Le suicide est-il une solution?

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publié par Guillaume Beauvais le 5 novembre 2011

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »1 Voilà le mot tranchant qu’a écrit Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe et le défi que nous avons décidé de relever ici. Cela s’entend, nous n’avons pas l’intention de disserter sur le droit à l’euthanasie et au suicide.2 Il est évidemment scandaleux, selon nous, que les lois s’y opposent : c’est une question élémentaire de liberté. Pourtant, même s’il était légalisé, on ne saurait se donner la mort de son plein gré dans cette société malsaine et incapable. Il demeure en effet incompréhensible, malgré toute la dignité cruellement arrachée aux personnes souffrantes qui souhaitent mourir, de faire de ce droit un cheval de bataille réformiste alors que l’on sait qu’il serait instrumentalisé pour se débarrasser des individus trop lourds financièrement ou trop accablants pour la famille patriarcale, alors que l’on comprend la part de responsabilité du système et de ses mauvaises politiques quant aux problèmes d’ordre psychologique et physique. Dans le monde actuel, « le suicide est un mot mal fait; ce qui tue n’est pas identique à ce qui est tué » (Théodore Jouffroy).

On a le réflexe de concevoir le problème du suicide comme essentiellement négatif. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le premier numéro de La Révolution surréaliste interpellait ses lecteurs par la question provocatrice : « Le suicide est-il une solution ? » En effet, les surréalistes portaient encore à cette époque tout le poids du nihilisme dada. C’est toutefois en évitant ce genre de travers qui se répercutent jusque dans la formulation de cette interrogation que nous pourrons mieux mener notre enquête, que nous serons digne de nous approprier l’héritage antibourgeois des avant-gardes passées, un legs honteusement malmené par les institutions et le marché de l’art. Le suicide n’est que l’envers d’une réflexion beaucoup plus positive. S’offrir le choix de mourir, c’est aussi décider ou non de vivre, dans telle ou telle condition, de telle ou telle façon. Certes, nous comprenons la force du désespoir en vertu duquel nous exprimerons toute notre haine envers un âge historique inconciliable avec la grandeur de l’idée du bonheur; seulement, ce n’est pas la mort qui constitue la charpente de la question fondamentale de la philosophie, mais plutôt la vie, et plus précisément ce qu’elle devrait être pour mériter d’être vécue et ce que nous devrions faire pour qu’elle le soit.

La mesure par excellence de la valeur à accorder à la vie humaine se trouve dans le bonheur qui, en tant que sentiment de bien-être et d’appréciation de l’existence, ne peut provenir que des efforts qu’une personne reposée accomplit afin d’améliorer son esprit, son corps et son rapport au monde. Mais être heureux n’est pas chose facile : cela exige de la méthode. Nous avons choisi d’expliquer ici la portée de quatre concepts méthodologiques (la totalité, la dialectique, la spécificité historique et la raison objective) dont l’entendement semble nécessaire afin de bien répondre à la fameuse colle posée par les surréalistes.

La société, comme la nature physique, forme un tout. Certes, lorsqu’on veut appréhender la réalité avec la pensée et le langage, l’isolement des composantes est inévitable, tel que l’indique Georg Lukács dans Histoire et conscience de classe : « Ce qui reste pourtant décisif, c’est d’user de cet isolement comme un moyen pour la connaissance du tout, c’est-à-dire de l’intégrer dans un contexte d’ensemble. »3 La difficulté provient donc fatalement de l’erreur induite par toute conceptualisation qui, en la représentant composée de spécificités clairement séparées les unes des autres, fragmente la réalité malgré sa nature indivisible et la fige alors qu’elle est en constante transformation puisque ordonnée par ses éléments en interaction. Marx donne différents exemples de l’importance de la compréhension de l’ensemble pour saisir la substance des éléments isolés eux-mêmes : « Un nègre est un nègre, c’est dans certaines conditions seulement qu’il devient un esclave. Une machine à tisser le coton est une machine à tisser le coton; c’est dans certaines conditions seulement qu’elle devient capital. Séparée de ces conditions, elle est aussi peu capital que l’or n’est en soi de l’argent ou le sucre, prix du sucre. » En fait, tout notre savoir, tous nos comportements, toute notre culture sont tributaires des apprentissages collectifs et historiques de l’humanité. « Bien que son contenu diffère d’une personne à l’autre, l’expérience, tout ce qui est acquis, n’est pas dans son essence quelque chose de personnel; elle est au-dessus de l’individu, car elle a pour base indispensable la société entière » (Anton Pannekoek). Ainsi, c’est dans le cadre du processus social que sont nés le langage et la pensée abstraite. La collectivité a toujours été nécessaire à la survie même de l’humanité et notre espèce s’est développée grâce à une socialisation sans comparaison dans le règne animal. En d’autres mots, « l’être humain n’est pas une abstraction inhérente à chacun des individus pris isolément, dans sa réalité, l’être humain est l’ensemble des rapports sociau » (Marx).

Il est évident que la méthode dialectique ne peut pas correspondre à l’habitude paresseuse de ne voir dans les grandes questions politiques qu’une suite approximative d’actions et de réactions réciproques. Forcément, « le concret est concret parce qu’il est synthèse de plusieurs déterminations, donc unité de la diversité » (Marx), mais c’est bien pour cette raison que s’en tenir à la notion de la totalité afin d’expliquer n’importe quelle problématique ne nous avance en rien. « La catégorie de la totalité n’abolit pas ses moments constitutifs dans une unité indifférenciée » (Lukács). Le défi consiste alors à identifier les éléments en interaction au sein de cette catégorie, à énoncer leurs fonctions particulières dans le renouvellement des rapports sociaux, cela tant au niveau de leur évolution que de leur conservation et ainsi à comprendre dans toutes ses nuances le mouvement qui en résulte. La dialectique, en analysant notre monde à partir des rapports qu’entretiennent ses différentes composantes, résout donc l’un des plus importants problèmes de la pensée contemporaine : d’un côté, elle s’attaque aux spécialisations au sein desquelles « plus les faits sont scrupuleusement examinés dans leur isolement, moins ils peuvent indiquer, sans ambiguïté, une direction déterminée » (Lukács); de l’autre, elle combat la tradition prétentieuse d’une pratique de la philosophie à ce point éloignée de la réalité sensible que l’on se représente ses adeptes tels des réfugiés dans le pur monde des idées, tout simplement incapables d’analyser les aspects concrets et particuliers d’une réalité donnée.

L’histoire n’est rien d’autre que le mouvement, pas nécessairement progressif, de la totalité sociale dont les mutations sont provoquées par les relations contradictoires de ses éléments. La spécificité historique est ce concept qui explique, en toute conformité avec une ethnologie qui a largement démontré au cours du dernier siècle l’extrême diversité sociale des peuples, que toute organisation du travail et du repos est propre à son époque. En conséquence, « les rapports de la production bourgeoise ne sont pas des catégories éternelles » (Marx), mais doivent au contraire être appréhendés comme une expérience singulière de l’histoire humaine. Jamais auparavant nous n’avions vécu dans un monde qui ressemblait, même approximativement, à celui d’aujourd’hui. S’il est vrai que la société détermine le comportement d’une population, les intérêts de chacun ne concordent jamais avec une reproduction exacte de la structure sociale. De tout temps, les individus et les groupes ont donc eu une influence primordiale sur le monde qui les entourait par la conscience de leur situation et par les actes qui en découlaient. C’est à partir de cette relation entre le sujet (l’individu, le théoricien, le révolutionnaire, l’organisation politique) et l’objet (la totalité, la société, le moment présent et futur) qu’Asger Jorn concluait que « le rôle dialectique de l’esprit est d’incliner le possible vers des formes souhaitables ».

