation d’un rôle accru pour les citoyens; le terme « citoyen » est omniprésent dans sa littérature et la réflexion à savoir « comment mettre à profit et utiliser la contribution des citoyens dans la construction de la ville » était au cœur des débats lors de son premier Colloque annuel, au printemps 2014. L’ADUQ se voit elle-même comme organisation citoyenne, participant à plusieurs consultations publiques officielles et appelant les citoyens et regroupements citoyens à en faire autant selon la logique de la démocratie participative.

Elle ne se contente cependant pas d’agir à l’intérieur et selon la politique officielle: elle valorise également bon nombre d’initiatives citoyennes (individuelles ou collectives) entourant l’aménagement urbain dans ses documents et via Internet. En cela, elle n’est pas étrangère à une certaine logique entrepreneuriale: si l’État ou un tiers laisse une situation problématique subsister trop longtemps, il existe différents canaux pour adresser le problème, sans forcément qu’une vision d’ensemble soit alors mise en débat. Dans l’espace public, le partisan de l’ADUQ est d’ordinaire usager d’une situation concrète, puis citoyen si celle-ci pose problème.

Pour l’individu souscrivant à la vision politique de l’ADUQ, l’État n’a rien de bien menaçant: l’Association ne lutte pas pour des garanties accrues pour les libertés des personnes comme Mill, ni pour que le peuple s’autoréalise de par la force accrue d’un État juste comme Robespierre. Elle recherche plutôt les meilleures opportunités pour collaborer avec l’État lorsque ses vues convergent avec les siennes, en perspective d’une réforme de la ville. Les buts de l’ADUQ, tels que précisés dans sa charte, gravitent d’ailleurs tous autour d’une valorisation du design urbain mais aussi des praticiens apparentés; le référant identitaire de l’ADUQ est clairement d’ordre professionnel, ce qui réduit la portée universelle de ses thèses via le contenu et le public cible impliqués mais qui élargit grandement le cadre d’identification de ce public à ce discours fait virtuellement par et pour une communauté du design urbain qui se veut croissante.

Cette démarche identitaire se conjugue bien avec un fondement central de la théorie queer développé par Judith Butler: la performativité. C’est d’abord dans son livre Trouble dans le genre, œuvre phare de la troisième vague féministe, qu’elle dénote la violence inhérente à ce qu’elle nomme la performativité de genre : « dire que le corps genré est performatif veut dire qu’il n’a pas de statut ontologique indépendamment des différents actes qui constituent sa réalité. »18 Sur les bases du constructivisme social où sexe et genre sont distingués, la performativité postule la malléabilité des identités par-delà les récits hégémoniques du social actuel (ex. divisions selon sexe, race ou classe), les rôles qu’ils nous assignent et les performances que ceux-ci impliquent.

C’est bel et bien à une démarche identitaire « citoyenne » que nous convie l’ADUQ: une association d’individus cherchant à réapproprier l’urbain à leur manière et pour mieux s’y épanouir. Voici ce qu’en dit l’ADUQ dans une publication récente:

« Faut-il en conclure qu’à l’heure de la mondialisation, des forces politiques, économiques, sociologiques et écologiques globales nous laissent parfois, nous citoyens, sans armes, et qu’alors seule l’échelle locale permet l’expression et la révélation des identités et idéologies urbaines auxquelles nous nous associons ? Échelle urbaine locale et identités urbaines propres à cette échelle constitueraient ainsi des moteurs de développement de micro-cultures. »19

Ne voir que le pluralisme éclaté dans ce discours nous ferait cependant rater un aspect normatif qui rebuterait assurément Butler. En effet, le supporteur de l’ADUQ, généralement blanc et éduqué, défend une certaine idée de la ville: à densité rehaussée, ludique, axée sur le développement durable et branchée sur les dernières tendances du monde entier. Si on ne peut que se réjouir du pouvoir que l’ADUQ veut voir dévolu aux individus pour mieux façonner leur existence, ses revendications politiques – celle du Nouvel Urbanisme – sont analogues non seulement à celles de la bourgeoisie progressiste occidentale à cet égard, mais aussi aux intérêts de celle-ci alors que le secteur de valorisation le plus performant dans l’Occident urbain est (depuis un certain temps déjà) celui de la culture au sens large.

