Je me souviens

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 22 mars 2012

Aujourd'hui, à nouveau, se pose de manière aiguë le problème des formes de lutte. La jeunesse québécoise déferle dans les rues pour réclamer le statu quo en matière de frais de scolarité; elle brandit le rapport Parent pour une énième fois en souvenir d'une époque où l’espoir révolutionnaire a été pourfendu. De toute l'ironie de son geste, elle est à peine consciente. Des masses de figurants composent des foules dociles, avançant en silence derrière des camions bruyants, sous l'autorité d'organisations aux maintes prétentions démocratiques. Ce phénomène est à n'en point douter une ennuyeuse répétition du passé, de laquelle ce texte propose humblement le dépassement.

Seule la jeunesse peut encore contester l'ordre établi. Seule la jeunesse l’ose, dit-on, parce qu'elle n'a rien à perdre, tout à gagner. Ce discours paternaliste et sociogénétique, si répandu à l'égard des mouvements de la jeunesse et promu, évidemment, par les générations antérieures, atteste de la victoire de l'idéologie selon laquelle la révolution est un rêve d'enfant. Il s'ancre solidement au cynisme ambiant, à la soumission tranquille qui caractérise la vie de nos contemporains. Les vieux sociaux-démocrates, certes aigris par le travail, mais ayant en mémoire de pareils événements pas si lointains, applaudiront dans leur salon le courage de ces jeunes gens. Ils salueront le renouvellement des forces de gauche et auront aussitôt espoir en l'avenir. Les autres, tout aussi serviles mais à droite, offriront à leur progéniture les plus beaux sermons quant à l'importance de la réussite académique et du travail bien fait. La peur de devenir comme l’un ou l’autre devrait suffire à vous convaincre de prendre au sérieux le commencement de votre existence politique.

Ils ont tort, ceux qui banalisent les grèves étudiantes, seul phénomène capable de semer périodiquement le négatif à grande échelle dans la tête de la jeunesse, voire le haut lieu de la politique au Québec. Car nous aussi, comme bien d'autres Québécois aujourd'hui politisés, nous étions jeunes et naïfs lorsqu'elle a frappé à la porte de nos vies, celle-là. Irradiés par les discours qui jaillissaient de toutes parts, à partir de ces pensées hypnotiques et contradictoires formant un tourbillon de n'importe quoi, nous avons pourtant bifurqué de notre destin et su tirer de ce point nos premiers enseignements sérieux. C'était très beau. Et oui, nous en avons profité pleinement alors que d'autres beuglaient leur dégoût, ne désirant qu'un prompt retour à la normale.

Le mouvement étudiant ressuscité entreprend aujourd’hui de continuer son histoire avec autant d’enthousiasme que de détermination. Or, cette histoire, il ne la connaît pas véritablement. C'est un lourd paradoxe qui l'enchaîne aux échecs du passé et assure invariablement sa récupération par ses petits chefs et par les partis politiques. Au nom de l'institutionnalisation du mouvement et contre la radicalité de ses origines, la question de la violence, précisément celle des moyens légitimes de contestation, occupera toute la place, au point de paralyser les débats de fond. La peur de la violence sera le principal agent de contrôle de la lutte, une peur créée et manipulée par la classe dominante déployant à chaque manifestation son bras armé, la police. À l’utilisation contre nous du monopole de la violence détenu par l’État sera combinée l’occupation par celui-ci de la totalité du terrain où se disputeront des avenues politiques faussement différentes, celles proposées par des réformistes de tout acabit déterminés à instrumentaliser la grève. Seule la logique menant aux urnes aura sa place. Ceux et celles qui auront le culot de s’en plaindre seront traités d’irresponsables et d’idéalistes. Mais l’histoire des crimes du réformisme et de l’État est pourtant bien réelle, et l’idéalisme se trouve davantage du côté de ceux qui pensent pouvoir laver, comme par magie, ces crimes que nous avons pris le parti de ne jamais oublier.

Nous nous proposons dans ce texte d’historiciser le problème qui nous semble au coeur du débat sur les stratégies à adopter dans un mouvement de grève, celui de l’hégémonie du réformisme dans la sphère politique à l’ère du capitalisme mondialisé. Pour ce faire, nous conviendrons d’abord du fondement social de la situation actuelle, soit le double essor de l’État et du capitalisme qui constitue la modernité. Sera ensuite analysé le déploiement historique des variantes révolutionnaires puis réformistes de tentative de résolution des contradictions sociales modernes. De l’histoire générale, nous passerons alors à l’étude du cas particulier du Québec où convergent moultes tensions toujours irrésolues. Finalement, nous tenterons de faire face au maintien et à la reproduction du réformisme dans une période de bouleversements sociaux et économiques qui lui donne des airs de revenant et tâcherons d’en tirer les conclusions politiques nécessaires.

La conquête du gain

L’État tel qu’on le connaît, ce géant assoiffé de maîtrise, fait son apparition dans l'Histoire alors que la modernité vient progressivement dissoudre les bases mêmes de la vie ancienne. Le rapport à la terre ainsi que l'ensemble du mode de vie associé à la paysannerie se trouvent dépassés par l’impitoyable marche du progrès, s’alimentant entre autre du mouvement des enclosures. Ne demeurent après son passage que des orphelins déracinés, prêts à servir de matériau pour la construction du monde nouveau. Le pouvoir morcelé par le féodalisme se trouve brutalement centralisé par l’absolutisme montant, ce qui entraîne une homogénéisation de la violence et sa concentration entre les mains du monarque de droit divin. La formation d’armées professionnelles qui déferleront machinalement sur l’Europe vient consolider le changement d’époque, une époque née sous le signe du durcissement dogmatique du pouvoir et de l’intensification croissante de la guerre.

La Révolution française, en retournant toute la violence qu'il renferme contre la monarchie, fait de l'État le bras armé de la vertu en croisade contre toutes les factions. Une conception radicalement nouvelle de la politique s'impose au sein de laquelle l'État devient un instrument au service de la violence de classe. Au sortir de la Terreur, l'État bourgeois naissant se trouve délesté de sa folie meurtrière originelle et se présente comme le grand pacificateur, celui qui assure la réconciliation entre les intérêts particuliers et la volonté générale. « Dieu est mort, vive l’État » est une formule qui résume bien ce bouleversement. Celui-ci est désormais le mandataire de la multitude, contrôlé par une opinion publique éclairée. L’État ainsi compris devient l’État-nation, détenteur de la conscience de soi des peuples, gardien de leur mémoire et de leur tradition. Le monopole de la violence qu'il détient apparaît toutefois comme le stigmate de sa volonté de puissance nullement assouvie. Le citoyen réduit par le droit universel à une abstraction devra toujours porter en lui la peur du couperet, suspendu au-dessus de sa tête dans le ciel des droits de l’homme. Seulement cette peur n'est plus le résultat brut de la Terreur déchaînée, mais l'intériorisation d'une condition individuelle parfaitement subordonnée à l'universalité de l'État et du droit moderne; « la raison ne peut pas s'éterniser auprès des blessures infligées aux individus car les buts particuliers se perdent dans le but universel » disait Hegel, qui voyait dans l'État moderne la réalisation de l'Esprit dans l'histoire. Le terrain qui sera celui des régimes totalitaires du XXe siècle est déjà préparé par le péché originel de l'État qui, en se posant lui-même comme le protecteur des droits irréductibles des individus, considère légitime de procéder dans certaines occasions au sacrifice de millions d'entre eux. C’est lors de cette période totalitaire que se réalisera pleinement la grande réconciliation promise par l’État : réconciliation entre les classes sociales dans le nationalisme sauvage ou la bureaucratie tentaculaire, réconciliation des croyances dans le mythe du progrès, réconciliation avec la nature dans son assujettissement total à l’être humain.

À ce double caractère de l'État moderne s'ajoute l'irréparable injustice qui vient empoisonner le processus d'unification dont celui-ci se réclame. La souffrance du prolétariat, à qui les droits abstraits garantis par l'État ne sont d'aucune utilité pour trouver de quoi manger et qui, pour cela, doit se vendre à la classe des propriétaires, est le négatif qui vient entacher la positivité absolue pensée par Hegel. C'est ce sombre versant de la société moderne qui est développé au XIXe siècle par le socialisme français, un mouvement se dévoilant à la fois comme résultat et comme critique de l’État-nation. Il en est le résultat dans la mesure où il s’attache au moment d’universalité qu’il contient, cette force par laquelle les intérêts particuliers, aussi puissants soient-ils, se trouvent confrontés à l’intérêt général en tant que bien supérieur. Il en est aussi une violente critique en ce qu’il lui reproche de pervertir ce moment d’universalité en permettant à la bourgeoisie d’imposer son intérêt particulier, c’est-à-dire la domination de l’économie politique, aux classes dont l’intérêt est noyé dans les abîmes d’un contrat social défiguré. Cette instrumentalisation de l’État apparaît d’abord dans le changement du rapport entre la chose politique et économique, dans l’intégration des intérêts économiques de la bourgeoisie comme préoccupation principale au sein de la sphère publique. C’est là ce qu’on peut appeler la perversion de l’espace politique par la bourgeoisie, sa transformation en un appareil de gestion arbitraire d’intérêts privés. La forme représentative du pouvoir qui est alors disséminée contribue à cette prise en otage du politique par l’économie, de la sphère publique par la sphère privée, qui dorénavant occupe la vie et impose partout le principe d’autoconservation qui préside à son développement. La bourgeoisie s’empresse de nier le rôle critique de la raison en se retournant contre son propre concept et en posant l’immuabilité de l’ordre politique qu’elle vient tout juste d’établir alors qu’économiquement, elle prône le développement incessant de la science, y reconnaissant l’instrument essentiel de sa prospérité. Progressive elle fut un instant, pour ensuite faire de sa dimension historique une nature morte, ancestrale déjà, où la marchandise pu dès lors s’épanouir sans entraves. La politique devient quelque chose dont on se débarrasse rapidement en se rendant au bureau de vote pour ensuite pouvoir se consacrer à la poursuite de buts égoïstes. L’État moderne est à ce stade le gardien de cette catastrophe sociale en puissance et, lorsque le besoin est pressant, ne pouvant plus se contenter d’assurer l’ordre essentiel à la prospérité bourgeoise, c’est par lui que seront déclenchées les guerres de conquête impérialistes de plus en plus nécessaires pour renflouer les coffres de la classe dominante.

Cette critique de l’État moderne est poussée à l'extrême par les révolutions prolétariennes du XXe siècle, mais celles qui parviennent à marquer le plus fortement le cours des choses, en particulier la Révolution russe, échouent à fonder un ordre politique nouveau qui laisserait les structures politiques du vieux monde derrière lui. C'est toute la force d'un tel moment de fondation qui s'exprime lorsque Robespierre affirme que l’histoire vient de trouver un nouveau commencement. Les bolcheviks quant à eux se contenteront de rejouer la scène en ayant soin d’étriper tout acteur refusant de se plier à ce scénario volé. En prenant possession de l'État bourgeois et en l'utilisant en tant qu’instrument pour asservir non seulement les défenseurs de l’ancien régime, comme l'a fait Robespierre contre la monarchie, mais aussi les soviets en développement, ils anéantissent la possibilité de fonder sur leur sol l'unique forme politique vraiment nouvelle depuis la Révolution française : le système des conseils. L’aspect profondément politique de la révolution, par lequel sont instituées de nouvelles formes d’exercice du pouvoir, se voit relégué aux oubliettes de l’histoire. La subordination du politique à l’économique opérée par la pensée bourgeoise à la suite de la Révolution française et intégrée par Marx de manière critique finit par se retourner contre l’idée honorable que celui-ci se fait d’une société juste. À la socialisation des moyens de production par et pour l’État prolétarien ne succède que le renforcement de cet État aux dépens de ceux et de celles qui, prolétaires insoumis, crèvent en silence au bout d’une baïonnette. L’esquisse en Russie de la révolution politique qui promettait le dépassement du pouvoir étatique par la formation des conseils est noyée dans le sang par la contre-révolution bolchevik, comme elle le sera quelques décennies plus tard en Espagne puis en Hongrie par la bureaucratie totalitaire qui lui succède.

