Emprisonnez nos chefs!

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 1 avril 2015

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Qui veut parler de grève avec sérieux aujourd’hui doit aussitôt révéler ses penchants criminels. Confiants qu’une confession publique montrera que le visage du crime est en fait celui de tout un chacun, nous, les presque hors-la-loi, les demain-coupables, passons immédiatement aux aveux. Oui, nous sommes des preneurs d’otages ! Oui, nous voulons paralyser le système! Puisqu’il faut à tout prix le reconnaître. Et criminels, ça vaut aussi pour tous les autres qui ont trop à perdre pour être solidaires, à commencer par les chefs des centrales. Pas connus pour leurs scrupules sur la légalité, eux. Pourtant quand vient le temps de faire la grève, ça ­devient frileux. Qu’ils prennent au sérieux leur devoir et appellent enfin, orga­nisent enfin la contestation nécessaire, même en toute illégalité. Surtout en toute illégalité. Que, pour une fois, ils se rendent en prison pour autre chose que leurs magouilles et leurs extorsions. Ils nous rendront beaucoup plus service en dedans qu’en dehors. Incarcérez-moi ça, et qu’ils servent enfin leur cause dignement.

La grève est en tension constante entre son moment légal, où elle fonctionne dans les balises du système, et son inévitable illégalité, des suites d’une loi spéciale. On ne peut plus penser ces moments séparément. Ce sont deux phases d’un même processus. Si on se rend jusque-là, jusqu’à ce qu’une loi surgisse pour dire que la contestation légale d’hier est aujourd’hui criminelle, ce ne sera pas la grève qui changera soudainement de nature, mais le gouvernement qui montrera son vrai visage. Avec à sa disposition tout un attirail juridique bien rodé pour sévir à la moindre incartade, qui donc pourrait croire encore au droit de grève de ses employées?

Le paroxysme de la lutte, le moment où il faudra se tenir ensemble, se présentera lorsque le gouvernement nous enfoncera ses lois dans la gorge tandis que les centrales appelleront au calme, à la retenue, à la trêve. Assez joué. Rentrez chez vous. La lutte continue devant les tribunaux et, des nouvelles, vous en aurezau téléjournal comme tout le monde. Les grévistes rentreront au travail, honteux, sous le regard méprisant de la direction. La grève n’aura été qu’une aventure ridicule.

Pour qui ce scénario écœure, il reste la grève illégale. Pas à avoir peur d’être des criminels, si ça signifie de rester intègres et fidèles à ses principes dans une société qui n’en a pas. Une société qui regarde d’un mauvais œil ceux qui prétendent aux principes. Ce serait nous, les bêtes à abattre, les profiteurs, ceux et celles qui, en osant encore parler de grève aujourd’hui, ne respectent rien. Faudrait se résoudre à penser qu’elle est devenue impossible à cause des lois. Mais la loi, c’est une construction humaine. Comme le ciel, comme la science. Ceux qui ont trop cru au ciel, trop cru à la science, n’ont rien pu changer à leur vie vraiment.

En 1972, les travailleurs et travailleuses se sont insurgées contre l’emprisonnement de leurs chefs syndicaux qui les avaient invitées quelques semaines plus tôt à défier les injonctions du gouvernement. Tous les syndicalistes de combat aiment le rappeler. Ce dont ils parlent moins en revanche, c’est de la volte-face de ces mêmes chefs qui, trois semaines auparavant, au zénith de la plus grosse grève de toute l’histoire du Québec, ont demandé à leurs membres de retourner gentiment au travail malgré un vote de grève positif. On peine à imaginer ce qu’aurait été la poursuite de cette grève dans un contexte aussi explosif, après l’adoption de la loi 19. Ça restera une fantaisie pour romancier. Au lieu de faire le bilan de leur échec et de la clownerie d’une démocratie des plus virils, les syndicalistes ont créé un mythe, un mythe dans lequel des milliers de travailleurs se soulèvent dans l’heure et sans mot d’ordre pour sortir leurs braves représentants du trou.

Il n’y avait pas de meilleur moyen pour s’assurer qu’une telle situation ne se reproduise pas. Plus jamais un travailleur ne mettra en péril sa sécurité pour une autorité aussi ridicule, et plus jamais une autorité aussi ridicule n’osera croire qu’on l’écoute. Non, il n’y a aucune chance qu’un appel à enfreindre la loi soit émis de nouveau par les chefs d’aujourd’hui. Et ce n’est pas parce que nous n’avons plus les mêmes chefs qu’autrefois, idée creuse par excellence des mélancoliques, non, c’est parce que le syndica­lisme aujourd’hui est une carrière confortable. « Emprisonnez nos chefs » est le nouveau mot d’ordre de la lutte des travailleuses, le contre-pied du mythe fondateur du syndicalisme québécois. Faire la grève aujourd’hui, c’est dépasser le syndicalisme autoritaire des années 70, c’est la faire sans les chefs, contre les chefs.

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