Max Horkheimer distingue deux formes de rationalité. La raison subjective, souvent appelée empirisme, ne concerne que le sujet et les différents moyens dont il dispose dans la poursuite de ses buts. Quant à elle, la théorie objective de la raison vise « à constituer un système compréhensif ou hiérarchique de tous les êtres, incluant l’homme et ses buts. Le degré de rationalité de la vie d’un homme peut être déterminé selon que celle-ci est plus ou moins en harmonie avec cette totalité. Sa structure objective, et non point seulement l’homme et ses objectifs, doit être la mesure des actions et pensées individuelles. Ce concept de raison n’a jamais exclu la raison subjective, mais il considère cette dernière comme une expression partielle et limitée de la rationalité universelle. La théorie de la raison objective n’est pas centrée sur la coordination entre conduite et but, mais sur l’idée du plus grand bien, sur le problème de la destinée humaine et sur la manière de réaliser les fins dernières. » C’est en ce sens que nous voulons discuter ici de la totalité de l’organisation sociale et, d’un point de vue moral, des fins dernières de la conduite de chacun. Le dessein de la pensée consiste pour nous à préciser les contours d’une attitude exemplaire qui sera certes mouvante, tenant compte du caractère dialectique de l’histoire, mais aussi capable de transcendance.

À l’heure où il est bien vu d’être pessimiste quant à l’avenir de notre espèce, la question du suicide devient cruciale. L’organisation sociale délimitant par nature le champ d’action de la population et constituant ainsi le facteur le plus influent sur le niveau de bonheur général, sa critique radicale renferme l’une des clefs de l’énigme. Mais le monde connaît encore aujourd’hui des sursauts d’humanité et c’est à partir de ceux-ci, davantage qu’à partir des dernières tentatives révolutionnaires, que nous dessinerons les contours d’une civilisation nouvelle, que nous lèverons le voile sur le potentiel de notre époque à élever la valeur de la vie à des niveaux inégalés. En dernier lieu, afin de progresser collectivement vers un monde meilleur et de reléguer au passé un système basé sur la puissance surhumaine accordée à la marchandise, au patriarcat, au racisme et aux autres discriminations, nous tenterons de préciser en toute humilité la conduite conséquente à adopter dans les circonstances actuelles. Le suicide est un acte individuel et concret; son rejet porte aussi en lui-même des gestes individuels et concrets.

Le spleen n’est pas un mal propre au XIXe siècle. La population d’aujourd’hui est blasée. De mauvaises habitudes ponctuent sa vie quotidienne si bien qu’avoir une bonne opinion de soi-même devient un combat de tous les jours. Qui ignore ces journées où rien ne nous inspire, y compris nos projets les plus passionnants, de ces journées où nous trouvons tout le monde un peu insignifiant, même nos proches? Ceux et celles qui n’en vivent pas ne sont pas plus heureux, car c’est un stress des plus accablants qui les fait fonctionner. Une statistique révélatrice illustre à quel point notre vie est médiocre : en 2009, FML (Fuck my life) était le mot le plus utilisé dans les statuts Facebook.4 Mais cela n’est qu’anecdotique en comparaison de notre incapacité à nous étonner, à nous émouvoir et à nous insurger devant la misère du monde. La faim et la soif ne sont plus que banales fatalités. Nous avons toutes les raisons de craindre à long terme pour la survie même de l’espèce humaine tant les problèmes liés à l’environnement se sont multipliés au cours des dernières décennies. Et que dire de la guerre alors que les moindres vœux de paix sont taxés de naïveté? Comment en sommes-nous arrivés là?

L’évolution de la société est complexe et la résumer aux intérêts du Capital serait une erreur. Le processus historique est animé principalement par les rapports de forces entre groupes aux intérêts divergents quoique entrelacés. Une foule de facteurs peuvent l’influencer, y compris l’action politique des dominés, y compris les horreurs, tels le patriarcat, le racisme et l’hétérosexisme qui, provenant d’époques éloignées de la nôtre, ont pris une multitude de formes variables au fil du temps. Nous sommes en face de différents principes qui influencent toute activité humaine, qui se renforcent et se contredisent à la fois parce que le capitalisme, sans égard à sa logique intrinsèque, s’est construit sur des formes de domination qu’il n’a pas inventées – des formes de domination qui ont su elles-mêmes l’exploiter à leur avantage. Le Capital n’est donc pas le seul facteur qui influence les rapports sociaux et économiques.

Reste que la vie quotidienne de la population demeure profondément marquée par une économie dont l’objectif se résume à une accumulation croissante et absurde de capital. En effet, les différents acteurs de la production économique limitent l’organisation de celle-ci à une course aux profits qui supplante tout le reste, le poids accordé à la valeur d’échange des produits y surpassant considérablement celui de leur valeur d’usage. Cette folie prend forme dans une large part sur le terrain des marchés, comme celui de la bourse, destinés à la production d’un capital fictif, étranger au travail concret et concentré dans les mains d’une infime minorité. Isaac Roubine, marxologue des années 1920, synthétise bien les conséquences démesurées de la force du Capital sur nos vies : « par “ réification des rapports de production “, Marx entend le procès par lequel des rapports de production déterminés entre les hommes (par exemple entre capitalistes et ouvriers) confèrent une forme sociale déterminée, ou des caractéristiques sociales déterminées, aux choses par l’intermédiaire desquelles les hommes entrent dans ces rapports mutuels. [...] Par “ personnification des choses “, Marx entend le procès qui permet au propriétaire de choses ayant une forme sociale déterminée, par exemple la forme de capital, d’apparaître sous la forme d’un capitaliste et d’entrer dans des rapports de production concrets avec d’autres hommes. » En d’autres mots, les relations entre personnes sont fondées sur le règne des choses pendant que celles-ci prennent un visage humain. De surcroît, le monde des marchandises a ses propres règles qui dépassent notre volonté. La baisse tendancielle des taux de profits en est une des principales. Elle s’explique par le fait que la bourgeoisie investit invariablement une part croissante de ses profits dans les moyens de production afin d’augmenter sa productivité aux dépens du salaire de ses employés. Le capital aboutit dans des machines sans vie au détriment d’un investissement dans le travail, unique source de plus-value et donc d’enrichissement au point de vue macroéconomique. Les crises économiques sont alors causées par un fort déséquilibre entre la richesse réelle et la proportion de celle-ci investie dans l’accumulation du capital. L’évolution des taux de profits au cours des dernières décennies force à faire le constat suivant : s’ils ont diminué entre les années 1960 et la récession de 1982, ils augmentent au contraire depuis l’avènement du néolibéralisme et la mise en place d’une avalanche de moyens favorisant les entreprises, de la déréglementation aux délocalisations en passant par les privatisations. Cependant, ces mesures, comme nous le vivons depuis le début de la crise en 2007, ne peuvent pas contrer éternellement la lourde tendance à une baisse des taux de profits. Les contradictions économiques seront de plus en plus dangereuses et la lutte contre celles-ci par la bourgeoisie, asservie à la logique de son propre système, ne se fera pas sans douleur pour la population. C’est pourquoi, malgré l’apparence de contradiction, l’âge de la retraite augmente aujourd’hui aussi rapidement que la productivité stimulée par les nouvelles technologies. Mais s’il est fréquent de condamner le capitalisme pour les récessions qu’il nous fait subir, la toute-puissance de la finance a d’autres effets encore plus pernicieux bien que méconnus. Ainsi en est-il d’une division du travail qui s’est fortement accentuée lors des révolutions industrielles : « Les organes particuliers d’un tout compact se sont détachés les uns des autres, se sont décomposés et se sont isolés jusqu’au point où le lien entre les différents travaux n’a plus été maintenu que par l’échange de leurs produits » (Marx). La cohérence de l’ensemble de la production sociale en a subi sévèrement les répercussions, restreignant de façon dramatique les possibilités de l’économie politique. C’est dans ces conditions générales que le salarié, le travailleur autonome et l’étudiant – en d’autres mots, le prolétaire contemporain – effectue son job. Les choix professionnels qui s’offrent à lui ne lui permettent pas « une libre activité physique et intellectuelle », mais le forcent plutôt à un labeur qui ne lui appartient pas (Marx). Ses loisirs sont eux aussi préalablement sélectionnés par les lois marchandes. Il est devenu étranger à lui-même.