Nulle part au monde cet étranglement de l’aspect politique de la révolution ne se trouve dépassé : l’État se réclame partout d’une immuabilité faisant abstraction de son caractère historique. Nul ne tient plus à se rappeler l’épopée de sa fondation qui, se trouvant pourtant à la source de la victoire historique de la bourgeoisie, est dorénavant bannie de la chose publique. Quiconque refuse de façonner l’horizon de ses possibilités politiques selon les impératifs de l’État et de la forme représentative du pouvoir se voit privé de son droit de cité et celle-ci n’est alors plus qu’une misérable caricature du noble concept qu’elle eut un jour d’elle-même. Hors-d'Øeuvre voudrait préserver la mémoire des massacres et des trahisons, ceux qui ont permis à l’État de se maintenir malgré sa juste critique par les suppliciés des temps modernes.

Socialisme et barbarie

Le socialisme, tel qu’on l’a vu, marche sur les traces de l’État moderne et de sa promesse de bonheur non tenue. Sa naissance remonte à l'examen critique de la Révolution française alors que la vaste majorité des États en Europe ne sont même pas encore unifiés. L’Angleterre mène le bal en matière de développement du Capital, et ce, outre quelques contingences, en raison de sa situation historique stratégique, celle d’une île protégée naturellement de l’envahisseur et devenue de ce fait puissance navale aux mille colonies. L’industrie peut s’y épanouir librement. Marx étudie là-bas l’avenir du capitalisme international; friand de ses nouveautés, il en esquisse la généralisation. Il est sur le point de fonder la tendance communiste du mouvement socialiste dont le destin, comme toute chose, est de se subdiviser en deux.

Pour donner suite à des discussions collectives, la Ligue des communistes délègue à Marx l’écriture d’un manifeste politique qui tente de fournir au jeune prolétariat les bases théoriques de son émancipation imminente. L’enthousiasme issu de la Révolution française est palpable. En 1848, en France comme en Allemagne, des luttes émergent dans une certaine spontanéité juste après la publication du Manifeste. Mais ce dernier n’y joue qu’un rôle superficiel, sinon nul. Qu’importe, des barricades apparaissent dans les rues. Se rassemblent alors des héros anonymes en quête de justice, tous animés par un vif refus des sauvageries de l’époque. Voilà de quoi penser la négation de l’ordre par-delà l’idéalisme qui règne, grâce à l’expérimentation. Or, la classe ouvrière, minoritaire par rapport à la paysannerie, reste constituée majoritairement par des artisans en déroute, ces nouveaux travailleurs dépouillés de leur spécialité. Elle ne fonde ses espoirs sur pratiquement rien, si ce n’est sur l’absolue nécessité de refuser de souffrir au nom d’un progrès qui s’abreuve de sa sueur. La répression qui suit la rébellion est sévère : emprisonnements, mises à mort, démantèlement et interdiction des organisations ouvrières.

Du fait que la France reste un temps sous le choc de sa révolution avortée, ses révolutionnaires sont moins bardés d’illusions que les autres qui attendent leur tour. L’État est un monstre qui peut bondir pour nous dévorer et cela hante les esprits. C’est pourquoi le courant socialiste français se distingue radicalement des autres de par sa perspective rupturiste assumée, une conséquence des enseignements sanglants de 1789. Le capitalisme balbutie, il n’a pas encore trouvé sa forme internationale. Le prolétariat est loin d’être majoritaire. Cette fragilité du mouvement socialiste est aggravée par le fait que les régions sont relativement hermétiques, du fait des barrières linguistiques notamment, et même souvent réfractaires aux influences extérieures vu l’emprise du patriotisme.

Le féminisme gagne aussi de l’importance lors de la Révolution française au moment où de plus en plus d’individus prennent conscience que l’amélioration des conditions de vie ne provient pas d'une intervention divine, mais de l'action collective. Malgré tout, au début du XIXe siècle, la question de l'émancipation des femmes ne fait que rarement partie intégrante du discours politique, qu'il soit républicain ou socialiste. La situation devient particulièrement paradoxale chez plusieurs hommes révolutionnaires : ceux-ci doivent être dépassés sur leur gauche par le féminisme bourgeois pour intégrer des éléments antisexistes à leur lutte. Les féministes sont partout minoritaires. Pour un Charles Fourier, qui considère l'émancipation des femmes comme une mesure de l'émancipation humaine, on compte dans le mouvement dix Proudhon, ce « père de l'anarchisme », misogyne crasse convaincu que le mari a droit de vie et de mort sur son épouse. Si les républicains craignent généralement comme la peste la décadence que pourrait causer le féminisme, chez les communistes, on considère que celui-ci joue le jeu de la bourgeoisie en divisant le prolétariat. En fait, le plus souvent, c'est par la participation directe des femmes dans les mouvements sociaux que l'oppression du deuxième sexe devient un enjeu.

Néanmoins, alors que la production industrielle en Allemagne est sur le point d’exploser en 1850, la question ouvrière domine les débats. Il est difficile de nos jours de se représenter ce qu’est la vie de travailleurs et des travailleuses à cette époque tellement on suinte dans la ouate. La loi interdit toute forme d’association corporative et, de ce fait, tout syndicat. C’est la phase extensive du capitalisme : les journées de travail s’allongent, les salaires baissent et on intègre brutalement au marché du travail femmes et enfants. Impossible pour le prolétaire de quitter le pays vu les frais de naturalisation exorbitants et, quand bien même il y parviendrait, celui-ci peut à tout moment être contraint à l’exil. Dans ces conditions, où la lutte politique n’est pas tolérée, la violence de l’État surgit à chaque révolte. Le prolétariat ressent dans sa chair l’intensification du travail et éprouve une haine croissante contre ses chefs.

Il ne faut pas s’étonner, une fois peint ce sinistre tableau de l’époque, que les aspirations du prolétariat se confondent un temps avec celles des libéraux qui s’opposent au régime impérial de Bismarck. La liberté d’association, d’expression et de réunion, ainsi que le suffrage universel vont être parmi les premiers points de leur programme. Ces revendications, qui se résument essentiellement à mettre sur pied la démocratie bourgeoise, trouveront un large appui du haut vers le bas. Or, elles voilent la véritable préoccupation de la bourgeoisie, à savoir la réalisation de l’unité nationale désormais essentielle pour entamer une nouvelle phase de développement. Et pour Marx aussi curieusement, avec l’enthousiasme qu’on lui connaît à précipiter les révolutions bourgeoises, l’unité allemande constitue une condition décisive de la prise de conscience du prolétariat alors que sa réalisation s’avère en fait une source intense de division et freine a contrario son unité. L’État trouve là son idéologie propre, le nationalisme, en tant que nouvelle et durable communauté d’intérêts entre les classes sociales opposées.

Cette phase de transition du mouvement pointe dans des directions contraires : tandis que les révolutionnaires se frottent à l’incompréhension et l’aventurisme de leurs propres camarades, l’intérêt national domine et tend à sectionner peu à peu le camp socialiste. Cette contradiction aboutit tout bonnement à des alliances opportunistes entre la bourgeoisie et les gouvernants du prolétariat, eux-mêmes largement issus des classes dirigeantes. En France, il y aura l’affaire Dreyfus, très révélatrice à cet égard. Pour saisir toute la complexité de ce phénomène de communauté de classes opposées ayant comme point de référence une même identification au rôle à l’État, il faut dûment rappeler le rôle du parti lassallien quant à l’évolution des idées socialistes. En 1862, à la suite d’une exposition à Londres rassemblant des délégations de toute l’Europe, les dirigeants du mouvement socialiste prennent conscience de la nécessité d’une organisation prolétarienne autonome et décident d’approcher Lassalle, un bonhomme avec beaucoup d’ambition mais très peu de déontologie, afin de concevoir leur programme, fondé scientifiquement dit-on. Il accepte tout de suite cette tâche.

Son programme, appelé le Programme des travailleurs, sème la confusion en liant deux axes contradictoires et limités. Il y a la conquête du suffrage universel d’un côté, berçant l’illusion d’un passage possible au socialisme par la voie parlementaire et, de l’autre, la fondation de coopératives de production supportées par l’État. Tout en affirmant la nécessité de mettre fin à l’exploitation capitaliste, le programme unit une revendication bourgeoise à une autre idéaliste basée sur une administration populaire de l’État. Ami de Bismarck, Lassalle caractérise parfaitement la supercherie des leaders du mouvement socialiste : celui-ci méprise la classe ouvrière et se voit comme son ultime porte-parole. Il assoit son autorité sur le parti tel un despote tout en affirmant l’organiser sur des bases révolutionnaires.

Mais l’influence du parti de Lassalle diminue à mesure que sa gestion dictatoriale se confirme. Ses militants vont rejoindre en masse le nouveau parti social-démocrate d’Eisenach dont le programme s’inspire ouvertement des statuts de la Première Internationale, jusqu’à ce qu’il soit annexé lors de la fondation du Parti social-démocrate d’Allemagne. Marx y voit le premier parti authentique du prolétariat, bien que celui-ci conserve des positions lassalliennes douteuses, et ce, au moment même où la combativité de la classe ouvrière prend de l’ampleur partout en Allemagne après la fondation de l’Empire. La tension, visible dès la genèse du parti, entre un programme d’obédience marxiste et une pratique politique beaucoup moins radicale, électoraliste à vrai dire, alimente les réflexions des militantes et des militants, semant la discorde. Dans le fond, les différences entre les lassalliens et les tenants d’Eisenach sont bien minces, ne revendiquant rien de plus que la démocratisation poussée de l’État. Et pour Marx, le désenchantement est radical, durcissant sa position d’autrefois avec l’écriture de la Critique du programme de Gotha. Force est de constater que la théorie communiste n’a pas pénétré le parti. L’époque, sachons-le, produit une masse de combattants mais très peu de dialecticiens, même parmi ses dirigeants.

Notre défi est de comprendre comment Marx lui-même a contribué à ce renversement de par la forme pamphlétaire de son Manifeste, lequel a eu parmi tous ses livres une influence sidérale sur le mouvement socialiste. Et, pour cela, il s'agit d'analyser le danger que représente objectivement la simplification de la lutte des classes qu’effectue Marx lorsqu’il suggère que les antagonismes ne peuvent que s'accentuer plus rapidement en suivant la logique du dernier modèle du passage du féodalisme au capitalisme. Il explique dans les premières lignes du Manifeste que la nouveauté historique du capitalisme réside dans la polarisation absolue des classes : d'un côté, la bourgeoisie, en contrôle des moyens de production modernes, bouleversant constamment nos rapports sociaux et, de l'autre, le prolétariat, obligé de vendre sa force de travail pour survivre. La bourgeoisie est décrite par Marx comme la classe de la domination absolue, la dernière classe dominante et le prolétariat comme la classe absolument asservie qui abolira toute forme de servitude. S'ensuit la logique réductionniste selon laquelle le capitalisme aboutit inéluctablement au règne du prolétariat, qui est la forme particulière sous laquelle se présente la dissolution générale de la société bourgeoise.