L’individu-ADUQ se définit en bonne partie par sa performance professionnelle bienveillante, et son identité en vient au final à être corrompue par les impératifs du marché et ses innombrables pièges théoriques et pratiques; il va sans dire que la voix du peuple dans son ensemble n’est certes pas l’inspiration première des spécialistes de l’urbanité. La logique d’affrontement qui traverse d’un bout à l’autre la politique moderne, et que Carl Schmitt a exemplarisé par le souci de « discrimination de l’ami et de l’ennemi »,20 ne fait plus sens lorsque sensiblement tous les protagonistes d’un même champ d’intervention politique partagent une identité analogue, comme c’est le cas pour les professionnels urbains de tous niveaux.

Sur l’organisation

En pareil contexte, rien d’étonnant que la communauté du design ne juge que bien rarement judicieux de défendre ouvertement le conflit. Jusqu’à maintenant dans l’Histoire, le politique renvoyait pourtant à la question des structures requises à l’arbitrage des tensions et au respect de l’issue de celui-ci. Évidemment, de nombreuses conceptions d’un juste ordre social et politique ont été élaborées au cours de la modernité; nous étudierons ici les tenants et aboutissants de deux parmi les plus contrastées d’entre elles pour ensuite les confronter à celle se dégageant du corpus de l’ADUQ.

Thomas Hobbes est un penseur incontournable de la pensée politique moderne. Rejetant la logique du règne de droit divin, il lui substitue une sombre vision de l’état de nature: « la condition des hommes hors de la société civile (condition qu’il est permis d’appeler état de nature) n'est pas autre chose qu’une guerre de chacun contre chacun... »21 Cette vision justifie que le but premier de la société soit l’atteinte de la paix sociale afin de ne pas risquer constamment le retour à la barbarie. À cette fin, Hobbes considère que chaque citoyen, de par sa soumission à l’ordre établi, signe un contrat social où il abdique une part de liberté au profit du pouvoir d’État. Qu’il s’agisse d’une monarchie ou d’une république, l’État hobbesien est doté d’un pouvoir unitaire et absolu.

À l’opposé net de cette tendance se situe Alexis de Tocqueville, philosophe libéral du 19e siècle. Tout le sépare de Hobbes: il croyait que l’Histoire progresse vers toujours plus d’égalité de par une grâce divine, est reconnu comme un fervent défenseur de la séparation des pouvoirs afin d’en limiter l’arbitraire, et se faisait même le porte-parole de la cause de la décentralisation du pouvoir afin de maximiser les opportunités d’implication citoyenne, fidèle en cela à sa conception des meilleurs fruits de la Révolution française. Derrière cette logique, une crainte: celle de voir l’État hobbesien se matérialiser tout en se montrant habile à répondre en partie aux besoins de la population, ce qui rendrait ainsi les citoyens de plus en plus favorables à la tyrannie si elle se révèle à l’écoute de leurs intérêts. Pour Tocqueville, les peuples démocratiques « veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. »22

On pourrait deviner à ce stade-ci de notre étude que l’ADUQ, de par le rôle proactif qu’elle dévolue aux citoyens, s’accorde avec cette dernière conception du politique; c’est du moins une telle vision qui se dégage du mémoire qu’elle a soumis à l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) en septembre 2013 dans le cadre du renouvellement du plan de développement de la ville:

« Nous discernons une tendance managériale à reproduire les façons de faire ancrées depuis des décennies plutôt qu’une volonté d’innovation alors que, paradoxalement, nous assistons à une multiplication de regroupements et d’initiatives créatives citoyennes telles que celles qu’opère l’ADUQ par exemple […] Les stratégies de gestion du futur se doivent d’intégrer plus avant la participation active citoyenne et une cohésion plus accrue entre les divers organismes et entreprises ayant de grandes emprises sur le développement de la Ville de Montréal. »23

