Kill the Artist in Your Head

Version imprimablepublié par Hors-d'Øeuvre le 23 mars 2017

Les cellules Courteau et Leguerrier sont, à compter de ce jour et par la présente, exclues de HØ. L’accusation qui pèse contre eux est fort grave: avoir écrit un roman. Pire, et cela mérite d’être souligné, ils ont déclaré entretenir l’ambition de pouvoir « un jour vivre de cette activité. » (correspondance interne, 2017)

Nos littérateurs en devenir se sont sentis justifiés d’agir ainsi après qu’ait été adoptée au congrès d’Auteuil (2012) comme stratégie générale du groupe « l’investissement du champ de la culture. » (« Rapport de congrès », document interne, 2012) Il s’agissait bien entendu de l’investissement à des fins de subversion et de destruction de ladite culture, comme ont feint de ne pas le comprendre les plus récents ex-membres de HØ.

Voyant là une opportunité en or d’être dispensés de leurs responsabilités face à leur classe sociale pour plutôt travailler à leur propre carrière, nos deux écrivains se sont lancés dans cette affaire après avoir obtenu un appui conditionnel du groupe.

L’accord de principe qu’avait donné l’Organe pour la production de ce roman tenait à ce que l’ouvrage « respecte les critères de base d’une production culturelle de nature révolutionnaire, à savoir l’efficacité tactique et le caractère subversif » (correspondance interne, 2013). Il n’était évidemment pas question pour nous d’encourager l’écriture d’un roman à proprement parler, activité parfaitement futile s’il en est. Il n’y a pas un voyou, pas même un voyou des lettres, qui peut se satisfaire de l’écriture comme métier. Le mandat était plutôt de réaliser une prouesse techno-scientifique en produisant « le seul roman d’avant-garde imaginable après la rupture situationniste d’avec le nashisme en 1962, c’est-à-dire un roman littéralement autodestructeur dans son contenu dont chaque exemplaire serait une micro-bombe dernier cri capable de se déclencher automatiquement dès la première tentative de lecture. » (« Consignes supplémentaires au comité Roman », document interne, 2014) Au lieu du prototype attendu, c’est de malheureuses épreuves provoquant amertume et déception que nous avons reçues.

La situation en serait restée là, et cette merde serait passée aux poubelles de l’Histoire sans cérémonie, si l’intervention des auteurs dans une campagne politique du groupe ne nous avait forcés à en faire la lecture. Effectivement, dans le cadre de sa campagne permanente contre le nationalisme, HØ projetait attenter à la personne de Gabriel Nadeau-Dubois par l’entremise de tartes à la crème, en employant un subterfuge qui ne laissait planer aucun doute sur le succès de l’opération. Vu les circonstances actuelles, c’est-à-dire la constitution de GND comme porte-parole de l’aile jeunesse d’une alliance interpartisane souverainiste des plus répugnantes, l’entartage en question a même été décrit par un membre comme étant « d’une absolue nécessité historique » (correspondance interne, 2017), preuve du sérieux avec lequel cette tâche était envisagée. Une crise de nerfs de nos auteurs puis l’imposition du silence de par leurs hurlements, le tout suivi de menaces diverses allant jusqu’à la délation policière, a provoqué à la fois la fin de la réunion traitant de cette question, sa caducité même et la défaite, une fois de plus, de la nécessité historique révolutionnaire.

À la lumière du texte produit, il n’est pas surprenant que GND lui-même ait donné son accord à la publication du roman (correspondance interne, 2017). Cet accord, hautement suspect aux yeux de l’organisation, a donné lieu aux premiers soupçons formulés à l’encontre des littérateurs. La seule œuvre acceptable aux yeux de HØ est celle qui envoie ses auteurs devant les tribunaux.

Dans Tenir Parole, Gabriel Nadeau-Dubois passe du petit chef intéressé que l’on a connu en 2012 à un personnage héroïque poursuivant une grève jusqu’au-boutiste à la fois contre le gouvernement et ce qu’il convient d’appeler l’aliénation étudiante. C’est là un mensonge que nous ne pouvons supporter. L’absence de critiques formulées à l’encontre du porte-parole s’y double du simulacre de conscience de classe dont l’ont doté nos ex-renégats. Il existe un terme très clair pour qualifier une telle imposture: le révisionnisme.