À cette vision si nette du futur s’ajoute la difficulté qu’aucune transition tranquille n’est possible selon Marx, pour qui l’Histoire s’accouche dans la violence. Le Manifeste n'offre point de précision quant à la chronologie de cette aventure de libération, dont l’étrangeté est marquante, car ne faisant aucune nuance entre le politique, l'économique et le social. Il faut attendre la Critique du programme de Gotha publié après la mort de l’auteur, lequel s’appuie sur une analyse de la Commune, pour voir celui-ci clarifier ses propos alors même que le Manifeste est toujours méconnu en Allemagne. L’écart observé entre la culture savante des dirigeants du Parti socialiste et celle des intellectuels bourgeois est remarquable, tandis que celui entre ces mêmes leaders et les militants de base du parti semble encore plus insurmontable, le tout dans un contexte où l’expérimentation du refus en est à ses premières heures, ce qui témoigne parfaitement de l’ampleur du travail qu’il reste à faire pour réaliser une société sans classes, un écart auquel le père spirituel du mouvement communiste n’a accordé qu’une influence mineure de son vivant malgré que son statut même y participait.

En fait, c’est toute la philosophie politique révolutionnaire qui, puisqu’à ses premiers balbutiements, est marquée par de nombreuses contradictions. Le nationalisme et l’internationalisme s’entremêlent. Les femmes ne participent que très peu aux débats théoriques dans le milieu. Cette situation n’est pas étrangère à la pénétration du réformisme au sein de tous les courants progressistes. D’un côté, le mouvement féministe réduit sa philosophie à des revendications tolérables pour l’État; de l’autre, les socialistes relèguent au second plan la question patriarcale. Dans tous les cas, on ne saisit pas l’étendue du potentiel humain. C’est donc naturellement que les années 1890 se retrouvent marquées par un long débat. On se demande si une amélioration de la situation des travailleuses et des travailleurs peut être atteinte uniquement par une révolution communiste ou bien si elle peut aussi l’être par des réformes. Au cœur de ces déchirements s’affrontent chez les socialistes Bernstein et son ami Kautsky, deux médiateurs idéologiques du parti. D’un bord, il y a le révisionnisme de Bernstein, soit une tentative pour comprendre l'écart observable entre les analyses du Manifeste et les faits, tandis que de l’autre, Kautsky, bras droit du chef Bebel, défend une conception darwinisme du social qui réduit le marxisme révolutionnaire à une pauvre loi naturelle dont l’immuabilité enraye la dialectique complexe des rapports sociaux contradictoires à l’oeuvre. Derrière le vernis révolutionnaire, tandis que les lois en vigueur contre les socialistes se durcissent avec l’Empire, le Parti social-démocrate ne s’écarte jamais de sa tactique légaliste. Il se cantonne strictement à des actions parlementaires et électorales, ce qui renforce objectivement son aile petite-bourgeoise remarquable pour sa modération. « C'est grâce à cette tactique que le parti est devenu grand et puissant, de telle sorte que nous n'avons aucune raison de la changer » disait Bebel à Erfurt, révélant l’enthousiasme des dirigeants du parti qui se lèchent les babines devant les résultats électoraux en nette progression. « La société bourgeoise prépare avec tant d'ardeur sa propre destruction qu'il ne nous reste qu'à attendre le moment de prendre le pouvoir qui lui tombera des mains. »

L’erreur des orthodoxes trouve son origine dans l’arrimage continu de leur politique révolutionnaire à une logique scientifique et bourgeoise au moment même où les progrès de la science naturelle deviennent la source de nouvelles contradictions et alimentent le processus de socialisation décrit par Marx. Or, confondre le progrès technique avec la fin socialiste, proposer que chaque transformation du mode de production capitaliste constitue une avancée préalable à la révolution, tout cela instrumentalise la marche de l’histoire au point d’entraver la prise de conscience de celles et de ceux qui en sont les sujets politiques potentiels. Le prolétariat, dira Debord en lien avec cette problématique, doit devenir la classe de la conscience. Autrement, cela fait reposer le fardeau du renversement davantage sur le progrès lui-même, aux mains de sa classe dirigeante, que sur la conscience du prolétariat et sa capacité à prendre en charge son destin. L’économique domine paradoxalement la perspective des marxistes qui doivent, pour réaliser leur programme, intensifier la production industrielle et rivaliser à l’échelle mondiale avec le capitalisme. La prise du pouvoir dans la violence devient l’ultime horizon de ces nouveaux cadres pour qui la psychologie des masses n’a aucun secret. Le socialisme dans un seul pays représente en quelque sorte la glorification d’une révolution ratée sur laquelle personne n’a d’emprise réelle.

L’exercice de Bernstein consiste à réviser la conception révolutionnaire du Manifeste avec en tête l’objectif secondaire ambigu de mieux la conserver en l’adaptant aux nouvelles réalités de son époque. Il refuse de croire que le Capital s’effondrera en raison d’un approfondissement des antagonismes de classes, car il observe avec attention toutes les adaptations du capitalisme contredisant la paupérisation économique tant prophétisée par Marx. C’est pourquoi Bernstein déclare : « Si l’on entend par réalisation du socialisme l’établissement d’une société réglée en tout point d’une manière rigoureusement communiste, je n’hésite assurément pas à déclarer qu’elle me paraît se trouver dans un avenir passablement lointain. » Pour lui donc, il n’y aurait pas de catastrophe inespérée au seuil de laquelle le prolétariat cueillerait le pouvoir politique comme un fruit mûr dans la clairière d’une histoire programmée : la meilleure alternative serait alors de défendre l’implantation de réformes progressives qui conduiraient peu à peu le prolétariat à une révolution démocratique non violente. Car, pensait-il, chaque adaptation du système capitaliste équivaut à une nouvelle phase de socialisation des moyens de production qu'il faudra nécessairement pousser à son terme pour entrevoir la suite du programme. Bref, le capitalisme pourra être transformé progressivement de l'intérieur si le parti s'intègre au régime et joue le jeu de la conquête du pouvoir.

Cette thèse est vite devenue le leitmotiv des sociaux-démocrates allemands, eux qui ne la comprenaient qu'à moitié mais qui voyaient en elle une opportunité de renforcer théoriquement leurs entreprises opportunistes de conquête du pouvoir. À partir de là, ceux et celles qui tenaient le haut du pavé et qui se définissaient comme des révolutionnaires se rallièrent au réformisme et se rangèrent dans le camp du parlementarisme. Rosa Luxemburg identifie ce processus à une trahison petite-bourgeoise. Mais pour aller au-delà de cette moralisation marxiste, avec le recul, on peut affirmer que, si les idées de Bernstein ont obtenu un énorme succès, c’est, d'une part, parce que les transformations sociales dont elles font état ont mené à la formation d'une nouvelle catégorie sociale bien réelle, celle des représentants du prolétariat et, de l’autre, parce que cette même catégorie s'est distancée de la définition unitaire du prolétaire pour se confondre avec celle de la classe moyenne, divisant ainsi les forces en fraction plus ou moins possédantes relativement au niveau de spécialisation atteint. Sous prétexte de vouloir sauver le marxisme du naufrage, car il n'y aurait de toute évidence pas de révolution en Allemagne, Bernstein crée un monstre idéologique dédié aux intérêts d'une nouvelle classe intermédiaire.

Cette nouvelle classe est internationale et non pas seulement socialiste. Marx l’avait entrevue dans le Capital, mais sans en avoir tiré toutes les conclusions politiques. Après la notable lutte entre capitalistes et prolétaires suit celle, non moins importante mais encore obscure à l’époque, entre les cadres et les exécutants. Il s’agit de comprendre que la bourgeoisie va léguer peu à peu les opérations quotidiennes de sa production, incluant la politique et le droit, à des gestionnaires subalternes, et cela, en raison de la multiplication et de la complexification exponentielle de ces opérations. Cette conséquence réelle de la socialisation des moyens de production nécessite l’implication des classes inférieures à des niveaux supérieurs de la chaîne de production et ce processus mène droit à la dislocation entre l’entreprise et la finance, entre la gestion et la propriété. De manière inattendue, la connaissance des mécanismes de la production échappe petit à petit au capitaliste qui lutte pour le contrôle de sa propre création.

Pour ne donner qu’un exemple de ce phénomène, les scientifiques occupent désormais une position stratégique dans la société en raison de leur proéminence dans le développement du Capital. En effet, l’augmentation significative de la production repose davantage sur la connaissance que sur l’exploitation accrue du prolétariat. La supériorité de la connaissance sur la force brute que représente l’industrie traditionnelle, relative essentiellement au rôle de la technoscience et de l’organisation du travail, mutile le schéma bipolaire en inséminant de nouvelles contradictions et dynamiques de pouvoir transversales en son sein. Et il y a aussi, ne l’oublions pas, les bureaucrates de l’État qui ont la charge d’entretenir les nouvelles infrastructures sociales (réseau de transport, santé, éducation). Sur le plan médiatique, on assiste à l’éclipse de la bourgeoisie : ce sont les cadres qui sont jalousés à leur détriment, avec leur capital culturel.

La dégénérescence du Parti social-démocrate d’Allemagne prend des allures de cauchemar lorsque celui-ci entérine la décision de se rallier à la Première Guerre mondiale, faisant fi en un instant de ses principes de solidarité internationale et envoyant des millions de prolétaires au front d’une guerre impérialiste où ils iront massacrer leurs confrères français, un geste qui est qualifié par Rosa Luxemburg de « déroute politique et morale allant jusqu’à l’anéantissement, un effondrement inouï ». Naît dans les tumultes du Parti d’alors une tendance révolutionnaire qui est vite exclue de ses rangs, les spartakistes, inspirée par l’histoire de la Commune de Paris et plus tard par les soviets. Il s’agit de voir là le point de bascule du socialisme vers des intérêts nationaux corrompus dont la confirmation est la mise à mort des révolutionnaires spontanéistes quelques années plus tard sous les ordres d’un dirigeant du parti social-démocrate. Une fois la révolution bourgeoise complétée, les sociaux-démocrates n’ont guère de remord à se débarrasser des trouble-fêtes, pourtant si utiles autrefois, afin de mieux asseoir leur pouvoir. La révolution démocratique confirme la résurgence de médiations sociales, dont la classe politique de l’État représenterait le cœur — pour faire ici allusion aux mots de Thea von Harbou — bien que sous gouverne volatile de la bourgeoisie, jonglant avec l’opinion publique.

La volonté de Marx de faire de la révolution une science peut servir de référence pour comprendre comment la dérive réformiste ultérieure a pu prendre racine sur lui, en l’instrumentalisant. De la science pure, on peut dire qu’elle ne se trompe jamais. Ce n’est guère là une qualité que partage la doctrine marxiste ni aucune conception réellement complexe du monde. Le projet du Capital est de supprimer le potentiel de son renversement, de se perpétuer indéfiniment, quitte à flirter avec la mort. En ce sens, l’incalculable est son pire ennemi.

Bien que nous soyons favorables à l'historicisation des révolutions, présumant par là de l'existence de cycles qui mèneront à la fin du capitalisme, les germes de l’avenir sont plus nébuleux que l’on pourrait le croire. Cela ne change rien à la thèse centrale selon laquelle un système de production donné est historique. Il commence et prend fin. Mais comme Bernstein et à la fois contre lui, nous sommes du côté du dépassement. L'affaire est d'importance pour qui prend au sérieux la dialectique : il s'agit de ne pas faire de Marx un idéologue. La révolution communiste est devenue une idée fixe, un dogme, et c’est pourquoi les critiques procèdent à un double combat, l’un à l’interne contre les orthodoxes, et l’autre à l’externe contre les réformistes.

