Conditions féminines

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 25 mars 2015

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Il y en a beaucoup pour faire une corrélation directe entre l’absence de combativité du secteur public et le fait qu’il soit majoritairement composé de femmes. Cette idée selon laquelle les travailleuses sont incapables de se battre est étrangement populaire à gauche comme à droite. Aliénées, soumises, matantes, commères hypocrites : c’est toujours la même rengaine. On les infériorise, on les méprise. Depuis longtemps les femmes ont dû porter sur leurs épaules le poids des grèves ouvrières, toujours à l’ombre de ses plus virils héros, confinées à la maison avec les enfants. Au service de l’État moderne et de ses nouvelles institutions qui prennent en charge la population à la place des communautés qui se désagrègent, elles dédoublent leurs fonctions domestiques, désormais spécialisées et professionnalisées dans le secteur public. Responsables des tâches d’entretien d’une société aménagée pour l’entreprise privée, préposées, infirmières, concierges, cuisinières et professeures sont devenues les ménagères de l’usine-monde.

L’impression que la grève des travailleuses du secteur public est impossible vient de ce qu’elles se heurtent sans cesse à une double force : en plus d’un affrontement avec l’État, la grève des femmes implique aussi une guerre contre tous les autres travailleurs qui bénéficient de leur dévouement quotidien. Leurs intérêts attaqués, ceux-ci auront vite fait de se ranger derrière le gouvernement et sa prévisible loi spéciale. On ­entend d’ici les bonzes du mouvement syndical nous rappeler leur apport à l’émancipation des femmes, mais ils ne parlent jamais des ratés exemplaires qui ponctuent l’histoire des luttes du secteur public depuis 1972, pas plus que de la culture virile qui règne dans les syndicats, une culture qui n’a plus aujourd’hui aucune efficacité.

Ce sont les femmes elles-mêmes qui admettent l’impossibilité de faire grève dans leur secteur d’emploi. Elles savent pertinemment que leur travail est essentiel et qu’une interruption de celui-ci, ne serait-ce que partielle, engendrerait tout de suite une crise sociale d’une ampleur sidérale. En éducation par exemple, une grève massive de la maternelle au secondaire impliquerait pratiquement la paralysie de toutes les familles du Québec. Il faudrait caser tous ces enfants quelque part et on voit d’ici l’ampleur du casse-tête. Et en santé, le public ne manquerait pas de mora­liser les grévistes accusées, on le devine, de mettre en danger les patients, une accusation on ne peut plus honteuse contre ces femmes qui sacrifient chaque jour leur santé pour les aînés et les handicapés. Si les femmes hésitent à faire la grève, c’est aussi parce qu’elles pensent à leurs consœurs qui devront encore une fois prendre sur elles le poids des obligations familiales pendant les hostilités.

Bref, les femmes savent mieux que les hommes quel est le coût social d’une grève. Elles connaissent l’ampleur de la tâche pour qui veut combattre la suprématie de l’économie de marché à partir d’une position su­balterne. Cette conscience écrase, mais elle peut du jour au len­demain se transformer en puissance d’agir. La condition de possibilité de ce renversement repose sur une prise de conscience féministe. Il n’y a pas d’échappatoire possible pour les travailleuses : lutter revient à repen­ser totalement le rôle des femmes dans la société et à apporter la grève jusque dans leur vie intime, contre les forces adverses qui réclament leurs biberons. Cela implique d’en finir avec la fiction de l’empathie naturelle féminine qui, dûment intériorisée, rend les femmes plus susceptibles d’être manipulées par le chantage émotif violent de l’opinion publique. La désensibilisation au flux d’opinions est aussi nécessaire que la désensibilisation aux cris des enfants capricieux.

La fonction vitale qu’on assigne au travail traditionnellement réservé aux femmes assure la soumission de celles qui l’exécutent sans questionner ni son organisation ni leur rôle dans la société. Il est en effet impossible d’arrêter de soigner les malades, comme il est impensable de laisser des enfants en bas âge sans surveillance. Mais cela ne représente qu’une partie du travail et d’ailleurs, il est injuste que celui-ci soit toujours dévolu aux femmes. La socialisation et la rationalisation constante du travail des femmes, si elle renforce le pouvoir de l’État sur celles-ci, doivent aussi leur permettre d’agir collectivement sur son déroulement, de le transformer. Et parce que ce travail est fondé sur la subordination des femmes aux intérêts faussement universels de l’État, il est inconcevable de le chan­ger sans adresser cette question. La position stratégique des femmes en lutte peut faire exploser la mécanique revendicative et apporter le débat dans la vie privée, lieu qui est aujourd’hui l’alibi par excellence de l’aliénation. La grève du secteur public devra être une grève féministe, une grève annonçant le dépassement du mouvement ouvrier traditionnel et de son monde d’intérêts borné aux chiffres, une grève qui reste à inventer, et qui ne pourra l’être que par les travailleuses en lutte elles-mêmes.

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