D’une certaine façon, la construction patriarcale des genres a le même impact que le Capital : elle empêche l’humanité de développer consciemment les rapports sociaux selon ses propres intérêts. En encourageant dès le jeune âge les enfants à adopter certains traits typiquement féminins ou masculins, on s’attaque à la formation de personnalités équilibrées et diversifiées. C’est dans la répression sexuelle que la distance est la plus frappante entre l’éducation des filles et celle des garçons. Pendant qu’on valorise plus souvent qu’autrement la virginité chez les unes, on considère la perversité comme une norme chez les autres et, peu à peu, les mâles s’imaginent que le corps des femelles devrait leur appartenir. Celles-ci en subiront toute leur vie les contrecoups à travers les remarques désobligeantes, le harcèlement et les agressions. La marchandisation du corps féminin par l’industrie de la publicité, du sexe et de la culture n’est que la prévisible conséquence d’un patriarcat entretenant de multiples rapports avec le mode de production capitaliste. Ce dernier n’a jamais hésité à exploiter les patterns malsains des hommes et des femmes, modifiant pour le pire les habitudes sexuelles de notre espèce, les transformant en des pratiques toujours orientées vers le plaisir de l’homme et qui, se faisant, cachent une effroyable réalité tant elle est répandue, celle de la misère sexuelle, qui n’est d’ailleurs pas étrangère au fait que les relations de couple les plus dysfonctionnelles s’éternisent par crainte des suites économiques que pourrait entraîner une rupture. En fait, le patriarcat se manifeste partout et non pas uniquement dans les relations entre les hommes et les femmes. La construction sociale des genres place le champ féminin d’activités dans le domaine privé et sentimental, et le masculin dans le public et le rationnel. Dans ces conditions, il est logique que les femmes soient toujours scandaleusement plus pauvres que les hommes, sans accès aux postes de pouvoir que ce soit au sein de l’État ou des grandes entreprises. Si la mère à la maison se trouve dans une triste situation de dépendance économique et psychologique face à l’homme qui rapporte seul des sous pour la famille, il demeure irréaliste de prétendre que le deuxième sexe, en intégrant le marché du travail comme secrétaire, soignante, ménagère, éducatrice ou commis, s’est magiquement affranchi des autres tâches économiques qui lui sont dévolues, à savoir le labeur ménager. En outre, les efforts inhérents à la grossesse, qui relèvent des femmes pour des raisons biologiques, et à l’éducation des enfants, qui incombe socialement aux femmes, ne sont pas considérés à leur juste valeur quand elle ne nuisent pas carrément aux carrières des mères. On parle donc à la fois d’une division sexuelle entre le travail domestique et extradomestique, qui fait porter aux femmes le fardeau d’une double journée de travail, et d’une division sexuelle du travail rémunérateur. À la domination du foyer s’ajoute celle de patrons machistes qui se réapproprient le travail de leurs employées. En résumé, « le rapport entre les sexes (et la domination masculine) constitue une logique d’organisation du social qui forme un système à travers l’ensemble de l’espace social, sans qu’il y ait a priori prépondérance d’une sphère. Ce caractère de transversalité renvoie, pour nous, à la définition même d’un rapport social fondamental, c’est-à-dire d’un rapport autour duquel s’organise et se structure l’ensemble de la société » (Anne-Marie Daune-Richard et Anne-Marie Devreux). En d’autres mots, le patriarcat, composante primordiale de la totalité sociale actuelle d’une manière analogue au Capital, continue d’évoluer selon sa propre logique pendant que ce dernier s’en est naturellement imprégné à travers le travail gratuit des femmes et l’exploitation de sordides occasions d’affaires.

Quant à la question de l’origine du racisme, il faut d’abord dire que l’ethnocentrisme, selon ce que soutient l’anthropologie contemporaine, a été de toute époque et dans toute culture une norme universelle. Par contre, tel n’a pas été le cas de la domination systémique de peuples sur d’autres et de l’idéologie la justifiant. C’est au XVIe siècle, avec le commerce triangulaire duquel la classe marchande a su tirer son impressionnante richesse, que le racisme prend des proportions sans précédent. À la recherche de nouvelles sources d’accumulation, la noblesse anglaise, devenue capitaliste à la suite du mouvement des enclosures, s’alliera rapidement avec la bourgeoisie européenne pour profiter du marché international des esclaves et des ressources naturelles. Graduellement, les peuples du monde sont placés en compétition les uns contre les autres et on attribue des secteurs de l’économie à des régions de la Terre selon le niveau d’enrichissement qu’ils apportent aux populations locales. À travers ce qui est communément appelé la mondialisation5, c’est le travail de milliards d’individus et les principaux trésors des pays du tiers-monde qui sont extorqués par la bourgeoisie internationale, elle-même divisée au niveau national par la concurrence. Les conséquences, nous n’en voyons en Occident que la pointe de l’iceberg dans les impitoyables efforts de l’État pour entraver une immigration tristement espérée par d’innombrables pauvres qui souhaitent passer de l’autre côté de la frontière malgré le dur déracinement que cela entraîne. S’il existe dans les pays riches une division culturelle du travail et une foule de manifestations répugnantes du racisme latent qui en découle, c’est à travers la faim, les guerres, les dictatures, la soif, les ateliers de misère, le tourisme sexuel, la répression sauvage, les cas de pollution extrême, les épidémies et les ethnocides que s’exprime le plus crûment la discrimination basée sur le lieu de naissance. Le racisme de notre système est l’une des plus horribles choses qui aient été données d’exister.