Garder ses distances avec la logique qu’imposent à répétition les révolutions scientifiques, bien que leurs conséquences influencent radicalement nos rapports au monde, n’est pas la moindre exigence de la pensée politique radicale. Celle-ci implique de prendre son temps, sachant que les conceptions philosophiques, politiques et sociales influencent lentement la marche du monde, quelques fois avec plusieurs siècles de retard, contrairement à la science qui réussit en général à exploiter ses raisonnements dans les années subséquentes. Il y a longtemps que le progrès scientifique n’est plus l’égal du progrès lui-même, depuis, précisément, que celui-ci constitue une menace objective à la survie de l’humanité. L’écart qui existe entre le temps nécessaire à la réalisation de ces deux formes de connaissances dénote une différence de nature profonde.

Dans nos sociétés technologiquement avancées, l’empirisme le plus radical est si pointu, tellement spécialisé qu’il occulte pour ainsi dire la réalité sociale. Les chemins de l’expérimentation politiques sont bouchés par le poids de la reproduction et de l’intensification du Capital, d’autant plus que la rapidité d’application ne constitue pas une valeur qualitative du progrès véritable. C’est ainsi que la confiance aveugle dans le progrès scientifique, en niant la lente progression de la pensée sociale et sa complexité supérieure, se met au service de l’ordre dominant. Tant que la science refusera ses propres limites, tant qu’elle se refusera de questionner ses recherches sur la base d’une vision du monde, elle sera l’ennemie de la connaissance et de l’éthique.

La science se répète indéfiniment, transforme tout en objet dissécable et écarte la complexité du sujet lui-même. Elle ne s’intéresse que de manière accessoire à son destin, brise ainsi son aspiration à l’imprévisible. La nature expérimentale de la connaissance humaine, qui prend l’être pour objet, s’opérationnalise sur la base de son contrôle étendu. C’est la fin cachée que professe l’idéologie dominante, avec sa surdose de sécurité et de reproduction. La science, associée à son penchant opérationnel dominant au sein du capitalisme, à savoir la technique, nie catégoriquement l’humanisme et la morale jusqu’à rompre avec le sublime contenu dans les idées des Lumières.

Il faut mettre en relief cette critique de la perspective scientifique avec les paroles de Bernstein affirmant « le but, quel qu'il soit, n'est rien pour moi, le mouvement est tout. »

Colonie de vacance

Qu’on ne fasse pas mine de l’oublier: le territoire québécois, qu’on appelle ainsi de nos jours à la suite d'une vaste expédition impérialiste de rois et de curés, est partie prenante de la colonisation brutale de l'Amérique. En dépit des discours identitaires de nos gestionnaires francophones contemporains, ceux-ci ont été intégrés au même processus culturel et économique que leurs confrères européens, anglais ceux-là. Les Canadiens français sont les losers d'une guerre vieillotte pour le contrôle et l’exploitation du territoire vierge d’Amérique. Ils l’ont aménagée sous le regard suspicieux des vainqueurs et y ont développé un savant mix, quelque part entre l'héritage féodal catholique, de petites pincées très contrôlées d'esprit des Lumières, de rapport obligé avec la véritable sous-classe autochtone et d'American way of life. Le peuple du Québec, rejetons de bannis et de jésuites, d’ouailles ignorantes et d’opportunistes naïfs, devient très tôt une colonie particulière sur la carte du monde. Avec le recul pourtant, la Conquête anglaise de 1763 n'apparaît pas comme un si grand mal si on prend la peine de la replacer dans le contexte horrible de l'expansionnisme européen génocidaire. L'impérialisme français s'avère alors incapable de s'adapter à la situation qu'il a créée et tente de reproduire un modèle social directement importé de France. Les Anglais, mieux structurés, axent davantage leur stratégie d’expansion sur les avancées technologiques de leur temps. À la suite de la Révolution américaine, tout s'accélère, autant pour le renforcement de la colonisation anglaise en ancienne Nouvelle-France qu’en ce qui a trait au déclin des retardataires dans la marche du progrès.[1] Ainsi, alors que les autorités françaises se cantonnent à une gestion féodale des terres qui à terme aurait occasionné une situation plus terrible encore, les Anglais les industrialisent. Des réformes agraires sont mises en place afin de rationaliser la production, tandis que les villes se consolident. Les travaux d'envergure sont réalisés par une classe ouvrière en pleine expansion, majoritairement constituée des francophones vaincus mais aussi d'anglophones irlandais et écossais ainsi que de quelques travailleurs étrangers. Les Autochtones ne sont quant à eux pas inclus dans ce vaste chantier et demeurent emprisonnés dans les réserves. Les dés sont jetés pour les décennies à venir par la bourgeoisie anglaise. Le Parti libéral et le Parti conservateur sont fondés en 1867 en même temps que la Confédération canadienne. L'ordre règne.

Le colonisé[2] souffre des mécanismes d'intégration imposés par la puissance qui lui est supérieure. Le processus de régulation de la société pérennise sa soumission par un contrôle exacerbé des rapports humains au profit de la classe dominante. Ses troubles étant d'ordre économique et psychosocial, le colonisé refoule ce qu'il est véritablement, c'est-à-dire, dans le cas du Québec, un nègre blanc d'Amérique[3]. Dans les années 1950, l’étincelle qui provoque la naissance d’une fragile conscience chez les francophones repose sur la constatation douloureuse d'une impuissance associée au large mouvement de décolonisation à l’autre bout du monde et sur l’importation progressive et forcée du modèle américain de libre entreprise. En effet, le colonisé, pour accepter le stade primaire de l'action de libération, n'a d'autre choix que de rejeter ce qui le dresse à l'obéissance, et donc à autoréprimer les pauvres habitudes que sa société lui a enseignées. Intrinsèquement, la décolonisation implique chez les colonisés deux rapports directs à la violence, l’un qui la dirige contre les exploiteurs et l’autre contre eux-mêmes. Au sein de leur propre classe, ils doivent combattre ceux et celles qui persistent à courber l'échine et à défendre l'indéfendable. Ce déni propose en lui-même une affirmation positive, celle de la reconnaissance de particularités distinctes. Au Québec, cette distinction essentielle s'articule autour de la question de classe, les francophones y constituant une large classe ouvrière. Jusqu'à la situation de révolte construite par des rebelles francophones, le conditionnement social brise les élans d'affirmation de soi et renforce le pouvoir des colonisateurs dominants. Dans cette optique, la polarisation des tendances au sein de la société est inévitable. Les plus radicales d’entre elles s'expriment fougueusement, cherchant à provoquer un état de rupture qui permettrait une prise de conscience généralisée chez les prolétaires. Mais au même moment que des positions pro-violence se répandent, les plus modérés, résignés à travailler au cœur d'une société dont ils acceptent l’autorité et les lois, s’organisent. Il s’agit là de la naissance historique du réformisme québécois : des colonisés craignant de s'opposer radicalement aux diktats de l'économie de marché se réfugient dans le Parti québécois en acceptant les règles imposées par l'ennemi.

« L’État a pour unique fonction de protéger notre liberté contre ses ennemis extérieurs et contre nos concitoyens eux-mêmes : il fait régner la loi et l’ordre, il fait respecter les contrats privés, et il favorise la concurrence. »[4]

Pour autant, les idées radicales n'ont aucun avenir si leur visée est de s'octroyer le pouvoir de l'État. Cette question se retrouve au centre du choc entre les différentes tendances politiques : les uns veulent en faire un outil au service de la social-démocratie, les autres à celui des travailleurs et travailleuses. Tous, ils en veulent la possession, oubliant que s’en saisir équivaut à se doter soi-même des moyens de répression et de contrôle social, injustes s’il en est. Pas plus que les indépendantistes radicaux, les nationalistes modérés ne peuvent humaniser l'État, et ce, dans la mesure où son rôle est précisément, de par sa nature, de limiter la gestion humaine des affaires courantes, la remplaçant par des logistiques bureaucrates où l'individu est traité comme un automate sur le grand échiquier du système.

La séparation que l’on opère entre le droit et la violence est un mensonge lourd de conséquences puisque ces deux concepts sont intrinsèquement liés historiquement. S’il est vrai que la société libérale ne tue plus ses renégats, elle ne repose pas moins sur une lente évolution du droit naturel selon lequel la fin justifie les moyens. La légitimation de la violence suggère que l’État ne réprime que les individus malsains qui la composent, a posteriori, comme une réponse équilibrée au désordre. Or, le droit lui-même est une forme de violence d’une envergure toute différente qui dissémine un paquet de pathologies sociales. La liaison entre justice et loi se brise pour qui sait raisonner par lui-même. Tous ces petits flics qui exécutent les ordres sans réfléchir n’ont rien appris de Socrate, vous en conviendrez, et leur comportement rappelle inévitablement celui des kapos qui ont justifié ainsi les pires atrocités.

C'est pourquoi plus on se rapproche de l'État, plus on s'éloigne d'une certaine forme d'humanité. La lutte de libération nationale, chez la majorité francophone – et ce, même en dépit du caractère prolétarien de celle-ci jusqu'à la croissance du Parti québécois – exclut, par pur intérêt culturel et linguistique, voire par tradition, le prolétariat anglophone, lui-même majoritairement rattaché à ses propres élites. En d'autres termes, la question nationale renvoie dos à dos les xénophobes des deux côtés, les divisant tandis qu'ils partagent une même fonction sociale : celle de construire la société, ses routes, ses ponts ou ses immeubles, dont la bourgeoisie veut se pourvoir.

« La crise d'Octobre est le premier véritable contact des groupes de gauche avec le réel d'un ordre établi qui dispose du « monopole de la violence légitime ». C'est la première vraie rencontre entre la théorie révolutionnaire et sa praxis. »[5]

Le cliché habituel des années 1960 et 1970 ressasse vulgairement l'image d'une jeunesse aux cheveux longs, un joint aux lèvres en écoutant du Harmonium. Pourtant, un simple coup d'œil aux publications radicales du passé – chose qui se fait très rarement dans une société où la culture de l'oubli est généralisée et où les informations s'empilent les unes sur les autres en dénaturant tous liens les unissant entre elles – nous dévoile les capacités de dialogue et de critique entre les différents courants de gauche d’alors. Bien que l'écrasante majorité de ceux-ci soient rattachés à la question nationale, il s’y trouve tout de même une analyse de classe qui est tributaire de l'éclosion de la contestation à l'aube des années 1960. Même le Parti québécois, en ces temps troubles, s'efforce de se dénommer comme « le parti des travailleurs ». À l'intérieur de ce volcan au bord de l'éruption, certains décident de passer à la vitesse supérieure. La cellule Chénier du Front de libération du Québec kidnappe et séquestre Pierre Laporte. La dépouille du vice-premier ministre du Québec est retrouvée une semaine plus tard. Mais le cadavre du ministre du travail n'est pas celui du travail salarié; en l'occurrence, il est davantage le revigorant de la répression. L'armée canadienne s'empare des rues. La crise d'Octobre révèle la nature de l'État canadien, et il en sera de même précisément 20 ans plus tard, en territoire mohawk avec la crise d'Oka. L'État ne tolère pas qu'on l'attaque ou qu'on lui réponde à coups de fusil et, pour écraser toute tentative de révolte et ainsi conserver son monopole de la violence, il y opposera nécessairement une force plus grande. Toute violence qui s’exprime en dehors ou contre le système est pour l’État un danger objectif. Le traumatisme issu de la présence militaire est durable. Le colonisé n'accepte pas la vitesse du changement proposé avec vigueur par l'aile radicale du mouvement, car celle-ci implique justement cette effrayante violence, monstre terrible dont l'État nous préserve alors qu'il la gère et l'intériorise dans ses institutions. Même si en 1970 le FLQ jouit d'une popularité certaine autant parmi la jeunesse que dans nombre de chaumières ouvrières, la mort de Pierre Laporte et les manœuvres militaires font le jeu des modérés. La population ne suit pas les radicaux et se dirige vers l'isoloir : le PQ en sort grandi, ainsi que le courant réformiste en général. Le rêve d’une révolution s’estompe dans le brouillard de la violence et l’idéal d’un monde meilleur part en fumée par crainte de jouer en enfants avec le feu.