Il y a cependant lieu de prendre ce portrait avec un grain de sel. Ainsi, quelques lignes plus loin dans le même document, l’ADUQ tient à « saluer le Plan métropolitain d’aménagement et de développement (PMAD) de la communauté métropolitaine de Montréal (CMM) de 2012 »24 alors que la CMM est une instance de gestion régionale composée d’élus locaux dont l’imputabilité à ce niveau de gouvernance est bien faible, voire inexistante. (Un des membres de la commission chargée d’évaluer le PMAD à la CMM, monsieur Robert Zambito, a d’ailleurs quitté la politique municipale peu après suite à des allégations de pots-de-vin l’impliquant.25)

Il suffit par ailleurs de consulter le site Web de l’ADUQ pour constater à quel point elle est soucieuse de cultiver toutes sortes de partenariats avec différents acteurs de l’urbanité: ses jurys de sélection proviennent autant de la scène municipale et académique que privé, et ses activités bénéficient du support financier important d’une quinzaine d’entreprises commanditaires chaque année depuis ses débuts. Tel que mentionné plus tôt, l’approche politique de l’ADUQ est critique de l’État moderne bureaucratique, cherchant à participer à ses instances lorsque judicieux ou à le contourner lorsqu’il est réfractaire à l’aide d’autres opportunités auxquelles d’autres acteurs sociaux peuvent contribuer.

Cette distance stratégique et cet opportunisme vis-à-vis l’État en ce qui a trait au politique ne sont évidemment pas le propre de l’ADUQ, et participent plutôt d’une conception de plus en plus courante et acceptée de la dissémination du pouvoir collectif et, plus largement, de la structure de nos sociétés. Le sociologue Manuel Castells partage également ce point de vue. Pour celui-ci, la convergence de trois mouvements sociaux indépendants dans les années 1970 a fini par façonner la vie publique au point qu’il soit désormais plus pertinent de penser l’État comme acteur au sein d’un réseau international de pouvoir constitué d’autres États et d’autres acteurs de la société civile, au lieu de la norme moderne d’un État doté d’un monopole du déploiement du pouvoir sur le territoire d’une nation donnée.

« These three processes were: the crisis and restructuring of industrialism and its two associated modes of production, capitalism and statism; the freedom-oriented, cultural social movements of the late 1960s and early 1970s; the revolution in information and communication technologies ... »26

Cette nouvelle configuration organisationnelle que Castells nomme l’État-réseau constitue la mise en place de réseaux concurrents cherchant à influencer les différentes parts du social. Ainsi, ce n’est pas un hasard si l’ADUQ compte parmi ses objectifs officiels « maintenir un réseau de membres large afin de regrouper tous les acteurs impliqués dans un processus de design urbain et explorer le rapprochement avec des domaines connexes » et « établir des liens et des partenariats avec les organismes nationaux et internationaux actifs en design urbain, de même qu’avec les milieux universitaires ».27

Dans ce contexte, il serait donc injuste de tout simplement considérer que pour l’ADUQ, l’opportunisme prime et la fin justifie les moyens: il est normal et sensé que l’Association cherche le plus naturellement du monde à obtenir un maximum de gains pour un minimum d’efforts et de ressources. Or dans la situation politique nord-américaine concrète du 21e siècle, cette logique nécessite de s’entourer d’un grand nombre de partenaires permettant une grande polyvalence à même de minimiser le potentiel de tensions pour mener un projet à terme. Par exemple, si la Ville de Montréal n’est pas désireuse de s’associer à tel projet de l’ADUQ ou pose des conditions problématiques pour sa réalisation, il ne sert à rien d’hypothéquer d’éventuels projets futurs en protestant sérieusement contre cette décision sur la place publique; d’autres partenaires, liées à d’autres espaces, seront à même de fournir une opportunité analogue permettant au projet de se matérialiser. Et parfois, ce sera la Ville qui sera la partie la plus accommodante.

Derrière l’apparence d’une succession de petites et de grandes situations « gagnant-gagnant » qui résulte de cette flexibilité stratégique, les ressources limitées et les priorités propres à chaque acteur du réseau de pouvoir font nécessairement en sorte qu’à ce jeu, certains gagnent et d’autres perdent. Cela est exacerbé par le fait que nous vivons dans un monde où les inégalités sociales perdurent, y compris localement. Par-delà leur membership, quelle redevabilité ont les différents acteurs politiques comme l’ADUQ face aux personnes marginalisées, par exemple, considérant la faillite étatique à cet effet? Et à quelle fin ce pouvoir se déploie-t-il davantage au détriment d’autres?