Nous sommes à la merci d’un ordre insensé hérité de l’évolution historique. Dominés par notre propre organisation sociale, nous avons laissé des puissances étrangères, telles la logique marchande, la construction sociale des genres et la division internationale du travail, nous gouverner alors qu’elles ont pourtant pour racine l’être humain lui-même. À force de contempler notre propre activité – ce phénomène de contemplation a pris des proportions monstrueuses avec la généralisation du salariat et de l’aliénation que ce dernier occasionne –, nous en sommes venus par des mécanismes de défense psychologiques à considérer le monde des représentations comme équivalent à celui de la réalité. Ce n’est plus le sentiment de bien-être qui importe ni le fait de vivre des expériences plaisantes qui nous motive, tout l’accent est mis au contraire sur l’image que nous nous faisons de celles-ci à nous-même et que nous communiquons à nos proches. Ces représentations mensongères camouflent le caractère irrationnel de notre existence. Après « une évidente dégradation de l’être en avoir », on a assisté au cours du dernier siècle à « un glissement généralisé de l’avoir au paraître » (Guy Debord). Et c’est sur les bases défavorables de cette société du spectacle que l’individu construit aujourd’hui sa propre personnalité et qu’il interagit avec les autres. « Les relations humaines ont été transformées en une apparence de relations entre les choses » (Jameson).

La vérité est que l’être humain, animal social par excellence, n’a pas le contrôle sur ses propres rapports sociaux. Notre poussée vers l’âge de l’abondance a un goût amer tant notre potentiel exceptionnel est handicapé non par la nature, mais par l’histoire. « C’est un monde merdique et complètement dingue », écrivait le dada Huelsenbeck en 1920. L’échange entre citoyens est fait par le moyen de choses et pour des choses. Le sexe d’une personne indique en bonne partie ses aptitudes et son lieu de naissance fixe son espérance de vie. Nous assistons à la dégénérescence de nombreuses activités qui faisaient la fierté et la gloire du genre humain. Des scientifiques intéressés mentent effrontément pour couvrir la pollution, réfléchissent aux problèmes de santé en terme de rentabilité et s’engagent de plusieurs façons dans une folle compétition susceptible de détruire la Terre. L’art est corrompu par l’industrie culturelle, incapable d’élever l’esprit créatif au niveau des derniers siècles.6 La philosophie a été transformée en une ignoble éthique appliquée qui a le culot de réduire les questions morales aux pauvres possibilités que nous offre la société du malheur généralisé. Que l’on parle de la vie sexuelle des célibataires ou des vieux couples, il n’y a jamais eu autant de consommation de pornographie dégradante, autant de prostituées et de bordels et aussi peu de saine et plaisante sensualité capable de nous libérer du refoulement et des tabous engendrés par une longue tradition de mœurs patriarcales. Faute de temps, d’éducation et d’aliments de qualité, la population cuisine et mange mal. Les vêtements sont fabriqués le plus souvent dans les pires tissus disponibles. La biodiversité, source de santé et de bien-être, diminue irrémédiablement. L’hétérosexisme est à ce point ancré dans la psychologie des masses qu’il existe une écœurante relation statistique entre homosexualité et dépression à l’adolescence. L’idéal du corps sain a été dénaturé : pendant que l’obésité progresse, le culte de la beauté se montre sous son jour le plus affreux, les activités physiques sont pratiquées telle une corvée et la compétition sportive se révèle dommageable pour la santé des athlètes professionnels ainsi que pour celle de leurs imitateurs. Tous les jours et dans toutes les villes du monde, l’air que l’on respire est vicié, dangereux pour nous-mêmes. Les sophistes de la Grèce antique peuvent aller se rhabiller tant ils ont été surpassés par les spécialistes de la communication et du marketing dans l’art de tromper les gens. Le voyage, dont la fonction principale ne se résume plus qu’à la fuite des problèmes quotidiens, démontre à lui seul que le repos est temporaire et le stress, permanent. D’ordinaire, les traits de personnalité, comme les réflexions personnelles, se développent en conformité avec les obligations liées à la carrière et à la famille et avantagent ainsi les privilégiés. D’un côté, certains ne voient de sens à l’existence que dans l’objectif de se caser alors que d’autres, fuyant l’amour tellement il est empreint des pires patterns psychologiques, illustrent à merveille les mauvais plis de cette jeunesse qui, incapable d’engagement, finit toujours par déraper en espérant misérablement trouver dans le vice la voie du bonheur. Même l’amitié, notre chère amitié, l’une des seules valeurs encore respectées ici-bas, est trop souvent marquée par une solitude de groupe, par le plus navrant refoulement et par la défense de vils intérêts quand elle ne se transforme pas, dans les relations hommes-femmes, en l’expression la plus triste du harcèlement sexuel dont sont fréquemment victimes les dames de ce monde pourri.

Plusieurs nous accuseront d’exagérer et se presseront de donner une foule de cas particuliers qui contredisent nos propos. Nous ne nions pas qu’il soit, même dans les conditions actuelles, encore envisageable d’adopter une conduite digne et que, dans l’étroit champ de possibilités qui nous est offert, certains comportements soient meilleurs que d’autres. L’humanité n’a pas été complètement anéantie7 et on peut même voir, dans certaines de ses plus belles résurgences, sa capacité à dépasser le système. Ce que nous soutenons malgré tout, c’est que les problèmes que nous vivons chacun de notre côté trouvent racine dans la structure sociale, que « notre mal n’est pas si mystérieux qu’on le croit, qu’il n’est peut-être même pas incurable » (Debord) et que nous n’avons pas à le tolérer. Si ces mêmes gens mettaient autant d’efforts dans la critique qu’ils n’en déploient dans la justification de leur passivité, ils trouveraient eux aussi une foule d’illustrations concrètes des problèmes ici soulevés. Nous vous le demandons : de combien d’exemples faut-il à l’être humain pour prendre dans la force du désespoir le désir de se révolter? Doit-on parler des entreprises qui profitent de la guerre civile pour aller foutre des déchets radioactifs dans la mer de Somalie, ou de cette compagnie pétrolière qui, pendant des mois, a abusé le peuple par la tromperie, avec la complicité du plus puissant gouvernement de la Terre, sur la catastrophe qu’elle avait provoquée dans le Golfe du Mexique ?8 Ou encore de ces bombardements sur les populations civiles planifiés uniquement pour satisfaire les magnats du pétrole et des armes? Ou de ces centrales nucléaires construites à la subduction de quatre plaques tectoniques? Si la bourgeoisie et ses politiciens n’étaient pas en train de faire la guerre, de gérer la faim dans le monde et de nous faire avaler la pollution, nous pourrions aussi jurer contre les propriétaires de logements, plus cheaps les uns que les autres lorsqu’il est sujet de nos conditions de vie, et même les qualifier de pires enfoirés de l’univers, tout comme leurs amis, spéculateurs et mafiosi de la construction qui décident, quand ils ne provoquent pas de désastreuses crises économiques, dans quel effroyable milieu et à quel prix exorbitant les petits propriétaires, c’est-à-dire les moins pauvres d’entre nous, peuvent se choisir une habitation.

C’est un monde merdique et complètement dingue. Sincèrement, fuck our lives. Posez-vous, s’il vous plaît, sérieusement et honnêtement la question : le suicide est-il une solution ?