Si l'histoire de notre civilisation en est une d'extrême violence, la situation de paix relative qui caractérise notre époque et dont l'avènement, rappelons-le, est encore récent, contraste net avec la longévité de ce constat. De la violence brute exercée contre les impies ou les ennemis de la nation jusqu'au contrôle accru des colonies en vue de leur exploitation unilatérale, en passant par les guerres mondiales du XXe siècle qui mobilisèrent tant énergies vers les fosses communes, l’équilibre précaire de la nouvelle ère repose sur le consensus libéral. L'apaisement de la brutalité constitue un progrès objectif, un gain semble-t-il.

Or, on oublie vite à quel point ce dit progrès repose, paradoxalement il est vrai, sur un traumatisme sévère qui afflige nos sociétés prenant conscience à retardement du potentiel inouï de violence contenu en elles depuis l'âge industriel. La paix des sociétés occidentales repose sur leur ultra-violence potentielle, sur la peur. L'apothéose de cette conscience du mal est l'apparition de la bombe atomique, cette arme de destruction face à laquelle les ravages des guerres traditionnelles ne peuvent concurrencer en horreur. Une telle invention dissout, en plus de la trame de la matière, les critères mêmes qui faisaient la victoire ou la défaite : la victoire de l'une des superpuissances apporterait avec la bombe une destruction si parfaite que ses objectifs propres seraient anéantis. Cela provoque un renversement de la violence qui, de moyen concret, la force, passe à moyen culturel, la dissuasion. C'est l'inauguration officielle du règne de la ruse, du mensonge et de la propagande, ultime méthode pour vaincre le désir de liberté sans combattre. Noam Chomsky nous dit à ce propos que « la propagande est à la démocratie ce que la violence est à un État totalitaire. » On peut voir la confirmation de cette thèse dans la justification officielle d'Hiroshima, appelé ce mal nécessaire par les autorités américaines : en larguant la bombe, les USA évitent des millions de morts que la guerre sur l'archipel du Japon aurait inéluctablement entraînées. Cela représente le nouveau paradoxe de la violence contemporaine : on prétend la prévenir en semant la peur de sa réapparition.

Ce que dit la population, lorsqu’elle condamne dédaigneusement l'effusion violente d'un mouvement social, en vérité, ce n'est pas que celle-ci est démesurée, exagérée, que la révolte comme toute chose a ses bornes qu'il ne faut pas dépasser et que l’expression politique se doit d’être candide, festive. Ce qu’elle affirme est d'un ordre bien supérieur : « en utilisant une violence, quelle qu'elle soit, vous, conjurés de la lutte, invoquez des puissances dont vous ne soupçonnez guère la force, et dont l'intervention à terme menace notre survie même à tous. C'est malheureux, mais maintenant que vous avez fracassé une vitrine, vous êtes entrés dans cette zone où nous ne pouvons plus rien pour vous. Candidats à la brutalité, vous êtes désormais les cibles légitimes de toute répression. » L'agitation sociale appelle l'activité guerrière, et à l'escalade des moyens de pression fait écho pour contenir la révolte la coagulation autour d'elle de la force. La conséquence absurde de cet état de fait est que le projet révolutionnaire, tentant de libérer la vie de ses entraves sociales et économiques, fait face à la mort intégrale incarnée en la bombe atomique, à la destruction universelle.

On pense à tort que toute violence s’égale, que celle des manifestants équivaut à celle du commissariat ou de la brigade. Outre la distinction stérile entre force et faiblesse, ce qui sépare ces deux violences, ce qui en fait des entités distinctes, incoercibles et irréductibles à un simple rapport quantitatif, c’est l’impulsion première, vitale chez l’une, institutionnelle chez l'autre. Chez l'étudiant ou l’étudiante en grève, les limites dont notre monde est le tissu, du fait de la libération du temps et du bouillonnement des idées, se dissolvent peu à peu. Leur légitimité est la première à céder. Les poussées passionnelles qui s'alimentent des nécessités de la lutte, la rage amalgamée à la revendication ont tôt fait de nous conduire, la grève durant, à déchirer la trame du quotidien empêtré dans l’ordre social délirant que nous apprenons à mépriser. Bien souvent, nous n'y rencontrons aucune résistance et ce que nous modelons alors avec peine est l'esquisse d'un monde digne de notre colère. La violence à ce stade ne signifie pour nous rien de plus qu'un vaste geste créateur. Mais une société qui progresse dans l'institutionnalisation toujours plus radicale de tous les aspects de la vie, qui tente de saper la réalité des maux en les monnayant à travers des polices d'assurance, ne peut souffrir l’expression d’une violence n’ayant pas préalablement été digérée en son sein. C’est pourquoi elle devient violente à son tour, et ce, dès que l’occasion se présente, pour donner l’exemple. Afin que les cris de terreurs poussés lorsque son puissant monopole se met en marche soient à jamais associés à toute tentative de contester efficacement l’ordre établi.

Le FLQ, après la crise d’Octobre, disparaît dans l'enfer de la barbarie carcérale. Cependant, les luttes sociales menées de front notamment par les syndicats n'en démordent pas pour autant. De nombreuses grèves s'attaquent avec force aux privilèges du patronat et à l'arrivisme des scabs. Le syndicalisme de combat, altération d'un anarcho-syndicalisme absent de l'histoire des luttes ouvrières du Québec a contrario des États-Unis, est une stratégie défendue dans les hauteurs des grandes centrales. Malgré les injonctions et les lois antigrèves, les dirigeants du Front commun incitent les travailleurs à ne pas se rendre au travail, tandis que ceux-ci, dans le cadre de grands conflits comme ceux à La Presse, à Robin Hood ou à l'United Aircraft n'hésitent pas à rendre coup pour coup au patronat. Les mouvements sociaux n'abandonnent pas l'idée d'un Québec socialiste mais davantage la perspective d'un renversement armé tel que proposé initialement par le FLQ, puis par l'éclosion du mouvement marxiste-léniniste-maoïste sous l'égide de l'ex-felquiste Charles Gagnon. Malgré leur fulgurante progression entre 1973 et 1980, bien servis par les conditions sociales turbulentes sur les chantiers et dans les usines, les maoïstes ne parviendront jamais à l'orée d'une guerre populaire qui demeure illusoire, évaporée dans les querelles de chapelles, l'écueil du sectarisme, le culte autoritaire de la personnalité et la transition ratée en Chine après la mort de Mao lui-même.

L'élection du PQ en 1976 est un premier coup de massue sur les mouvements sociaux, qui sont réprimés par le nouveau gouvernement, mais le couperet tombe à la suite de l'échec du premier référendum de 1980. Au cours du deuxième mandat péquiste, les réformistes au pouvoir tentent d'assumer leurs contradictions. Le pouvoir de l'État, néanmoins, ne fait que changer de mains, qui pourtant demeurent toujours aussi sales. Rapidement, le PQ doit se comporter comme tous les autres gouvernements avant lui et se trouve confronté à des grèves ouvrières, notamment dans le service public. Les syndicats sont écrasés par la police péquiste qui opère alors de la même façon que l'abjecte Margaret Thatcher soumettant par la force les mineurs de Leeds et de Sheffield ou Ronald Reagan licenciant d'un coup 11 345 contrôleurs aériens en grève à l'été 1981. L'État québécois – on ne dit plus canadien-français – s'aligne sur la direction imposée par ceux qui, plus puissants et plus anciens, dirigent l'ordre mondial. Ainsi, le centre du pouvoir est intégré dans une minorité d'États qui, dans la logique qui est celle de tous les gouvernements, se font la guerre, qu'elle soit économique ou militaire, afin de préserver une hiérarchie garantissant des intérêts particuliers. Au sein de ce jeu sinistre où personne, mis à part ceux qui en sont les créateurs, n'a choisi les règles, le petit État québécois fait piètre figure et n'a d'autre choix que de suivre le rythme saccadé de la destruction globale. Il normalise ses relations avec l'État canadien et pratique un jeu d'alliances avec d'autres, particulièrement avec l'État français. Dans ce contexte, l'idée de souveraineté nationale se déleste de presque toute préoccupation sociale pour se muer en solution économique, malgré les chimères identitaires avec lesquelles nous bassinent les péquistes et leurs alliés circonstanciels. Dans une société capitaliste entrée dans une nouvelle phase de son développement, le Québec est en mesure d'acquérir davantage d'autonomie pour devenir plus riche et plus compétitif. Son économie diversifiée d’exportation explique l’adhésion massive des leaders québécois, péquistes comme libéraux, à la logique de mondialisation néolibérale, ne regrettant guère l'intensification de l’exploitation des pays dont le développement est inférieur. Finalement, l'État du Québec est à l'image de tous les autres : répressif des mouvements sociaux les plus combatifs et intéressé à étendre son pouvoir et son contrôle sur une population qui, ironiquement, se trouve fière de pouvoir disposer de son gouvernement national, révélant là toute la contradiction propre au nationalisme. La notion de bipartisme est installée avec fermeté et les partis libéral et québécois se répondent dans l'Assemblée qui est la leur sous couvert d'être celle du peuple, édifiant ainsi la politique comme une mise en scène cacophonique. Les images qui nous proviennent des jacasseries des députés sont relayées par les conglomérats médiatiques, réduisant à une triste mascarade spectaculaire la politique de ceux qui pourtant prennent des décisions qui affectent notre quotidien. La séparation entre les spécialistes de cette forme de politique et les individus qui y sont assujettis est telle que ces politiciens modernes paraissent éloignés, inaccessibles, protégés, exactement comme le sont les vedettes que des fans soumis admirent au gré des modes qui virevoltent. On vote pour un parti comme on décide d'acheter un disque d’un band américain quelconque, nourrissant le mirage démocratique tonifié par les réformistes. Ceux-là oublient que l'activité politique implique des structures et une culture démocratiques qui permettent au plus grand nombre de participer à la gestion de leur vie sociale, par l'entremise de débats et de discussions qui ne peuvent être cantonnés aux salons douillets d'une assemblée factice où se réunissent des parvenus qui n'ont d'autres objectifs que de consolider leurs carrières professionnelles dans un monde qui leur sied à ravir.