À ce titre, notons que malgré des efforts évidents pour changer la donne (objectif d’agir à l’échelle nationale, conférences saisonnières à Québec…), l’essentiel des interventions publiques de l’ADUQ se situent à Montréal. Les motifs matériels de cette priorisation de la métropole sont évidents: en plus d’être la plus grande ville du Québec (et de loin), Montréal est une ville de calibre mondial en ce qui a trait à la culture et à l’éducation. L’ADUQ reconnait d’emblée le rôle stratégique de cette ville pour sa mission:

« Montréal est un laboratoire de design pour le Québec entier, les pratiques de design urbain étant encore inconnues et incomprises des villes et villages éloignés. C’est pourquoi l’ADUQ travaille pour toute la province du Québec: nous nous impliquons dans cette consultation pour la Ville de Montréal dans une vision qui sera profitable à une plus grande échelle. »28

Or au-delà de ses intentions certainement nobles, cette logique métropolitaine devenue mainstream de par le monde participe objectivement d’une déconsidération du référent territorial requis par l’État-nation, au profit d’une valorisation « d’identités urbaines » inspirées des best practices des plus grandes villes du monde, désormais en compétition directe car maintenant en voie d’émancipation illusoire du terroir et de la nature grâce au virage informationnel de l’économie mondiale.

Les Principes du Nouvel Urbanisme, document clé de l’école du même nom,29 est à la fois un manifeste et un programme politiques aujourd’hui défendus par une grande part de nos designers urbains. Sans s’en revendiquer explicitement, les interventions de l’ADUQ pointent clairement dans cette direction. Or cette vision d’une vie meilleure, reposant sur la réorganisation des villes, ne demeure qu’un volet d’une réorganisation plus large et permanente de la vie sociale. Si certains réseaux de pouvoir peuvent accorder gain de cause à l’occasion aux designers urbains et même obtenir grâce à leurs yeux, n’en reste pas moins que la fragilité inhérente au flux politique constant de notre époque rend bien difficile la construction d’un projet audacieux et d’envergure à long terme.

Sur l’Histoire

Traitons maintenant d’audace mais avant, un petit détour historique s’impose et il commence avec une citation de Hegel tirée des Principes sur la philosophie du droit utilisée à outrance dans le discours philosophique et qui va comme suit: « Ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel. » Ceux qui s’y seront attardés savent qu’elle provoqua une vive polémique à l’époque de sa chaire à Berlin, qui se poursuit encore aujourd’hui à propos du conservatisme qu’elle implique. Or il est maintenant communément admis qu’il ait confié en privé à Heinrich Heine, alors son étudiant, qu’il fallait plutôt l’interpréter ainsi: ce qui est rationnel doit devenir réel et inversement. Un jeune hégélien ayant poussé à bout cette réflexion – Cieszkowski, dans ses Prolégomènes à l’historiosophie – lui reprochait justement de ne pas avoir été suffisamment hégélien lui-même en excluant le futur, le devenir, de son Introduction à la philosophie de l’histoire. Nous ne ferons que signaler au passage qu’il existe des ouvrages récents qui nous invitent à ne pas considérer Hegel comme un téléologue,30 mais ce qui nous importe ici est le contexte et la réception de cette vision particulière de l’Histoire comme réalisation positive de la Raison, et personne ne s’y est opposé si vivement que Schopenhauer.

Au-delà de l’animosité évidente qu’il portait à Hegel pour des motifs personnels, nous souhaitons souligner son opposition quant à cette conception de l’Histoire telle que nous la retrouvons dans le second volume du Monde comme volonté et comme représentation. Pour Schopenhauer donc, et en cela il sera l’inspiration de bien d’autres après lui, il se cache derrière chaque interprétation particulière une autre que le philosophe à la tâche de révéler: la volonté. Ainsi, le mouvement général qui va vers l’Universel se particularise en intérêts contradictoires et trouve dans la Raison, la vérité, une « fausse conscience » avant la lettre qui masque l’éternel retour auquel nous condamnent nos besoins. Celui-ci ne serait dépassable qu’en nous soustrayant à la nécessité de façon analogue au bouddhisme, lequel était une source d’inspiration importante pour Schopenhauer. L’Histoire en vient à pérenniser la dynamique du marché, comme le remarque Eagleton dans Idéologie, une introduction, et en découle la conception essentiellement négative qu’elle prend chez Schopenhauer.