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La critique de la totalité sociale s’accompagne forcément d’une sensation paralysante de vertige. Or, c’est parce qu’on échoue à adopter méthode holistique qui pourrait dégager de réelles solutions aux problèmes de notre époque qu’il est à ce point répandu de ne voir dans toute prise de position qu’une médiocrité toujours équivalente et de ne plus être emballé par les projets d’ordre politique. Invariablement, on se replie, quand ce n’est pas sur une indifférence et une insensibilité issues du culte lassant de l’immédiateté, sur un facile dénigrement sans lendemain des propositions soutenues dans la sphère publique desquelles on comprend, sans chercher à pousser la réflexion, qu’elles expriment soit des intérêts égoïstes, soit une naïveté déconcertante, soit les vestiges de luttes passées. Ce cynisme provient entre autres des contradictions mises en évidence par la répétition des mêmes déboires théoriques d’une idéologie dominante dont le fonctionnement est basé « aujourd’hui sur une esthétique de la nouveauté contrainte de chercher désespérément à se renouveler en tournant toujours plus vite sur son propre axe » (Jameson). Peu à peu, le cul-de-sac devient flagrant et il sera de plus en plus difficile de « nous faire admettre n’importe quoi et aussi bien le contraire le lendemain » (Debord). D’un côté, la crédule adhésion au monde tel qu’il est ne pourra que difficilement renaître de ses cendres parce que l’engagement dénaturé, seule option à l’antipode de l’immédiateté et du cynisme qui soit acceptable pour le système, se manifeste traditionnellement dans les groupes réformistes et autres partis politiques qui, de crise en crise, se montrent encore plus inefficaces que la veille à neutraliser la baisse tendancielle des taux de profits sans en faire payer le coût aux masses laborieuses et à la Terre. De l’autre, le cynisme est une mode dont le peuple se fatigue périodiquement d’autant plus que, par définition, il ne peut aboutir au moindre remède. Notre responsabilité est alors de participer à la guerre publique des idées et de proposer, en lieu et place de ce faux choix, un engagement révolutionnaire critique, remarquable par son caractère sérieux. Et s’il est vrai que la victoire, pour une population pacifiée, dominée si ce n’est pas humiliée par le système, est loin d’être gagnée, il demeure que jamais l’humanité n’a eu la chance, comme elle pourrait dorénavant la prendre, de devenir la seule espèce consciente de sa propre nature au point de contrôler ses rapports sociaux selon les principes directeurs de la morale.9 Nombreux sont ceux qui nous exhortent à la soumission devant la puissance bourgeoise alors que c’est le prolétariat qui la génère. Seul producteur économique, écrasante majorité de la population, il a la possibilité d’opérer un renversement du moment où, porté par sa conscience, il s’organise à cette fin. Au final, notre classe sociale est plus forte que l’État; elle est supérieure à la bourgeoisie. La détermination que les êtres humains mettent à la perpétuation d’une société immonde et à sa défense, il en est qui l’utilisent pour travailler à sa métamorphose complète. Non, le suicide n’est pas une solution. « Construire la vie est autrement plus difficile», nous disait Vladimir Maïakovski, «mais seul le risque de la vie peut nous assurer de sa valeur », complétait Jorn. Et l’une des premières étapes pour y parvenir consiste à démontrer l’aspect positif de notre pensée, de la thèse selon laquelle la société est surtout un instrument pour bien vivre et non pas simplement pour survivre. Afin de ne pas rester à l’état de vague intention, notre volonté d’inventer une forme nouvelle d’existence exige donc de nous de la précision.

Traditionnellement, les révolutionnaires se sont toujours tournés vers les plus belles expériences de leur passé pour s’inspirer. Force est d’admettre que celles-ci vieillissent mal. Elles tombent dans l’oubli non seulement parce que notre époque n’a pas de mémoire, non seulement parce qu’elles ne peuvent pas se transposer facilement à une autre période du capitalisme, mais aussi parce que leur œuvre sociale se caractérise en premier lieu par sa faiblesse. Les quelques victoires se sont rapidement transformées en défaites et jamais la volonté du peuple n’a pu véritablement prendre forme dans toute son ampleur. À titre d’exemple, notons que durant la Révolution espagnole, lors de « l’ébauche, la plus avancée qui fût jamais, d’un pouvoir prolétarien » (Debord), les anarchistes ont participé au gouvernement bourgeois dominé par les sociaux-démocrates locaux puis par les staliniens, ont refusé de prendre le contrôle de l’or des banques afin de mener la guerre et ont géré une Barcelone capitaliste et patriarcale au point où, notamment, la ville n’a jamais cessé d’être une destination privilégiée pour le tourisme sexuel des hommes de toute l’Espagne républicaine. Les défauts de l’idéologie marxiste sont quant à eux partiellement la cause des atrocités qui ont été commises en son nom. C’est que Marx a échafaudé « une théorie de la révolution prolétarienne non point telle qu’elle s’est développée sur sa propre base, mais au contraire telle qu’elle venait de sortir de la révolution bourgeoise, donc une théorie empreinte à tous points de vue, quant à son contenu et à sa méthode, des marques du jacobinisme de la théorie révolutionnaire bourgeoise » (Karl Korsch).10 Malgré tout, il ne fait aucun doute qu’il existe des liens profonds entre les perspectives les plus excitantes de notre existence et les théories communiste et anarchiste. Oui, on aurait le goût de repartir sous un nouveau nom tellement ces idéologies ont mauvaise réputation, un peu par la faute de leurs militants, mais jamais l’humanité n’a échafaudé de proposition en économie politique plus porteuse que la mise en commun des moyens de production et leur gestion par la démocratie directe. On parle ici de décider collectivement et démocratiquement ce que l’on produit, comment on le fait et à qui on le distribue, de cesser de subir les rapports sociaux et de les déterminer plutôt selon des critères rationnels via des assemblées populaires délibératives. Il s’agit du modèle politique le plus prometteur, par ailleurs plutôt imprécis, que les peuples insurgés aient adopté lors de leurs soulèvements les plus sérieux. Il a pour objectif de tendre vers cette vérité toute simple : « La liberté ne peut consister qu’en ceci : les producteurs associés – l’homme socialisé – règlent de manière rationnelle leurs échanges avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun au lieu d’être dominés par la puissance aveugle de ces échanges; et ils les accomplissent en dépensant le moins d’énergie possible, dans les conditions les plus dignes et les plus conformes à leur nature humaine » (Marx).

Ne vous méprenez pas : il est indispensable que cesse l’étude ad nauseam de quelques événements historiques dans laquelle se complaisent les intellectuels d’extrême-gauche. Les conditions de vie ont changé, le monde nouveau qui résulterait d’une révolution aussi. Est-ce que cela signifie que l’on doit s’abstenir de fouiller l’Histoire comme le veut l’anti-intellectualisme ambiant? Absolument pas. Meilleure est notre compréhension des défaites d’hier, meilleures seront nos stratégies de demain. Toutefois, c’est de l’étude rigoureuse de la société actuelle que proviennent les découvertes les plus fécondes. En effet, puisque la réalité est par essence synthèse de l’Histoire, « les éléments d’une société nouvelle se sont formés dans la société ancienne » (Marx). Partir à la recherche de l’avenir dans le passé et dans le présent, telle est la nature de la dialectique. Et c’est dans le contraste entre la propriété privée et la socialisation croissante de la production que se trouve la contradiction qui sera la plus difficile à surmonter pour le capitalisme.11 Comme l’expliquait Isaac Roubine, « les entreprises privées, isolées, formellement indépendantes les unes des autres, adaptent par avance leurs activités de travail aux conditions qu’elles s’attendent à trouver sur le marché et dépendent de l’activité de production de tous les autres membres de la société ». Ce phénomène gagne sans cesse du terrain et on peut dire, sans risque de se tromper, que l’économie est maintenant largement planifiée par de grandes firmes internationales. Cela est en outre inextricablement lié aux faits que de plus en plus d’aspects de la vie quotidienne sont soumis au travail salarié et à l’échange marchand qui ont pour base nécessaire la société entière et qu’au cours des dernières décennies, les salariés, les travailleurs autonomes et les étudiants sont devenus responsables dans la plus large part des innovations techniques, voire de l’orientation de la production selon la faible marge de manœuvre que leur laisse la bourgeoisie à travers la loi de la valeur. En conséquence de cette socialisation de l’économie, des infrastructures de plus en plus collectives de production et de distribution naissent par la force des choses. Parmi ces structures, notons l’importance d’Internet12 où le problème de la propriété privée se fait de plus en plus sentir alors qu’il est évident que l’humanité entière pourrait avoir facilement accès, sans effort supplémentaire, à une foule de produits difficilement commercialisables sur le web. La contradiction est d’autant plus visible dans le domaine de la culture. Pendant qu’une partie croissante de la population y entrevoit un caractère libérateur13, consomme gratuitement ses marchandises et investit même parfois pour en produire sans espoir d’en tirer un profit, la vente et le salariat dans ce secteur, jusque-là allant en augmentant, risquent de se transformer en générateur de conflits.