Depuis l'échec du second référendum en 1995, le Parti québécois souffre d'une crise qui n'en finit plus, une crise entamée par la politique du déficit zéro de Lucien Bouchard. En 1996, c'est justement une grève étudiante d’envergure qui est la première à s'opposer avec force au gouvernement péquiste et à ses attaques contre les acquis historiques des mouvements sociaux. À la fin des années 1990 survient l’apparition d'une pseudo contre-culture dont les différentes tendances se fondent dans une sorte de symbiose. Un jeune embrasse alors différents styles en les mariant ensemble, très kitsch, adoptant un temps le style grunge et un autre jour le punk, écoutant du métal tout comme parfois du rap ou de l’électronique. Face à l'impossibilité ressentie de faire échec à une droite qui monopolise la vie politique, alors que le communisme version soviétique est mort et enterré, la jeunesse oscille entre un nihilisme qui colle à la peau de cette contre-culture en fin de cycle et un radicalisme déterré des tréfonds du passé et adapté au goût du jour. Avec la révolte zapatiste au Chiapas naît un mouvement tiers-mondiste indigène au fort accent libertaire, en rupture avec l'orthodoxie militante typique de ce genre de luttes. Ce qu'on désigne par la suite comme le « mouvement altermondialiste », avec son slogan passe-partout « le monde n'est pas une marchandise », est en expansion dans toutes les grandes villes occidentales où s'organisent des sommets économiques majeurs. Au Québec, le Sommet de la jeunesse ainsi que le Sommet des Amériques dévoilent l’existence d’une fraîcheur anarchiste, largement issue du mouvement étudiant et du milieu punk, qui s'empresse de s’affirmer via un activisme déjanté, dont la manifestation annuelle contre la brutalité policière du 15 mars en est un exemple frappant. Déjà, ce pôle nouveau de la contestation rejoint diverses tendances qui cherchent à en orienter sa direction, entre les réformistes d'ATTAC qui souhaitent réguler le système financier, les vieux trotskystes recyclés dans des organisations citoyennes appellant à participer démocratiquement à la société libérale et les insurrectionnels qui brûlent toutes les poubelles se retrouvant sur leur chemin en vue de transformer radicalement et immédiatement la vie quotidienne. C'est dans ce contexte chaotique que continue à se morceler le Parti québécois et que se crée Québec solidaire, de la fusion entre Option citoyenne de Françoise David et l'Union des forces progressistes d’Amir Khadir. Dans un grand effort de conciliation, le nouveau parti a pour objectif de rassembler toutes les tendances de la gauche québécoise. En son sein se fondent les divergences au cœur des séparations et les oppositions se trouvent masquées par une volonté commune : faire progresser le parti jusqu'au gouvernement. Le bipartisme s'effritant sous le poids du cadavre du PQ et de la démolition sociale libérale, les mouvements sociaux voient d'un bon œil cette refonte de la social-démocratie dans un climat de pacification extrême qui rassure les plus modérés et convainc même les plus radicaux, des marxistes n'ayant pas abandonné l'illusion du parti et de l'importance de la force du nombre, la quantité surpassant à leurs yeux la qualité.

Si les radicaux des années 1970 ont abouti, cyniques et ravagés par la guerre du temps, au sein de cette vague de renouveau de la social-démocratie incarnée par Québec solidaire, la jeunesse d'aujourd'hui, elle, y plonge avec tout l’enthousiasme des premiers ébats politiques sans même être en mesure d’imaginer une autre manière de défendre ses idéaux. La garantie que rien du passé encore rugissant ne vienne se mêler à son existence politique, que rien de la violence dévorant quiconque ose confronter la véritable source du mal ne puisse la toucher même de loin est sa seule exigence vis-à-vis de ceux qui ne pourraient de toute façon lui offrir autre chose. Jadis, l’apprentissage de la violence se faisait à la petite école. L'éducation cléricale, hautement hiérarchisée, distribuait alors les coups et les peines excessives aux gamins, leur apprenant ainsi la dureté de la vie. Il fallait dompter le démon, extraire les mauvaises habitudes tel un corps étranger, souffrir... et avoir peur du Seigneur. Les fils et filles de prolétaires, ainsi meurtris, devaient impérativement vaincre la peur du bâton pour devenir quelqu'un et longtemps, leurs seules possibilités d’y parvenir ont reposé dans le choix entre la criminalité ou la révolution. Depuis que la domination de la figure unique du maître a été remplacée par celle du collectif, par les puissances anonymes qui brisent l’autonomie de l’individu avant même qu’il ait pu se mesurer à une quelconque autorité, la dissuasion ne demande plus de bombes, elle est partout et tout le temps. D'ici, on aperçoit le rôle fondamental que la culture est appelée à jouer dorénavant pour maintenir l'ordre du monde, une culture certes technicienne, qui en a fini avec le sublime. Il s’agit là d’un long processus historique dont le point d'achoppement se dévoile dans l'éducation des masses assurée par l’État. Dans notre société où la production de pointe exige une éducation technique préalable tout aussi évoluée, l'école, révélant par là son caractère éminemment historique, n'est qu'une étape menant au travail salarié. Il s’agit d’y apprendre qu’il est impossible de changer notre monde, que l’individu n’est rien. Le système-monde est devenu trop gros, trop puissant. Il est désormais impensable de tuer le monstre en attaquant la tête, car la tête n’existe pas, et la reproduction du social se renforce. La domination des moyens sur la fin annihile la perspective révolutionnaire.

Ce faux renversement de la violence est assuré, d'une part, par l'éloignement de la guerre de nos vies quotidiennes et, d'autre part, par son intériorisation. L'individu n'est plus un combattant obligé de la patrie. C'est contre lui-même que, désormais, il doit combattre. Il lui faut s'adapter aux changements d'un monde qui change trop vite. La violence y devient invisible. Le principe de répression, particulièrement dans les sociétés où l'éducation n'est plus réservée à une seule classe sociale, devient une seconde nature. Du fait que nous avons si bien intériorisé la violence en la refoulant, dès la tendre enfance, de manière systématique et en la sublimant jusqu'à justifier l'adaptation sociale qu'on nous impose à l'école et au travail, ceux et celles qui, encore aujourd'hui, l'expriment sans remords sont victimes d'un ostracisme plus terrible que celui pratiqué par la Grèce antique. Au lieu de condamner, comme autrefois, les fautifs à l'exil, on les rassemble sous un même toit avec de pseudo-spécialistes qu’on appelle psychoéducateurs.

C’est bien enserré dans les mailles de cette situation qu’au cours de la présente grève nous poserons la question du réformisme et de son rapport aux mouvements sociaux et à la violence. Les gens ont tendance à l’oublier. Ainsi, chaque fois qu’une action collective a lieu dans le cadre du présent mouvement, la première préoccupation de la police, des médias et, ô surprise, des réformistes, est de séparer le bon grain de l’ivraie, en reléguant toute violence à un dérapage marginal et en s’empressant d’y opposer une immense majorité de manifestants responsables et pacifiques. Les criss de chiens sales qui sans distinction matraquent et gazent des masses de grévistes passent pour les serviteurs des véritables manifestants, les défendant contre les casseurs, les sauvages, les damnés. Et nombreux sont ceux qui après voir été matraqués en veulent davantage à ces boucs émissaires qu’aux flics eux-mêmes. Cela donne envie de vomir. Cela nous tue avant même qu’on ait pu livrer bataille. Notre devoir est bien plus de dénoncer toute la violence nécessaire à la dissuasion intégrale, et de nous solidariser avec ceux et celles qui, ayant la folie de la refuser, en sont les premières victimes.

Le Québec vit encore avec ses vieux démons, mais ceux-ci de nos jours prennent des airs angéliques. Cette société, comme bien d’autres avant elle, s’est retournée vers les bras tendus et la face grimaçante du pouvoir nous préservant du retour des violences. Ce passé tant redouté, que nous invoquons dans ce texte pour conjurer le mauvais sort qui enferme le présent, demeure seul objet de mépris général, ayant pris la place de toutes ces choses qui perdurent et que nous avons haïes un instant.

Études et travail

Ce qui rend fastidieuse l’étude d’un sujet comme le réformisme, c’est le fait que son développement a véritablement modifié les conditions sociales qui l’ont vu naître. Force est d’admettre que le réformisme n’est plus le même depuis que sa tactique de socialisation constante de la production s’accompagne étrangement de la chute subjective du rapport de force des travailleurs et de leurs syndicats. Certes, le capitalisme a changé. Comme le notait si bien Bernstein il y a plus d’un siècle, c’est de manière cyclique qu’il se nourrit de ses contradictions, mais contrairement à ce qu’il a pu imaginer, cela neutralise davantage les actions à visée transformatrice sans élever en parallèle la conscience du prolétariat, lequel ne s’identifie plus à une tradition politique écrasée mille fois par le piétinement de l’espoir, par les défaites répétées des partisans du compromis. D’une situation relativement stable de croissance continue avant la crise du pétrole, assurée en aval par le développement parallèle de l’État providence, le capitalisme est passé au stade de la mondialisation, au cours duquel les entreprises ferment leurs portes dès qu’une force sociale réclame un iota supplémentaire de la marge de profit. C’est ainsi qu’il faut comprendre la contradiction qu’entretient inexorablement chaque tentative du réformisme de conserver les acquis sociaux de l’État, c’est-à-dire comme le choc entre les intérêts nationaux du prolétariat du Nord et du Sud, limités au rasoir par la transformation d’un système économique qui ne peut offrir les mêmes avantages sans amoindrir le profit lui-même en décroissance radicale depuis 40 ans. Ainsi se présente plus nettement que jamais la double exigence de la destruction de l’État et du capitalisme que les réformistes tendent d’occulter au profit de la rêverie nationale d’une harmonie outrancière entre les classes.

Voilà de quoi réfléchir la subsistance d’une classe bourgeoise qui maintient son pouvoir derrière les paravents de la démocratie. Après tout, l’impôt des corporations diminue, ce qui augmente le fardeau fiscal des salariés, et leurs projets de retraite, en tant qu’accumulation de non-liberté au seuil d’un temps libre de fin de partie, fondent comme neige au soleil à la bourse des grands où perdent à tous les coups les petits. Le cadre national se voit pulvérisé par la volatilité des investissements. Le Capital prend ainsi pour cible son ex, l’État, afin de diviser plus profondément encore les sous-groupes internes du prolétariat. Le poids du système est ressenti avec toujours plus d’acuité dans les secteurs traditionnels, là où subsiste encore une masse critique de travailleurs à la chaîne qui n’envisagent plus la grève de peur d’affronter non pas les patrons, mais les autres secteurs de l’économie unis contre leurs revendications jugées égoïstes au regard du fait que l’intensification du travail est universelle et que tout le monde doit faire sa juste part.

À cela s’ajoute un autre facteur déterminant, à savoir le rôle fondamental de la culture quant au renouvellement des forces productives ainsi qu’à sa justification esthétisante, culture qui, de surcroît, échappe aux entraves territoriales, d’où l’émergence d’une nouvelle catégorie de travailleurs et de travailleuses. Éduqué à l’université mais composé de sujets atomisés face au Capital qu’on appelle des contractuels, ce surprolétariat prend en charge la production et liquide les anciennes formes de l’économie. La vitesse et la brutalité du rythme auquel ces producteurs sont soumis, même hors du travail puisque toujours enchaîné à ses machines de communication, impliquent que les décisions soient prises rapidement et renforcent l’impression qu’une immense toile de décideurs qui s’ignorent entre eux participent de concert au renouvellement perpétuel du monde. La bureaucratisation croissante de l’État n’est pas étrangère à celle de la production en général, car la complexité des tâches qu’il est maintenant nécessaire d’harmoniser au sein de l’entreprise requiert que tout un lot d’universitaires prennent la place des simples contremaîtres d’autrefois. Ainsi se développe une gang de travailleurs et de travailleuses si spécialisés que le terme « division du travail » fait dans leur cas figure d’archaïsme. Les nouveaux cadres ne sont pas syndiqués et doivent se faire remarquer par leur dévouement absolu à ce qu’ils ont momentanément entre les mains. Dans un contexte de compétition internationale, où les besoins du marché tendent à s’uniformiser en même temps que les besoins individuels se diversifient, ce qui distingue ces travailleurs les uns par rapport aux autres et leur permet d’échapper, relativement, aux règles d’interchangeabilité qui nivellent les conditions de travail des autres professions, c’est leur éducation.