« In the transition from Hegel to Arthur Schopenhauer, we can observe this dramatic shift of perspective taking place. Hegel's philosophy represents a last-ditch, eleventh-hour attempt to redeem the world for Reason, setting its face sternly against all mere intuitionism; but what in Hegel is the principle or Idea of Reason, unfurling its stately progress through history, has become in Schopenhauer the blind voracious Will – the empty, insatiable hankering which lies at the core of all phenomena. »31

Revenons maintenant aux situs, ou plutôt, à sa tête de proue. Debord, dans La société du spectacle, avait repris la formulation hégélienne afin de l’actualiser en la modifiant pour parvenir à ce résultat dans lequel, vidée de son aspect téléologique, elle s’attaquait du coup à la positivité qui s’en dégageait: « ce qui est bon apparaît, ce qui apparaît est bon. »32 Il s’agit d’une conception du présent beaucoup plus funeste que chez Schopenhauer mais pour Debord, on le sait, pas sans remède. Il explique un peu plus loin dans le même ouvrage que la bourgeoisie a imposé à la société un temps irréversible, dont la base est celle de la production matérielle, que le temps cyclique de la tradition demeurait tant qu’il était lié à la production agraire – bref un temps des villes et celui de la campagne – et que le développement du capitalisme a fait triompher le premier de ces temps dans l’unification mondiale. La contradiction entre l’Histoire comme progrès de la Raison et celle qui la présente comme le retour inlassable du besoin est ainsi comprise comme opposition, elle-même historique, entre la bourgeoisie et l’ordre féodal. Mais Debord affirme que l’usage de ce temps irréversible est aussi objet de convoitise dans une lutte entre deux classes: le prolétariat par qui la « société se meut irréversiblement » et la bourgeoisie qui « doit lier son sort au maintien de cette histoire réifiée, à la permanence d’une nouvelle immobilité dans l’histoire. »33 L’histoire d’un autre conflit donc, d’une autre contradiction de laquelle découle toute perspective de changement.

Et si, comme nous l’expliquent Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste, cette histoire s’ouvre sur la soumission de la campagne à la ville, comment interpréter alors qu’une association de designers urbains en appelle à l’agriculture urbaine, à des poulaillers métropolitains, à l’apiculture et à la constitution de villages au sein des villes? La lutte historique entre les classes dans le capitalisme triomphant s’est faite à l’intérieur même des villes et en a affecté la construction, la répartition et l’architecture. Avec la désindustrialisation des villes occidentales comme Montréal et une nouvelle orientation de la production dans les centres, les amenant progressivement vers la production culturelle et la gestion, de larges pans du tissu urbain portent encore les stigmates de la division sur laquelle la ville a évolué pendant plus de 200 ans. Celle-ci est constitutive de l’héritage industriel dont on se débarrasse, en l’intégrant au patrimoine, en en faisant des espaces de rencontres et d’échanges d’un type nouveau. La façon de procéder aussi est très récente et n’est pas sans rappeler l’usage de concepts sans références au contexte:

« Or, ce « territoire-machine » n’est pas que vestige du passé. D’un côté, l’édifice de la Farine Five Roses fonctionne toujours, avec le va-et-vient des camions et wagons. De l’autre, deux bâtiments de l’époque industrielle se reposent : Silo numéro 5 et la meunerie Rozon. De là, toute la problématique de ce site : trouver l’équilibre entre le passé et le présent, soit entre des vestiges et des industries toujours actives; et de futures activités récréo-touristiques. […] Pour le 350e de Montréal, le Vieux-Montréal a fait peau neuve : réaménagement de places publiques majeures, dont le Champ-de-Mars, la Place Jacques-Cartier, l’esplanade de la Commune, etc. Pouvons-nous penser à poursuivre cette revitalisation et ce réaménagement vers l’Ouest, soit la Pointe-du-Moulin pour le 375e? Par la présence majestueuse d’objets phares de l’époque industrielle de notre ville, cette pointe mérite une réflexion d’ensemble du secteur. »34