Malgré ces mutations de l’économie, les règles strictes de la production capitaliste continuent de nous limiter. Prenons l’exemple de la consommation responsable qui, cantonnée par nature au système actuel, constitue en premier lieu une source de rentabilité. Elle provient pourtant d’une sage volonté, celle de voir pris en compte les critères moraux dans le cadre de la planification de l’économie, mais la mise en œuvre de ceux-ci, ce que les universitaires appellent éthique appliquée, est évidemment brutalement modérée par les contraintes inhérentes à cette odieuse société. Il s’agit d’une stupéfiante illusion de penser qu’une minorité d’individus, grâce à un revenu moins modeste14 et à leurs choix de consommation, puisse modifier en profondeur les lignes directrices de la production. Néanmoins, elle démontre une aspiration claire en faveur d’une amélioration de la société à laquelle il ne manque qu’un peu de lucidité et d’ambition. En fait, une humanité consciente de ses moyens voit dans l’usage de ses forces une étendue inépuisable de possibilités et non la simple occasion d’acheter au supermarché, en revenant du travail, des aliments bio. Prendre le contrôle de notre société, c’est beaucoup plus, c’est beaucoup mieux : c’est se retrouver de nouveau à l’âge de l’épopée. « Bienheureux les temps qui peuvent lire dans le ciel étoilé la carte des voies qui leur sont ouvertes et qu’ils ont à suivre! Bienheureux les temps dont les voies sont éclairées par la lumière des étoiles! Pour eux tout est neuf et pourtant familier; tout signifie aventure et pourtant tout leur appartient. » Il n’y a pas de phrase qui décrive mieux la grandeur et le charme de l’économie planifiée démocratiquement que celles-ci, écrites par Lukács à propos d’Homère.

Ne surestimons pas la beauté de notre futur. La lutte des classes ne se conclura pas au XXIe siècle. La révolution est une avancée qualitative majeure et non l’abolition parfaite des classes sociales. On trouvera ensuite dans le souvenir de l’âge de l’oppression toute la force pour ne jamais arrêter d’évoluer. C’est que, peu importe l’ampleur d’éventuels changements sociaux, nous ne vivrons jamais de communisme véritable avant plusieurs siècles, le capitalisme, le patriarcat et le racisme ayant durablement ruiné notre personnalité, nos réflexes. Jamais nous n’effacerons de notre comportement le fait que nous avons appris à vivre à une époque où tout s’achète, où filles et garçons semblent à ce point différents. Le combat pour un monde nouveau « n’est pas seulement une lutte contre l’ennemi extérieur, la bourgeoisie, mais en même temps une lutte du prolétariat contre lui-même : contre les effets dévastateurs et dégradants du système capitaliste sur sa conscience de classe » (Lukács). En ce sens, il est plus que difficile d’imaginer avec précision un monde sans aliénation, surtout que les rebelles sont aujourd’hui complètement désorganisés. C’est un travail de longue haleine dont la créativité provient de sa nature collective et populaire et dont les résultats sont appelés à être sans cesse dépassés par l’œuvre positive de la critique. La collecte de données statistiques sur la production économique actuelle et sur son potentiel, extrêmement limitée parce qu’elle serait tirée du processus actuel de production, est tout de même essentielle au début d’une révolution ambitieuse afin de s’assurer que personne ne manquera de rien et afin d’orienter rapidement la production vers de nouvelles fins communes. Dans l’histoire de l’extrême-gauche, pratiquement aucun auteur ne s’y est risqué. En ce sens, donnons tout le crédit à Pierre Kropotkine qui, malgré son manque d’imagination, demeure le seul à avoir fourni ces efforts sérieusement dans La Conquête du pain et dans Champs, usines et ateliers. De telles réflexions datent et nous parions sur une renaissance révolutionnaire ainsi que sur les nouvelles technologies pour passer à une nouvelle étape. Pannekoek a écrit que les conseils de travailleurs auraient besoin d’une armée de statisticiens pour prendre les bonnes décisions et il n’avait pas complètement tort. Donner une substance réaliste à l’utopie, voilà le défi.

Le danger d’une telle démarche est de ne pas saisir dans sa plus grande force la formule de Debord : « Pour la première fois, ce n’est pas la misère, c’est au contraire l’abondance matérielle qu’il s’agit de dominer selon de nouvelles lois. Dominer l’abondance n’est donc pas seulement en modifier la distribution, c’est en redéfinir les orientations superficielles et profondes. C’est le premier pas d’une lutte immense, d’une portée infinie ». Les transformations possibles sont nombreuses et toutes d’une extrême importance. Le rôle de la révolution est de remplacer non pas le Capital, mais toute la base de notre société, y compris le patriarcat et le racisme, par le règne du bonheur et de la vertu. Notre victoire sur n’importe quelle injustice dépend de notre victoire sur toutes les injustices. Ainsi donc, « le degré de l’émancipation féminine est la mesure naturelle du degré de l’émancipation générale » (Charles Fourier).15 Certes, la révolution sociale ne provoque pas automatiquement « la liberté économique, politique et sexuelle de la femme », comme le rappelaient les Mujeres Libres en pleine révolution espagnole, mais elle demeure le seul moyen de l’obtenir. Le féminisme exige de mettre en commun toute la production, y compris domestique et parentale, pour régler la question de la double journée de travail. La construction sociale des genres survivra à tout, sauf à un contrôle démocratique de la vie publique et économique par une population décidée à en éliminer le sexisme. L’administration rationnelle et démocratique des ressources sur Terre est préalable à l’abolition du racisme lié à la division internationale du travail comme elle est nécessaire à la lutte contre la pollution. D’une part, offrons-nous la possibilité de partager équitablement les tâches au niveau international et même de rétablir la justice en procurant aux populations dans le besoin le travail des peuples possédant de meilleures infrastructures. De l’autre, n’oublions jamais que le respect de l’équilibre écologique est une condition sine qua non à tout développement économique.16 Et que dire de cette injuste division du travail ? Jamais nous ne devrions tolérer que certains soient obligés, trente ans, quarante ans durant, de réaliser les mêmes travaux pénibles. La rotation des tâches, impossible dans le capitalisme, constitue l’aspiration de tout être humain capable d’un minimum d’empathie.17 Et comment, sans avoir la maîtrise de notre propre production, pourrions-nous traiter efficacement du travail des femmes enceintes, des jeunes et des plus vieux comme des personnes souffrant de handicaps de toutes sortes ?18 Est un fieffé menteur quiconque prétend régler les enjeux inhérents à la santé physique et psychologique sans appliquer radicalement la formule de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins.