Les sociétés occidentales, en acquérant à force de lutte un accès à une instruction minimale générale, produisent aujourd’hui des gens capables de dépenser le double de leur salaire annuel en marchandises dont la complexité et le rendement s’expliquent moins par le temps nécessaire à leur production que par leur utilité immédiatement socialisante. L’éducation, dans cette perspective, est désormais réglée par les nécessités de l’écoulement d’une production massive et doit, à cet effet, faire office d’introduction aux principes généraux qui sous-tendent l’usage de ces artéfacts dont il faudra se munir en dehors du système d’éducation et du travail. Si bien que le social, s’identifiant aujourd’hui quasi totalement au marché, se charge de cette fonction jadis dévolue à l’école et rend presque obsolète l’éducation générale. Cette dernière perd en pertinence, en qualité et semble interminable pour une part grandissante des étudiants et étudiantes, ce dont témoignent d'ailleurs les statistiques sur le décrochage scolaire à partir du moment où l'école n’est plus obligatoire. Il y a malgré tout une portion de la population qui n’est pas aussi rapidement gagnée par la publicité et qui poursuivra ses études par la suite. Généralement en provenance des milieux favorisés, plus familiaux et contrôlants, elle s’est fait rentrer dans la tête qu’il fallait des diplômes de nos jours pour réussir. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elle soit consciente que le prolongement de l’éducation n’est en vérité pour elle que le raffinement du principe de marchandisation du social décrit plus haut, d’où l’emploi à outrance d’un lexique économique même à gauche de l’arène politique. Cette réalité est à la fois le résultat et la cause première de la prédominance culturelle dans ces sociétés comme la nôtre où la production principale est devenue la valeur ajoutée. C’est moins la spécialisation que le spécialiste qu’interpelle la culture; ses goûts ont une plus grande valeur. Il faut donc comprendre la hausse des frais de scolarité (toute hausse de prix, en définitive) et ce en quoi elle est un obstacle à l’accessibilité aux études comme découlant de ce principe de marketing selon lequel la clientèle confère de la valeur au produit. Il ne s’agit pas ici de rehausser le niveau de l’éducation par l’investissement, que ce dernier soit collectif ou non, mais plutôt de rehausser les capacités de crédit des futurs travailleurs et travailleuses diplômés, et donc la différence entre les coûts de production et la valeur de revente de marchandises dont le véhicule promotionnel est la culture. Nous, qui sommes des travailleurs et des travailleuses ou qui le serons bientôt, devrons évidemment et pour des causes révélées ici, retourner fréquemment à l’école. Ce faisant, la dichotomie entre l’école et le travail doit être revue. Comprendre la nouvelle hausse dans cette perspective de lutte des classes, pour laquelle les éléments supérieurs tentent de remettre la main sur la culture, marchandise qui perd de plus en plus de valeur mais qui représente l'avenir du Capital, est un pas en avant.

Vous aurez compris que le présent texte s’intéresse moins à votre statut d’étudiant qu’à celui de futur travailleur, dans la mesure où l’un n’est que le préalable de l’autre. L’exception première dont vous faites l’objet (en faisant grève dans un monde où la contestation se fait si rare), constitue une répétition du passé hors de votre contrôle qui peut, éventuellement, servir à contrarier la règle générale dans le monde du travail où se concentre le pouvoir. Cela, si et seulement si vous prenez au sérieux votre engagement du moment, au point d’envisager une implication politique longue et ardue contre la société marchande.

L’engagement dans les luttes étudiantes devrait, pour les révolutionnaires conséquents, être pris au sérieux. La critique négative a un désavantage qu’on ne peut en aucun cas évacuer si l’on espère reprendre au plus vite les hostilités contre toutes les formes de compromis libéraux : trop souvent, ses partisans se donnent des airs hautains et manipulent avec des pincettes les manifestations de la colère, et cela, sans avoir pris la peine au préalable de les pénétrer, sans avoir étudié le positif qu'elles contiennent. C’est une erreur très commune chez les révolutionnaires que de refuser de prendre une part active aux mouvements de contestation par simple surenchère oppositionnelle, voire émotionnelle. La contradiction dont sont porteurs ces fameux observateurs intéressés, furent-ils critiques parmi les critiques, est d’autant plus intense qu’elle néglige toujours l’étude de leur origine impure. Car les révolutionnaires sont les restants de ces luttes réformistes, ils sont le produit indésirable des cycles dans lesquels elles s’inscrivent. C’est pourquoi la dénonciation absolue et unilatérale du réformisme est un cul-de-sac ; elle équivaut pour les révolutionnaires à se créer une fausse identité, se dénonçant eux-mêmes sans faire pour autant le bilan de leur passé. La corrélation négative entre la radicalité et la capacité autoréflexive est marquante dans le milieu militant. Plus frappante encore est la tentation, pour ces cyniques de la lutte des classes, de contempler le monde tel qu’il est. Or, il n'y aura pas de valorisation de la lutte en tant que telle sans admission de l'inconscience relative dont nous sommes les revenants. Cela implique un certain humanisme, mais aussi le courage de forcer, au sein même des luttes réformistes, l’autoréflexion et la critique, en vue du dépassement du réformisme en tant que forme de lutte. C’est là ce à quoi, depuis sa toute première ligne, le présent texte aspire, et c’est ainsi que nous le terminerons.

Au moment où le gouvernement ne rencontre pour opposition à l’Assemblée nationale qu’une image informe de lui-même munie d’un logo et d’un programme à peine différents, là où personne n’ose crier exploitation les poches pleines, quel bilan peut-on tirer de la politique institutionnelle et étatique au Québec? Alors que dans les bas-fonds on se débrouille pour conserver un boulot à chier, voire en trouver un autre moins misérable, que les créanciers s’imposent même lorsque les coûts de bouffe et de logement explosent, que le confort est aujourd’hui un luxe associé à un écran plasma où plus rien de bon ne vient nous distraire, qu’il faut regarder le sol en croisant un policier et ne pas l’incommoder de nos vêpres ou de notre hygiène de peur de se prendre une balle, le tout devant les regards hébétés de ceux à qui ça arrivera demain en se rendant au travail, comment oserions-nous affirmer bêtement que « tout va pour le mieux icitte »? Le gouvernement coupe et retranche de nos vies ce que nous avions hier encore pris pour le strict minimum, ce à quoi le réformiste répond : « Honte! Rendez-nous nos lambeaux de liberté! »

Ce que celui-ci croit suffisant est en réalité si négligeable que même l’indignation que suscite chez la droite sa gestuelle grotesque est teintée d’un certain amusement. Le réformisme vise le pouvoir de l’État. Il n’a pas d’autre but que la gestion administrative des ressources sur lesquelles peut compter la société, ces choses brutes et matérielles dont nous serions les producteurs dépouillés, raison pour laquelle son sujet favori est la redistribution. Il ne conçoit pas que la lutte des classes puisse revêtir un caractère spirituel n’ayant rien à voir avec le butin pourri qui en résulte après un épisode quelconque. Voilà aussi pourquoi l’action réformiste peut difficilement être représentée en dehors de son mouvement positif au sein de la société, de telle sorte que sa tactique se confond à sa fin. Sa philosophie renvoie à l’idée d’un progrès continu auquel les acteurs de la société offrent leur concours, forcés de se compromettre tour à tour selon la logique toute-puissante des rapports de force en vigueur. Son raisonnement repose sur une iniquité fondamentale du capitalisme, la propriété, et lui oppose une idéalisation d’un principe de partage qui lui est étranger : c’est l’humanisation du capitalisme. Ce qui lui donne des airs de grand seigneur protecteur des indigents est en réalité ce qu’il emprunte au radicalisme, qui s’en distingue par sa volonté de l’abolir, l’avilissant du coup en vulgaire renouveau de charité religieuse, mi-Église mi-État. S’il y a bien quelque chose que ce texte affirme, c’est que le réformisme est issu des derniers grands assauts prolétariens. En se débarrassant d'emblée des catégories traditionnelles issues des courants socialistes, il tire un trait sur son histoire malheureuse et la charge d’une jovialité outrageante, flanquant un nez de clown sur la triste face des grévistes, ce qui lui permet d’apparaître en adroit et responsable acteur social dans son costume pseudo-hippie tiré à quatre épingles. De socialistes, ils sont devenus solidaires. De combatifs, ils sont devenus conciliants. Victimes comme les autres du postmodernisme régnant, tout en eux devient une rhétorique médiatique qui fait vaciller les humeurs de la multitude à leur avantage. Les voilà qui clament qu’ils ont conservé une quantité raisonnable de radicalisme et qu’eux aussi, après tout, appellent au renversement de la société. Seulement, ils le font dans le calme et progressivement. Ils ne courront jamais assez vite pour rejoindre ce qu’ils ont exclu d’office en préférant une CLASSE en lutte à la lutte des classes.

La dominante culturelle postmoderne, avec en tête cette mise à mort des révolutions, associe la critique radicale à un imaginaire préhistorique qui subsiste en nous à l’état latent. Les réformistes se conçoivent a contrario comme les adultes de la politique, détenteurs parmi les inaptes de la conscience des intérêts de cette masse informe qui est toujours manipulée. Ils s’identifient à une norme sociale élémentaire, la famille nucléaire. Tout le reste n’est pour eux que lifestyle. On n’ose plus parler de révolution par crainte des sacrifices que cela implique. Ce consensus, que nous associons au postmodernisme, l'impossibilité du Grand soir dans un monde organisé en réseau, sans direction, contribue au maintien de la domination. Les révolutions déçues représentent certes un passage obstrué, voire un défi à la prise de conscience du chemin à parcourir pour une classe atrophiée par sa mise en spectacle, non pas l’échec absolu de son devenir. Chaque événement marquant des luttes des classes résonne encore pour qui sait lire et s’inspirer du passé.

Or, le réformisme carbure à la peur légitime qui hante ceux et celles qui se soulèvent, celle de voir les mouvements se heurter aux limites de leurs revendications particulières. C’est là la cause de cette dislocation entre le politique et le social qui neutralise les griefs : il sera toujours temps de combler une autre lacune du système, plus tard, lors d’une autre lutte. Les spécialistes qui auront mené la dernière à la victoire sauront encore une fois rassembler les miettes et concocter un festin sur la table dressée des négociations. Ils ne pourront jamais digérer autre chose que des défaites parce que la victoire complète exposerait au grand jour ce qu’ils sont réellement : des vendus au consensus. Sans doute leurs motivations et intérêts particuliers étaient tout autre au moment où s’agitaient encore les esprits. Cependant, lorsque la grogne laisse place à la lassitude, le réformiste distribue, paré en victoire, ce que tous et toutes auraient raillé un peu plus tôt. Voyez-le donc jouer au Père Noël, aimant figurer au coeur du plus grand nombre de satisfaits, clamant haut et fort à qui veut l’entendre : « Le mouvement, c’est moi! » À la détermination et la violence qui menaçaient un système, ils ont offert des réformes. Des mouvements de masses, ils ont façonné des groupes de pression, et ont fait de notre pitance des mandats de lobby dans des corridors où nous ne sommes pas les bienvenus.