L’appropriation de l’espace public pour l'identité ADUQ est un enjeu central et pour se faire, elle a besoin de la politique, d’une stratégie politique, mais elle nous semble pourtant si patiente, si accommodante, si étrangère à tout conflit. Quelle stratégie? En réduisant le caractère vivant du passé à une citation en passant sur le patrimoine industriel, la contradiction de laquelle découlait cet espace se retrouve banalisée, atténuée. Ce qui est différent chez l’ADUQ de chez Hegel, Schopenhauer… Debord! c’est l’ampleur de la tâche historique; c’est la nécessité de faire triompher la Raison, de se départir de l’intérêt ou de réaliser la société sans classes qui devient contingente.

Aujourd’hui, à chaque résurgence du conflit, aussi minime soit-il, on voit de l’Histoire parce que nous associons presque inconsciemment celui-ci à la rupture radicale par laquelle s’est conclue la victoire de la bourgeoisie: la Terreur et la guerre. Mais dans la logique de micro-changements en continu, c’est la logique même de la révolution constante du mode de production capitaliste qui est reproduite à petite échelle, en en limitant les bouleversements. L’ADUQ n’a pas rompu avec le progrès, seulement avec sa nature sale: comme si les contradictions persistantes étaient d’une moindre importance – comme si d’en appeler à des changements historiques qui interdisent le retour en arrière était chose du passé, justifié après-coup par la noblesse de combats que l’on préfère croire secondaires plutôt que primordiaux. Cette stratégie, nous la qualifions de neutralisation d’une contradiction. Usant du caractère appropriatif de la citation, l’ADUQ parasite un espace et le fait se dissoudre dans une itération en apparence neuve: « voilà le design urbain », dépossédant le lieu de ce qui l’a vu naître parce que maintenant résumé au simple concept de « lieu vacant ». Il en va de même de la citation sans mention de ses origines contradictoires comme de tout procédé inverse à l’historicisation.35

Conclusion

Au fil de notre étude, un lecteur averti aura tôt fait de remarquer ce qui se dresse comme une coupure historique nette entre certains des auteurs que nous avons mobilisés et d’autres qui sont contemporains de l’ADUQ. Or Fredric Jameson, après nous avoir mis en garde contre la tentation de procéder à une homogénéisation paradigmatique des contenus d’une période donnée, nous met autant en garde contre son rejet systématique quand il s’agit d’analyser la modernité. Pour lui, une telle période représente plutôt une catégorie narrative dont le principe moteur parle de l’époque sans en dresser les frontières, par ses contradictions. Nous avons bien sûr usé du terme « modernité » jusqu’ici, mais sans lui donner de point de départ ou de fin ni de définition.

Or si nous avons utilisé Locke, Kant, Robespierre, Mill, Hobbes, Tocqueville, Hegel, Schopenhauer, ce n’est pas simplement parce qu’ils ont eu un impact direct sur la constitution de l’État moderne, mais aussi parce que leur pensée reflète les questionnements qui animaient leur époque. Les revendications des jeunes designers urbains qui s’expriment via l’ADUQ répondent toutes aux contradictions qui existent dans l’univers politique dans lequel ils sont immergés. Ces contradictions sont aussi vécues par les politiciens d’aujourd’hui mais ne sont pas enregistrées de façon aussi nette en raison de l’origine des institutions qui répondaient à l’actualité et aux questionnements d’un autre temps, d’une autre histoire si nous pouvons nous exprimer ainsi. Cela renvoie à une autre maxime de Jameson concernant la modernité: « Aucune “théorie” de la modernité aujourd’hui ne fait sens si elle ne tente pas du même coup de résoudre l’hypothèse d’une rupture postmoderne avec le moderne. »36 Si nous acceptons cet impératif, il nous faut maintenant déterminer en quoi l’ADUQ incarnerait positivement une telle rupture.

