Grève inversée

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 23 mars 2015

Cliquez ici pour tract PDF.

Ç’a déjà été fait. La grève des paramédics, en 2012, a rajouté des ambulances dans les rues de Montréal. La grève est inversée depuis longtemps. Déjà en 1999, pendant la grève des infirmières on était plus nombreuses sur le plancher pour respecter les quotas imposés par les Services essentiels. Depuis trente ans que les Services essentiels freinent la lutte dans le secteur public. La régression dont ils sont la cause n’a pas manqué de les rattraper: au quotidien, on n’assure même plus le minimum de services que la loi prescrit ! On a tellement coupé que les services dits essentiels étaient, il faut croire, superflus. Mais la loi n’est pas applicable en temps de paix. Juste dans les débrayages. L’ironie fait mal. On a tellement rogné le droit de grève, que la cessation volontaire du travail équivaut à dispenser plus de services. Faire la grève, aujourd’hui, c’est ajouter du personnel. C’est une anti-grève, une grève inversée.

L’inversion de la grève, son ridicule n’est pas difficile à voir pour qui sait épeler « moyen de pression ». L’astuce, face à la loi, ne fera pas long feu. Vide juridique, zone grise, appelez ça comme vous voulez, le système en guérit vite, de ces imbroglios. La Cour suprême s’en charge : les modifications à venir dans la forme de répression de la grève devraient en finir promptement avec cette curiosité. D’ici là, on serait tentés, devant le scandale, de redoubler d’ardeur et de se battre à mort dans une grève anti-services essentiels, une grève la plus illégale possible. On ferme l’hôpital, l’école : les services réduits au minimum vital. Mieux encore: les services, on les arrête carrément. On assume la misère, on assume la mort. Rien de trop différent du quotidien au travail, de toute manière. En plus honnête. La grève la plus radicale de l’histoire, sûrement. Ce qu’on a à répondre à la grève inversée, c’est le réel inversé : le fantasme le plus à gauche de l’histoire.

Dans une société administrée, on ne peut pas faire sans l’administration. Notre monde a créé la dépendance et on ne peut pas faire comme si elle n’existait pas. Tout le monde travaille trop pour s’occuper de mémé dans son CHSLD. C’est plus productif comme ça, de rassembler les invalides pour que leurs proches soient libres d’aller au travail. C’est plus productif de détruire la communauté et de parquer les laissés-pour-compte dans un hangar qu’on appelle la Santé. L’hôpital, légitimement ou non, est le lieu de rassemblement de tout ce qui est dépendant. Fermer l’hôpital aujourd’hui, c’est fermer la famille il y a un siècle. Impensable, inima­ginable. La lutte la plus radicale, sûrement. Mais les travailleuses aux premières lignes des nécessités, qui gèrent ce qu’il reste d’essentiel dans les services, se savent les gardiennes de ce qu’il reste d’humanité dans la machine. Un râle qui ne doit pas s’éteindre.

Inverser la grève, rentrer en masse au travail pour être capables de donner les services dont les coupures nous privent, c’est détraquer l’engrenage des contradictions de notre société. On ne peut pas arrêter le travail ? On y entre de force, on y habite, on l’arrache à ses entraves économiques. L’arrêt volontaire du travail, qui est la définition de la grève, se transforme en arrêt volontaire de se brûler à la tâche, de tourner les coins ronds par manque de moyens, de prendre sur soi les décisions crève-cœur qu’imposent les conditions de travail. L’arrêt volontaire de se plier à la dictature des élus et de leurs complices en gestion. Pas question de rentrer au travail la tête basse et les poches sous les yeux. Sois fière, on est en grève ! Il faut profiter de ce moment de force sur le plancher pour se réapproprier ce lieu où on passe le plus clair du temps, et décider comment on fait les tâches qu’on exécute dans le quotidien. Une assemblée de travailleuses grévistes chaque matin, et on pourra transformer le travail en profondeur.

Aujourd’hui, plus qu’à toute autre époque, nous n’avons rien d’autre que les uns et les autres. Le monde est socialisé pour de bon, unifié, globa­lisé, même si tout est organisé pour qu’on ait l’impression de mener une existence autonome dans le petit intérieur qu’on s’est bâti avec peine. La grève inversée, c’est la grève qui reconnaît l’interdépendance des travailleuses et des travailleurs. Plus peut-être que la grève traditionnelle, elle la place au premier plan de ses préoccupations. Un arrêt du travail le fait voir par la négative; une grève inversée l’investit comme la zone-clef de la transformation sociale.

Les coupures ne servent pas à sauver de l’argent. Elles servent à dé-socialiser la société, à imposer une tarification à des relations sociales, pour ensuite les appeler services. Notre seule richesse: les autres dont on veut nous priver, en nous privant de leur travail. Ce monde que les mi­nistres et leurs complices en gestion veulent à tout prix déchirer se révèle dans ce déchirement comme un monde unitaire. Un monde qui nous rassemble tous et toutes et dont on perçoit l’unité sous les clôtures qu’on nous impose. La grève inversée se place du côté de cette unité en ren­dant disponible ce qui bientôt ne le sera plus : la présence des autres dans notre monde morcelé. L’interdépendance est le nouveau visage, cerné et grave, de l’utopie.

La mode actuelle de la grève inversée confirme la mort du mouvement ouvrier traditionnel. Il est aujourd’hui impossible de défendre des intérêts de classe sans paraître suspect, voire égoïste. C’est là un progrès bien relatif. On peut y déceler les traces de la grève du futur. Les travailleuses du secteur public doivent désormais prétendre rendre service à toute la population en luttant pour le maintien des services, sans quoi elles se sentent coupables. Et il y a une sorte de dépassement de la logique des intérêts qui caractérisent des syndicats. Or l’ultime grève inversée, c’est l’aboutissement d’un zèle pour sauver un système irrationnel. Ce qu’il manque à la grève inversée, c’est une politique allant au-delà de la notion de service essentiel, une politique basée sur une démocratie des travailleuses capables de délimiter par elles-mêmes la frontière entre le nécessaire et le superflu.

Catégorie: 
Objet
Sous-catégorie: 
Enquêtes