Allons encore plus loin dans notre capacité à imaginer, à partir de notre présent, un monde meilleur. La période actuelle est marquée en Occident par l’expansion de la classe dite créative. Si nous pouvons reprocher à celle-ci son lourd snobisme qui prend forme à travers un individualisme, une valorisation du luxe et un manque d’authenticité, elle est aussi caractérisée par une certaine poursuite de la connaissance et de la vie bonne. Le déploiement d’un nouveau centre du savoir, le Web, malheureusement ralenti par un empressement des internautes à s’exprimer n’importe comment, procure tout de même à toutes et à tous un accès qui n’avait jamais été aussi libre aux ressources de la production intellectuelle. Même si modérée par les lois sur la propriété privée, la production des logiciels libres démontre le potentiel de la coopération non marchande. Le développement envisageable de la raison, et donc de la conscience de nos intérêts deviendra une contradiction d’importance pour un système insensé et peut déjà nous aider à saisir, puisque c’est le rôle de la rationalité collective de déterminer le contenu de la société future, comment tous nos ouvrages pourraient être guidés par la fin dernière, par l’accomplissement de la vieille maxime : un esprit sain dans un corps sain. C’est ainsi que la vie de la cité orienterait tous nos gestes quotidiens comme exceptionnels, tant au niveau de nos rapports avec la nature que de nos relations interpersonnelles, vers la réalisation ininterrompue des activités supérieures de l’humanité parmi lesquelles se trouvent, à cause de leurs aspects intrinsèquement progressistes, la science, l’art, la philosophie, le sport, la gastronomie et la sexualité. La suprématie morale de l’organisation du travail et du repos dans le cadre du communisme et de l’anarchie sera démontrée à la vue d’un être humain à ce point imprégné par ces activités qu’il sera libre de les confondre à tout moment. Stimuler l’énergie créatrice, il n’est question de rien d’autre ici. « Notre idéal rationnel est de partager non pas les marchandises, mais le travail. Que vienne le temps où les parasites n’existeront plus, où chacun, selon ses forces, aspirera à servir l’ordre commun » (Julius Meier-Graefe).19 En fait, notre volonté, comme le soutient Marx, c’est d’échafauder une société où « le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital ». Le labeur du peuple peut se transformer en action concertée vers le bonheur de chacun. Voilà comment se forge un individu émerveillé, épanoui et émancipé.

Contre notre malheur, Hors-d’Øeuvre ne propose pas le suicide collectif. Même s’il est devenu honteux de parler d’utopie, nous avons un rêve de grandeur et c’est de la révolution qu’il s’agit. Le pragmatisme vulgaire des sociaux-démocrates trompe les militants de tout poil qui voient un avenir idyllique dans la gratuité scolaire, les logements sociaux ou les réglementations environnementales. La majeure partie de la population, quant à elle, est incapable de se poser la question sociale, victime du pire empirisme individualiste. « Notre pâle raison nous cache l’infini », poétisait Arthur Rimbaud. Et elle nous cache non seulement l’infini, mais aussi les solutions nécessaires à la survie de centaines de millions de victimes de la pauvreté et de la guerre et à celle, sur le long terme, d’innombrables espèces dont la nôtre. La barbarie érigée en système exige que nous portions « un monde nouveau dans nos cœurs » (Buenaventura Durruti). On jase d’actualités morbides, on pleure lorsque l’on assiste à une déportation, on ridiculise le maire et ses liens avec les mafieux, mais le moins qu’on puisse faire, c’est de s’organiser et d’instaurer la Sociale. Ce n’est pas un avenir facile que nous vous proposons, mais les efforts de transformation sociale qui nous incombent nous offrent aussi le potentiel d’atteindre un nouveau stade de la destinée humaine basée sur l’idée du plus grand bien tout en nous évitant les catastrophes prévisibles que le Capital s’amuse de nos jours à documenter. C’est le projet oublié des Lumières que nous proposons : nous crions, en toute connaissance de cause, que notre espèce, en plus d’en avoir la responsabilité morale, est plus que jamais capable de progresser. « Il apparaîtra alors que depuis longtemps le monde possède le rêve d’une chose dont il faut seulement posséder la conscience pour la posséder réellement » (Marx).

Le mouvement révolutionnaire international est mort. Il peut donc sembler abstrait d’appeler à un soulèvement généralisé. Or, la période dans laquelle nous sommes empêtrés ne nous dégage pas de nos responsabilités. « Le contrôle des travailleurs sur la production de leurs propres vies ne peut résulter que d’une intervention planifiée » (Korsch) dans la vie publique. Si nous avons tenté jusqu’à maintenant de définir les fins dernières de l’existence, il reste maintenant à réfléchir sur la coordination entre conduite et but. Notre thèse centrale à ce sujet peut se résumer ainsi : l’organisation des militants en collectifs, par l’entraide, la motivation et la créativité qu’elle engendre, est l’unique moyen d’organisation possible en notre temps. L’individu seul est faible, sans la moindre énergie à la fin de ses quarante heures/semaine ou de ses fins de session. S’il entreprend de sortir de cette spirale infernale, à l’heure où l’on peut raisonnablement conseiller à chacun et à chacune de se méfier de toutes les formations politiques existantes, c’est un peu par la force des choses qu’il s’associe avec ses proches qui pensent comme lui. Le défi est alors de métamorphoser une bande d’amis en un groupe sérieux apte à stimuler la pensée, l’activité et la franche autocritique nécessaires à l’avancement. D’une part, le révolutionnaire conséquent réfléchit constamment aux limites de sa prétendue liberté dans le cadre du capitalisme. De l’autre, il cherche à adopter l’attitude la plus honorable que lui permet le système, autant dans sa vie privée que publique. C’est seulement ainsi qu’il saisira les occasions constructives qui se présenteront à lui, qu’il sera l’expression la plus aboutie du potentiel de son époque. Il a conscience que l’individu est responsable de la société dans laquelle il évolue parce qu’en tant que moteur de l’histoire, il a le pouvoir, en s’organisant avec d’autres, de changer les choses. Mais si l’organisation interne de l’avant-garde est un sujet tactique primordial dont nous allons traiter, le plus important demeure sa stratégie générale et son action publique en particulier. Nous nous inspirons ici de Gramsci qui explique bien que la lutte révolutionnaire est formée d’un savant mélange de tactiques dont le poids fluctue selon les situations : la guerre de position, une tactique d’usure dans le champ de la culture, la guerre souterraine, soit les activités clandestines, et la guerre de mouvement, c’est-à-dire l’affrontement direct associé à la grève générale, à l’expropriation révolutionnaire et aux violences qui en découlent. Évidemment, à une époque de démobilisation où l’attaque frontale « ne peut qu’entraîner la défaite » (Gramsci) et où la culture n’a jamais eu une influence aussi étendue, la ligne de conduite repose sur un discours capable de mener l’assaut avec succès contre l’idéologie dominante afin de raviver la conscience de classe requise à la fondation d’une nouvelle civilisation. Hors-d’Øeuvre sera mainstream ou ne sera rien. La guerre des idées se déroule sur la place publique et nous souhaitons nous engager de sorte que l’humanité y participe pleinement pour y faire valoir ses intérêts les plus profonds.20 C’est la planification rationnelle de la théorisation, de l’expression et de l’activité politique collective – et non le suicide – qui constitue, en ce début du XXIe siècle, la réponse temporaire à la question fondamentale de la philosophie.21