Le fait que l’ADUQ ne semble pas se sentir liée aux impératifs de la modernité lui permet de favoriser des espaces de rencontres par-delà la vieille conception élitiste de Kant ou exclusive de Locke; de vouloir placer l’humain, à la fois rationnel et sensible, au cœur de l’agir social dans un monde où la raison instrumentale et les forces d’argent écrasent tout de leur laideur; c’est également une volonté de prise en charge directe des problèmes sociaux en vue d’une résolution bénéfique au bien commun; et surtout, de chercher à concrétiser sa vision de l’avenir par l’organisation d’acteurs capables autour de la réalisation de ce bien commun sans présumer de l’inéluctabilité de cette réalisation.

Au final, il appert que la méthode design outille particulièrement bien les tenants de l’ADUQ, et du design plus largement, pour la tâche de refondation d’une politique transformatrice adaptée à notre époque. Leur méthodologie intégrative des objets, des sujets et des projets, appliquée au quotidien, les place dans une position stratégique enviable pour ce faire. Si nous prévoyons étendre prochainement l’analyse comparative entamée ici à d’autres archétypes sociaux, ils nous paraissent déjà comme subalternes eu égard aux possibilités actuelles de transformation du monde. Il ne s’agit pas de dessiner une belle ville du futur, mais de tirer des enseignements de ce dessin; pour ce faire, il nous faut néanmoins dessiner. C’est du fait de ce potentiel réel mais encore en quelque sorte enfoui que nous avons opté pour l’étude du design en tant que militants politiques.

Notre modeste contribution se résumerait ainsi : nous avons tenté de rendre leurs armes aux designers, celles qui en absence d’une théorie unifiée et constamment enrichie par leur pratique pourtant si vaste demeureront remisées parce qu’ils ne perceront jamais le secret de la dynamique sociale dans laquelle ils reconnaîtraient autrement la nécessité d’abandonner une logique pacifiante qui limite leurs ambitions.

En définitive, si les tenants du postmodernisme ont annoncé la mort des grands récits historiques, pourquoi les designers ne pourraient-ils pas passer outre à ce jugement douteux et n’en proposeraient-ils pas de nouveaux ? Pour eux comme pour les révolutionnaires, il est difficilement de projet plus prometteur et enlevant que l’élaboration d’un world design, mené de concert avec des millions de créateurs professionnels et profanes.

 

François Bélanger
Martin Lord

 


[1] À cet effet, voir Clément Courteau, « Révolutionnaire traditionnel, révolutionnaire critique », Revue Hors-d'Øeuvre #1, Montréal, 2011.

[2] Collectif, Internationale Situationniste, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1997, p. 156.

[3] Pierre Bourdieu, Raisons pratiques : Sur la théorie de l’action, Éditions du Seuil, Paris, 1994, p. 68.

[4] Ibid.

[5] Association du design urbain du Québec, Créer le changement en design urbain, Montréal, 2013, p. 10. http://aduq.ca/publications/ouvrages/

[6] Ibid, p. 69.

[7] John Locke, Second Treatise of Civil Government tiré de The Works of John Locke vol.4, The Online Library of Liberty, http://oll.libertyfund.org/titles/locke-the-works-of-john-locke-vol-4-economic-writings-and-two-treatises-of-government, p. 219.

[8] Ibid, p. 229.

[9] Ibid, p. 235-236.

[10] Immanuel Kant, « An answer to the question: ‘What is Enlightenment?’ », Toward Perpetual Peace & Other Writings, Yale University Press, Yale et Londres, 2006, p. 19. Traduction libre.

[11] Jürgen Habermas, The Structural Transformation of the Public Sphere: an Inquiry into a Category of Bourgeois Society, MIT Press, Cambridge, 1989, p. 171. Voir aussi à ce sujet Hannah Arendt, The Human Condition, University of Chicago Press, Chicago et Londres, 1998 p. 59: « The reason for this extremity is that mass society not only destroys the public realm but the private as well, deprives men not only of their place in the world but of their private home, where they once felt sheltered against the world and where, at any rate, even those excluded from the world could find a substitute in the warmth of the hearth and the limited reality of family life. »

[12] Ibid, p. 195.

[13] Association du design urbain du Québec, op. cit., p. 59.

[14] Jürgen Habermas, op. cit., p. 48. Traduction libre.

[15] Association du design urbain du Québec, op. cit., p. 85.

