De la misère publique à la violence privée

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 27 mars 2015

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Le mépris envers les travailleuses et les travailleurs du secteur public, dont l’écho se fait désormais entendre sur presque toutes les tribunes, est à prendre très au sérieux. Gras durs, paresseux, chialeurs par-dessus le marché, crispés sur leurs avantages sociaux comme un vieux croulant sur sa bourse, incapables de la moindre considération pour tout ce qui ne concerne pas leurs propres conditions de travail, voilà comment sont dépeints les fonctionnaires d’un État-providence dans les ruines duquel ils ont l’audace de chercher à maintenir leur petite situation, devenue depuis fort longtemps anachronique.

Ce salissage répandu non seulement par les médias de masse mais aussi par un nombre croissant de syndiqués du privé ne fait qu’encou­rager la mise en compétition des travailleuses et des travailleurs au profit d’un État qui se bouffe lui-même, à la demande de ses amis les patrons, avec la sous-traitance et les subventions octroyées au privé. Quelle ironie de voir le secteur public, suivant la quête obligatoire de l’État minimal, se transformer lui-même en appendice du privé, faisant ainsi apparaître les spécificités historiques du public comme de simples obstacles, heureusement en voie de disparaître, sur la sainte route du progrès !

Si on ne peut reprocher aux syndiqués du privé de ne pas envier ceux et celles qui travaillent pour un secteur public en train de s’autodigérer, reste qu’ils se trompent gravement, lorsqu’ils s’imaginent être du bon côté de l’histoire. Ils se trompent s’ils pensent — comme les employés de l’usine Alouette acceptant de ne pas être syndiqués pour avoir de meilleurs salaires — que le mouvement dans lequel ils sont pris les conduit ­ailleurs que dans un passé qui savoure sa victoire sur la révolution tranquille. Ils se trompent parce qu’ils oublient que la liberté et la souplesse dont ils bénéficient par rapport au public, ils l’obtiennent au prix d’une perte croissante de leur capacité à intervenir sur les conditions dans lesquelles leur travail se déroule. Ils se trompent parce qu’ils pensent pouvoir sortir gagnants de la marchandisation croissante de la santé et de l’éducation, des sphères de la reproduction sociale opposées par nature au règne sans partage de la production totale.

Or les syndiqués du public se trompent eux aussi, s’ils pensent pouvoir lutter contre la destruction de leur secteur sans du même coup forcer le patronat à refiler la note aux travailleuses et aux travailleurs du privé. Mais si les syndiqués de la fonction publique ne peuvent se battre contre leur disparition programmée sans se battre aussi contre le privé, ils doivent en même temps être prêts à offrir leur support aux luttes menées par tous les syndiqués.

L’espoir réside dans la possibilité d’une grève conjointe des deux secteurs menée à la fois contre l’État et contre la partie patronale du secteur privé, qui convergent dans la mise en compétition entre eux des syndiqués au profit d’un État minimal régnant discrètement sur le paradis de la libre exploitation. Cette avenue seule serait susceptible de freiner le projet de destruction systématique des acquis que le mouvement ouvrier québécois a arraché de haute lutte à un système qui prend aujourd’hui sa revanche.

Partout il y a des coupures et des réorganisations. Il est temps de développer un programme commun pour les contrer par-delà nos sphères d’activités. Il y a longtemps que les syndicats ont démontré leur incapacité à réaliser une telle unité, et ce, même s’ils rassemblent des travailleurs des deux mondes. Au sein des centrales, rien ne lie les revendications du privé et du public. Chaque négociation réaffirme la division qui règne entre les travailleurs des différents secteurs, les mettant en compétition les uns contre les autres. C’est ce cycle qu’il faut briser.

Le problème principal demeure l’absence de centralité du processus de négociation. Les syndicats négocient séparément leurs conventions à dates variables, et n’ont pas d’interlocuteur commun. C’est pour cette raison que la négociation des travailleurs et des travailleuses du secteur public représente une opportunité politique à saisir. La masse critique de potentiels grévistes qui, à date fixe, négocient leurs conditions de travail représente l’occasion parfaite d’améliorer le sort de tous les membres de la société.

En 1972, la revendication des 100 $ par semaine minimum a donné un aperçu de ce que pourrait être une revendication dépassant le corpora­tisme qui règne depuis. Aujourd’hui, les travailleuses du secteur public peuvent aller plus loin et refuser l’anarchie structurelle qu’imposent les négociations autonomisées et particulières du secteur privé. Cela, toutefois, nécessite la création d’une plateforme politique commune ­incluant aussi bien les revendications du privé que celles du public, en vue d’une lutte menée à la fois contre l’État et les chefs d’entreprise, qui eux s’entendent à merveille, quand il s’agit de couper.

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