Malgré ses professions de foi, le langage du réformisme est celui de l’économie politique. Sur un terrain largement dominé par la droite qui pourfend l’État au profit de l’entrepreneurship, le réformisme doit l’auréoler d’une gloire qu’il n’a jamais acquise par lui-même. Il s’agit de dire le contraire de ce que les économistes sans cœur de l’Institut économique de Montréal avancent. Ainsi, nous oscillons entre deux mensonges : l’un froid et calculateur, professionnel et l’autre amical et compréhensif, rassurant. Devant la nouvelle phase du capitalisme qui rompt avec le compromis keynésien jusqu’à déstabiliser l’équilibre des rapports de force conquis par les luttes héroïques des syndicalistes d’autrefois, le réformisme est sans mot, sans vigueur, sans stratégie, léger comme tout, virevoltant dans l’air du temps. Il n’est cependant pas fait pour affronter la droite, comme il tente et échoue ces temps-ci à le faire, mais bien la gauche! N’en déplaise à ses tenants et leurs bonnes intentions, leurs illusions à ce propos sont plus néfastes encore que le problème lui-même.

L’objectif du réformiste n’est pas l’instauration de réformes qui, si elles demeurent à l’ordre du jour, ne sont jamais sa fin en soi. Son seul produit original est son moyen de prédilection: la récupération de tout mouvement. L’absence de finalité du réformisme, son pragmatisme, lui confère certes un air terre-à-terre puisqu’il est en cela tout à fait conforme au capitalisme qui n’aboutit à rien de plus que le développement ininterrompu de ses moyens. Par la récupération, quelque chose, en changeant de main, prend une autre nature : une diminution de salaire se transforme en sauvetage d’emploi, une peinture scandaleuse se trouve consacrée exemple du bon goût, un chroniqueur paraît sage, un ministre de la Santé se retrouve consultant pour une firme médicale privée... et une coupure dans les prêts et bourses devient un gain. Un rayon de soleil trouve son chemin dans le ciel orageux d’une mémoire défaillante et fait découvrir, par ce texte dont la méthode est l’historicisation, que la récupération est l’expression du capitalisme triomphant.

Ce sur quoi le réformisme fait valoir, en le récupérant, sa paternité, est le radicalisme et il est vrai que les luttes réformistes produisent leur lot de militants honnêtes. Le social étant durement rudoyé, il y en aura pour encore longtemps à réagir au scandale et nous prétendons qu’ils auront dans une certaine mesure toujours raison de le faire. Mais l’expérience que l’individu acquiert dans un mouvement social est inévitablement compensée idéologiquement par des opportunistes à l’affût du moindre questionnement, validant ses comportements et affects les plus pertinents comme les plus dégénérés.

Les relations qu’entretiennent les représentants étudiants avec les syndicats et les partis politiques n’est un secret pour personne et les grèves étudiantes ont une histoire, elles nourrissent la jeunesse des illusions dont se nourrit la social-démocratie. La rentabiliser, c’est la traîner jusqu’aux urnes. Les manifestations spectaculaires pérennisent le règne de l’image et réduisent l’action, faite d’une désobéissance civile minimale, à de malheureux débordements qui viendraient éclipser le message, le symbole. C’est la suprématie de l’action symbolique, rendant tout aussi symboliques le rapport de force et la grève elle-même tant qu’à y être. En manifestant silencieusement, on laisse à d’autres le privilège de parler à notre place et il y en a qui sont doués à ce jeu! Le Parti québécois, voulant faire oublier qu’il était pour la hausse de 2007, se fait le protecteur des étudiants parce qu’il a, il y a de cela bien longtemps, lui-même déjà été le récupérateur de luttes plus importantes. Il n’y a cependant pas plus électoraliste que Québec solidaire qui, n’ayant pas encore été le contemporain d’aucune lutte à investir, se réjouira de l’issue de cette grève, quelle qu’elle soit. Fort à parier que, de l’impuissance de certains, ils feront des votes, ils en font déjà des membres. Mais il est plus facile de faire de la politique spectacle que de semer une vraie grève générale. Et la souffrance de ceux et celles qui, dans une pure gratuité, se donnent pour des mouvements sociaux n’aboutissant que sur la hausse de la cote de popularité d’un parti, a droit elle aussi à l’expression.

Après 150 ans de contradictions et de compromis, les institutions qui portent tant bien que mal la responsabilité de la lutte du prolétariat, sans la nommer comme telle ça va de soi, ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes : syndicats, groupes communautaires et partis socialistes sont des passoires du refus, trouées par le populisme et par le nationalisme. Ils sont contrôlés par une intelligentsia qui fait fi de sa nature hiérarchique. Leur Dieu, l’État-nation, est à l’agonie. Rien ne peut le remettre sur pieds. Les cycles de lutte, cadencés sur les élections et plus profondément encore sur les crises économiques mondiales, reproduisent industriellement une gauche inoffensive, intégrée au système, elle qui aspire à travailler pour le prolétariat mais représente ainsi un poids supplémentaire sur son dos bien courbé.

On ne peut par ailleurs occulter le fait que le radicalisme produit lui aussi son lot de sottises. Il est la chair à canon des réformistes, qui récupéreront son travail sur la base de la critique de son mode de vie bigarré. Car le passage de l’inconscience relative du futur critique, caractérisée d’abord par une rébellion morale de type anhistorique, à une conscience claire de ses ambitions n’est pas chose simple. La vitesse avec laquelle le révolutionnaire cherche à tirer des enseignements pratiques de ses théories est un danger objectif de contradiction, une obsession dangereuse dont se nourrit le système. Le désir d’être libre ici et maintenant refuse de se confronter à l’injustice dont fait l’objet la logique même du progrès, chronologique par nature : ses premiers partisans n’habiteront jamais la superbe maison qu’ils sont en train de construire. Le refus d'admettre, par une frange du radicalisme produite par la contre-culture industrielle post-68, que la force déployée par l'État, en vertu de son monopole sur l'artillerie de destruction massive et les techniques de conditionnement moderne, peut neutraliser en un instant tous les efforts de rébellion si ceux-là ne reposent pas d'abord sur une conscience aiguë des limites de son propre mouvement ainsi que sur une stratégie d'ensemble pour éviter la récupération, tourne rapidement en caricature du refus, l’activiste, voire en insurectionnalisme puérile, le black bloc. Dans un contexte où la domination de la culture, et notamment des méthodes de répression silencieuses, affirme sa toute-puissance sur les individus, la prise des armes par une minorité éclairée n’est au mieux qu’une bouffonnerie et au pire un danger lourd de conséquences.

Et en même temps, le ou la critique ne peut accepter bêtement cette limite sans tomber dans l'impuissance la plus totale, car il est ridicule de nier la violence nécessaire qu'il faudra déployer nous-mêmes pour mettre fin au carnage de l’économie. Comme le soulignait si bien Luxemburg : « ne pas envisager la possibilité d’actions en dehors des règles établies par la Bourgeoisie et le Capital, et ne pas en faire état, quoi que ça puisse coûter en terme de coercition en retour, c’est garantir au Capital et à ses sbires qu’ils n’auront jamais rien à craindre. » Mais l’action que posera cet individu ne peut être violence pure immédiatement dirigée contre l’ennemi. Apprendre à supporter la violence silencieuse infligée au prolétariat pour mieux, le jour venu, la retourner contre ses véritables responsables, cela exige de la patience et du flair. Et ce cheminement de l’arme de la critique à la critique des armes présuppose un attachement à la pensée qui contient en elle sa charge de violence, certes contrôlée stratégiquement dans un monde qui la menace à chaque instant. Il s’agit donc pour le révolutionnaire d’enrichir, en prenant part au mouvement social, une critique radicale du Capital et des mouvements sociaux s’y reproduisant, lesquels perpétuent le cycle de lutte à l’infini et sert en catimini à renflouer la base militante des institutions de la gauche traditionnelle, telles que les partis sociaux-démocrates et les syndicats, devenues conservatrices depuis des lustres; de deux, de polémiquer contre les réformistes qui voudraient exclure la pensée révolutionnaire et ses plus hautes exigences au profit d’une stratégie segmentée, instrumentale et autoritaire. L’assurance du dépassement n’est rien d’autre que la critique qui se meut à travers les expériences sociales nouvelles, le tout en puisant dans le passé l’inspiration nécessaire pour affronter la dure réalité. L’entretien de la chicane et l’approfondissement de la théorie sont les conditions essentielles d’une praxis oeuvrant sur les sillages des mouvements populaires aliénés.

La révolution n’est pas un mythe. Elle est ce mouvement social construit de façon réformiste qui passe à une rupture radicale d’avec le monde qu’elle comprend mieux et qu’elle condamne. Et c’est à ce moment qu’elle aura pris connaissance de sa fin. Nous n’en sommes pas là. Mais faire dévier la trajectoire tracée d’avance de la présente grève afin de la pousser vers un face à face historique avec ses éternels récupérateurs est le minimum pour quiconque y aspire. Cette grève ne se gagnera ni dans la rue ni aux élections; si elle a encore une chance, c’est en assemblée générale qu’elle se trouve, là où les étudiants et étudiantes devront refuser de faiblir et se montrer prêts à miser ce qu’ils et elles ont de plus précieux : leur session. Le repli n’étant pas garant de la victoire d’un mouvement, il ne peut être stratégique, sauf pour ceux et celles qui capitaliseraient sur ses vestiges. L’enjeu est trop important pour leur être confié. Toute l’oeuvre du mouvement révolutionnaire, dont les mouvements sociaux radicaux constituent la base passée et future, peut se résumer à la réalisation collective de ruptures justes et une belle occasion en ce sens s’offre au cours des prochaines semaines à tous les étudiants et à toutes les étudiantes de bonne volonté.

 

Bibliographie sommaire
 
- Theodor Adorno et Max Horkheimer, Dialectique de la Raison
- Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste
- Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?
- Georges Sorel, Réflexion sur la violence
- Guy Debord, La société du spectacle
- Éric Bédard, Chronique d’une insurrection appréhendée
- Pour ou contre les élections, la polémique entre Errico Malatesta et Francesco Saverio Merlino
- Ni parlements ni syndicats : les conseils ouvriers ! Les communistes de gauche dans la révolution allemande

 

 

 


[1] Les gens vulnérables au choc des analyses ne comprendront pas qu'ici nous faisons allusion au caractère double du progrès, c'est-à-dire ses versants positifs et négatifs, comme c'est le cas lorsque nous abordons la question historique du passage au mode de production capitaliste.

[2] Au Québec, il y a une distinction à faire parmi les colonisés. On retrouve d’un côté la dynamique qui repose sur les rapports entre les deux impérialismes, l’anglais et le français, l’un ayant vaincu l’autre aux dépens des peuples autochtones qui, quant à eux, sont les victimes d’un colonialisme double. Nous traiterons ici exclusivement du colonialisme anglais dans une perspective historique. Nous pouvons introduire dans cette partie le concept de « colonisateurs dominants » et de « colonisateurs dominés ». La question autochtone n’est toutefois pas évacuée des rapports qui affectent réformistes et révolutionnaires.

[3] Il faut préciser que cette figure de style employée par Pierre Vallières relève davantage de la provocation par l’image à laquelle elle se trouve ici associée, c’est-à-dire la condition d’esclave des Noirs d’Amérique et l’apartheid qui y prévalait alors. Cette condition n’était pas celle des francophones qui ne se faisaient pas lyncher et pendre par une organisation suprémaciste.

[4] Milton Friedman, Capitalisme et liberté.

[5] Éric Bédard, Chronique d’une insurrection appréhendée. La crise d’Octobre et le milieu universitaire.

 

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