[16] Extrait de son « Discours contre le véto royal, absolu ou suspensif », in Claude Mazauric, Robespierre : écrits, Messidor/Éditions Sociales, Paris, 1989, p. 87.

[17] John Stuart Mill, On Liberty and Other Essays, Oxford University Press, Oxford, 1996, p. 14.

[18] Judith Butler, Trouble dans le genre, La Découverte, Paris, 2006, p. 259.

[19] Association du design urbain du Québec, op. cit., p. 83.

[20] Carl Schmitt, La notion de politique – Théorie du partisan, Champs classiques, Paris, 2009, p. 64.

[21] Thomas Hobbes, Du Citoyen, Flammarion, Paris, 2010, p. 87.

[22] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Michel Lévy Frères, Paris, 1868, p. 161.

[23] Association du design urbain du Québec, mémoire déposé dans le cadre de la consultation publique sur le Plan de développement de Montréal (sans titre), Montréal, 2013, pp. 1-2. http://aduq.ca/publications/memoires/

[24] Ibid, p. 2.

[25] Radio-Canada, Allégations de pots-de-vin : un candidat de Coderre se fait montrer la porte, Montréal, 29 octobre 2013.

[26] Manuel Castells, “Informationalism, Networks, and the Network Society: A Theoretical Blueprint”, The network society: a cross-cultural perspective, Edward Elgar, Northampton, 2004, p. 139.

[27] Association du design urbain du Québec, Mission, Montréal, 2012, http://aduq.ca/aduq/mission/.

[28] Association du design urbain du Québec, mémoire déposé dans le cadre de la consultation publique sur le Plan de développement de Montréal (sans titre), Montréal, 2013, p. 5. http://aduq.ca/publications/memoires/

[29] Congress for the New Urbanism, Les Principes du Nouvel Urbanisme, Chicago, 2001.

[30] C’est le cas de Slavoj Žižek, Moins que rien : Hegel et l’ombre du matérialisme dialectique, Fayard, Paris, 2015 et de Fredric Jameson, The Hegel Variations : On the Phenomenology of Spirit, Verso, Londres et New York, 2010. Voir aussi Louis Althusser, The Spectre of Hegel, Verso, Londres et New York, 1997.

[31] Terry Eagleton, Ideology: An Introduction, Verso, Londres et New York, 1991, p. 161.

[32] Guy E. Debord, La société du spectacle tiré de Œuvres, Gallimard, Paris, 2006, p. 769.

[33] Ibid, p. 829.

[34] Association du design urbain du Québec, Le Silo Numéro 5 et son secteur : pour célébrer le 375e de Montréal !, Montréal, 2014, http://aduq.ca/2014/11/le-silo-numero-5-et-son-secteur-pour-celebrer-le-375e-de-montreal/

[35] Ironiquement, la pratique que faisait Debord du détournement est elle-même inspirée d’un passage dorénavant fort connu de Lautréamont dans Poésies II :

« Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. Une maxime, pour être bien faite, ne demande pas à être corrigée. Elle demande à être développée. » (Lautréamont, Poésies, Bibliothèque électronique du Québec, http://beq.ebooksgratuits.com/vents/Lautreamont-poesies.pdf, p. 36.)

Debord reprendra d’ailleurs cette formulation exacte dans La société du spectacle. Il ne sera fait mention des sources des nombreuses citations et références, modifications et jeux de mots utilisés dans ce livre que dans ses œuvres complètes parues chez Gallimard. Mais la conclusion de l’article Mode d’emploi du détournement, paru dans la revue Les lèvres nues no 8 et signé par Debord et Wolman, paraît donner raison à notre passage introductif sur les situationnistes et leur abandon de la pratique théorique de l’art:

« La théorie du détournement par elle-même ne nous intéresse guère. Mais nous la trouvons liée à presque tous les aspects constructifs de la période de transition présituationniste. Son enrichissement, par la pratique, apparaît donc comme nécessaire. Nous remettons à plus tard le développement de ces thèses. » (Guy E. Debord, op. cit., p. 229.)

[36] Fredric Jameson, A Singular Modernity, Verso, Londres et New York, 2012, p. 94.

 

Catégorie: 
Objet
Sous-catégorie: 
Enquêtes