Écrire un roman était pertinent il y a, quoi, 150 ans?, alors que cette forme éculée a pu trouver un nouvel âge d’or en s’adaptant à la consommation de masse de la société bourgeoise naissante. À l’époque, la lecture d’un roman pouvait encore provoquer des situations nouvelles, voire ne nuire que dans une mesure négligeable à la conscience de classe. Mais à notre époque, bercée on le sait par la musique et les clips insignifiants (au sens de Jameson), même le militant ordinaire - voilà bien un archétype qui fait peur! - sait que la littérature ne sert à rien. Rien à rien. Au moins, ça, Gabriel l’a compris, lui qui écrit des livres non pas pour être lu mais pour être reconnu comme celui qui en a écrit. Produire l’inutile, c’est exister socialement: une personnalité publique est pour ainsi dire une accumulation de temps perdu devenue image.

« Flairer la bonne affaire. » C’est là une définition opératoire que nous avions donnée du rôle de l’avant-garde il y a de cela bien longtemps, alors même que nous intégrions Courteau et Leguerrier en notre sein (« Du sens des affaires comme sens de l’Histoire », document interne, 2009). L’idée était que ce n’est qu’une fois débarrassée du fantasme du Génie et du culte du Nouveau – bref, de la tradition – qu’elle peut entamer sa marche opportuniste vers la Révolution, seule marque valable de la réussite d’un projet « culturel ». Il est bien clair, à voir le contrat de misère que les auteurs ont paraphé en salivant d’avance à l’idée de leur intronisation dans le champ de ruines de la culture livresque queb’, qu’ils n’ont rien appris de leur séjour parmi nous. Comme tous les petits, ils abandonnent tous les droits qu’ils pourraient avoir sur ce qu’il faut bien appeler leur œuvre, en échange d’un code-barres et d’un ISBN.

L’histoire des avant-gardes en est une d’exclusion. Il est vrai qu’à cet égard HØ fait piètre figure. Depuis que nous avons mis fin au cabotinage de notre jeunesse, une période qui reste pour les imbéciles notre moment de gloire, nulle autocritique n’avait été produite. Nous remédions aujourd’hui à cela devant la menace d’une récupération artistique aussi fictionnelle que le roman lui-même. Nous sommes bien obligés par ailleurs d’admettre que les exclus ont d’abord été nos amis, et que cette vérité est honteuse. Car le blâme d’une exclusion revient en définitive à l’organisation qui la pratique, n’ayant pas su dès le départ garder ses droits devant la bêtise. Il a été convenu de réécrire l’examen d’entrée de notre organisation de sorte à détecter ceux qui ne tirent pas par eux-mêmes les conclusions les plus extrêmes de notre praxis. D’aucuns y verront un progrès, mais puisque nous ne recrutons pas, nous espérons que cette inutile activité pourra nous faire rentrer nous aussi quelque peu dans la sphère publique.

HØ ne sera pas pris en otage par ses propres membres, et ne déclarera de trêve politique avec personne au profit d’une œuvre de littérature, ni d’aucune œuvre. À quoi croyaient-ils donc que notre nom même référait? HØ revendique sa pleine autonomie, par rapport à l’art comme par rapport à la carrière de ses membres. Les cellules Junet et Simard, qui ont dans le cadre de leur travail cinématographique noué des alliances suspectes du côté du syndicalisme bureaucratique, se savent sous étroite surveillance. De même pour la cellule Thiam, qui fraternise avec la diaspora petite-bourgeoise des taximen, ainsi que les cellules Lord et Bélanger, qui fricotent avec le gratin culturel postmoderne du design et de la collaboration urbanistique. L’indulgence dont l’Organe a fait preuve jusqu’ici envers l’aliénation artistique de ses membres tire à sa fin. Il ne restera bientôt, dans HØ comme dans le monde, que des prolétaires authentiques.

Outre l’exclusion qui les obligera à échouer sans notre complicité leur carrière de misère, nous sommons publiquement les auteurs de rembourser d’ici le 1er septembre prochain les 2 550,26 $ que l’organisation a investis entre le 13 août 2013 et le 1er février 2017 dans cette aventure des plus rétrogrades. Prenez ça sur vos chimériques droits d’auteurs, minables, sinon l’automne sera chaud!

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