En attendant le décret

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 21 mars 2015

La présidente du Syndicat des travailleurs et des travailleuses du CSSS-Laval, Marjolaine Aubé, nous a fait rêver d’une grève ce printemps. Une grève des travailleuses de la santé, et pas n‘importe lesquelles : une grève des préposées, celles qui prennent soin de nos aînés chaque jour sans mot dire. Il fallait, pour y arriver, détourner le Conseil des services essentiels, celui-là même qui sert habi­tuellement à réprimer les syndicats, question de l’obliger à justifier son appellation fraudu­leuse. Plusieurs y ont vu une supercherie. Pas nous. La grève inversée implique de revendiquer le travail lui-même, de le faire nôtre et de le changer. Ce n’est pas seulement la loi qui rend impossible la grève des travailleuses de la santé, mais aussi, plus largement, une société sous tension ­extrême dans laquelle l’interdépendance générale enchaîne les plus exploitées à un travail balisé au rasoir par une armée de gestionnaires. Appliquer la loi sur les services essentiels jusqu’à l’absurde, comme l’ont fait les initiatrices de la grève ­inversée, c’est prendre sur soi l’irrationalité de la société, la souffrance démesurée qu’elle produit, afin de la montrer au grand jour. C’est aussi ouvrir la possibilité d’une prise en charge du plancher par celles qui en assurent le bon fonctionnement au prix de leur propre santé.

Or cette grève inédite, nous l’avons vite compris, ne viendra pas. Pas maintenant en tout cas. Les lois à son encontre sont trop nombreuses et les divisions intersyndicales trop importantes. Le soi-disant Front commun, qui n’a de commun que le nom, n’offre aucun soutien à la poignée de syndicats ayant osé vo­ter la grève. Trop occupé par les chiffres et les pourcentages, il a oublié depuis longtemps comment on fait la grève. Tel que cela s’est produit lors de la lutte avortée contre la loi 3, ce sont les juristes et les avocats qui se préparent au combat.

Tandis qu’un décret pour imposer les conditions de travail pointe à l’horizon, la désinvolture des syndicats dépasse l’entendement. À l’automne, quand les coupures commençaient à se faire sentir sur le plancher, ils ont remis ça à plus tard, ils ont parlé d’un printemps chaud. Le printemps venu, alors qu’ils n’ont fait aucune des démarches minimales nécessaires au déclenchement d’une grève, ils parlent maintenant d’un automne chaud. Leurs simagrées ne font même plus rire. Mais il y a un dossier qu’ils n’ont pas l’intention de remettre à plus tard, c’est celui du maraudage. Ils sont là-dessus depuis l’automne, et cette fois, c’est vrai que ça va être chaud ! Vu les restructurations monstres qu’elle promet, la loi 10 a de quoi faire peur. Par ses conséquences inévitables sur le plan de l’organisation syndicale, l’offensive du gouvernement aura déréglé la pseudo machine contestataire qui en est à ses derniers soubre­ sauts. Après la farce du Front commun, la tragédie du maraudage et les syndiqués qui se font la peau sous le regard vide et satisfait des gestionnaires de leur souffrance.

Entre-temps, nous ferons comme tout le monde, nous attendrons le décret. Et peut-être, avec lui, une réponse proportionnelle à l’affront patronal et syndical.

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