La première difficulté à laquelle est confronté un militant ou une militante en Occident, ce n’est pas la répression, mais les aléas de la vie. Nous ne sommes pas libres d’être sains dans le cadre du capitalisme et du patriarcat. Les sources de frustration sont nombreuses, les tristes mécanismes pour les évacuer aussi. Prenons en exemple la vie de Karl Marx. Alcoolique, malpropre, il a été parfois dépendant économiquement de son meilleur ami, Friedrich Engels, sur qui il avait un ascendant incontestable. Une anecdote est particulièrement révélatrice de leurs malheurs : après avoir engrossé la ménagère, Marx a dû se résoudre à cacher la réalité à sa femme pendant qu’Engels assumait officiellement le rôle de père et que des ouï-dire circulaient dans le milieu. Marx avait aussi de la difficulté à organiser convenablement son temps : il en venait à lire et à écrire essentiellement pendant la nuit, ce qui l’a complètement épuisé physiquement et a fini par le tuer. Il n’a jamais complété Le Capital, la seule œuvre qu’il ait vraiment voulu réaliser. Pourquoi rappeler cela ? Parce que, s’il est ridicule d’attendre la révolution pour essayer d’agir humainement, les cellules de Hors-d’Øeuvre ne sont pas surhumaines. Au contraire, nous avons beaucoup à nous reprocher. Or, si nous avons comme responsabilité de faire la révolution, nous avons aussi le devoir de nous améliorer et de devenir dès maintenant de meilleures personnes. Encore faut-il, pour rêver sérieusement d’un nouveau monde, avoir testé les limites de la société du spectacle, avoir agi le mieux possible dans le cadre de ce système. C’est de notre façon d’exiger dès maintenant une société à la hauteur de notre volonté et de nos capacités que naît la lutte des classes.

Ne soyez pas étonnés si certains de nos pires défauts individuels sont issus du patriarcat. Ce dernier tire en effet sa force des mécanismes les plus puissants de la socialisation d’un enfant : de la famille à la cour d’école en passant par la télévision et par Internet. L’emprise sur l’être humain de cette domination est sous-estimée, la critique, déficiente. Au sein de HØ, sur les douze membres que nous avons compté, seulement trois femmes ont participé à l’autogestion du groupe. La construction sociale des genres, qui dévalorise autant l’activité publique des femmes que la confrontation, constitue le principal élément qui explique cette réalité; remarquons ainsi la correspondance entre notre situation et celle des hackers qui, dans les règles d’Internet qu’ils ont rédigées dans les années 1990, ne se faisaient pas d’illusions : There are no girls on the internet. Bien que nous ne nous soyons pas rendus coupables de harcèlement, notre autocritique féministe exige d’être approfondie.22 Quelques indices nous permettent pour l’instant de l’esquisser : nous avons manqué trop souvent d’écoute et d’ouverture, nous avons quelquefois mêlé politique et séduction sans oublier qu’à de nombreuses reprises, nous nous sommes agités et excités de manière grégaire. Si nous ne changeons pas, nous n’aurons pas la force nécessaire pour mener de front la lutte antipatriarcale et ainsi assumer sans réserve notre rôle révolutionnaire.23 C’est entre autres pour cette raison que, au sein de HØ, nous avons tous pris l’engagement de nous améliorer dans le domaine privé, ce qui ne manquera pas de transparaître dans notre activité publique. Pour y parvenir, chacun se fera un devoir de critiquer tout haut les comportements néfastes de ses camarades dont il aura été le témoin. En fait, notre féminisme veut prendre forme dans une relation dialectique entre le développement personnel des individus et la pensée politique du groupe ou, en d’autres mots, dans le traitement public de problèmes traditionnellement relégués au privé.

Une démarche dialectique par laquelle théories, actions et structures interagissent est fondamentale à la réalisation d’un groupe vivant. Aucune structure préétablie ne peut nous prémunir des différences personnelles qui deviennent inévitablement sources de pouvoirs ou d’influences. C’est par des ajustements constants au mode de fonctionnement d’une organisation que l’on développe le mieux des structures adaptées aux activités du groupe et que l’on se protège contre les difficultés qui se dressent devant toute évolution collective, en particulier contre les comportements néfastes typiques des groupuscules militants qui proviennent du pouvoir informel. Certes, la structuration d’un collectif n’abolit pas l’informel mais, en mettant au jour le pouvoir à distribuer, elle permet de limiter son influence. Disons-le ainsi : nous sommes à l’origine un groupe d’amis et cela a entraîné une foule de problèmes. Invariablement, de nombreuses frustrations refoulées dues à des histoires tortueuses de colocation, d’amour et de sexe, font surface et viennent entraver la formation d’une organisation révolutionnaire qui se donne les moyens de ses ambitions. Pour faire face à ce problème, les disparités individuelles doivent petit à petit être abordées de front, elles qui se manifestent nécessairement jusque dans les relations à l’interne et la dynamique du groupe tout entier. L’effectif restreint de HØ a comme fonction de faciliter l’évolution collective dans un esprit de confiance, de cohésion et d’efficacité. Parce qu’il force au dépassement de soi-même, le processus de création en équipe constitue intrinsèquement l’une des entreprises les plus exaltantes possibles de nos jours.

               

En ce qui a trait à la question des moyens, on s’aperçoit rapidement que l’un des aspects essentiels de la planification révolutionnaire concerne les ressources financières et que le partage constitue l’une des seules méthodes à notre disposition pour la régler. Les bien-pensants de l’extrême-gauche se refusent à voir le rapport qui existe entre la morale et l’argent dans le cadre de notre époque, qualifiée avec raison par Guy Debord de mal historique. Aussi triste cela est-il, il faut de l’argent pour abolir l’argent.24 Les besoins financiers liés à notre entreprise sont considérables et, dans notre organe, tous y contribuent équitablement selon un principe d’impôt progressif. L’achat de matériel de qualité et le partage de celui-ci sont explicités et encouragés formellement.

En outre, il serait malhonnête de ne pas admettre que nos problèmes personnels peuvent non seulement avoir des répercussions réelles et néfastes sur notre entourage, mais nuisent aussi à notre engagement, parfois à des niveaux significatifs. Obsédés par un amour perdu, victimes de la solitude et de l’ennui, nous nous sommes tous morfondus, à un moment ou à un autre, en nous gavant misérablement de plaisirs ostentatoires. Nous avons ainsi, ces dernières années, tous connu individuellement des périodes de crise et, chaque fois, le résultat a été le même : nous devenions incapables d’intensifier notre engagement, voire de le maintenir à un niveau satisfaisant. Seule une amitié exigeante et politique, et même organisée formellement pour affronter la tyrannie de la non-structure (Jo Freeman), offre la possibilité qu’une véritable entraide parvienne, puisque subversive, à s’attaquer non seulement aux manifestations les plus gênantes de nos problèmes personnels, mais aussi à leurs causes lointaines. Les anticonformistes n’ont par contre pas tout à fait tort de craindre les aboutissants d’un tel raisonnement. L’hygiénisme devenu idéologie dogmatique est aujourd’hui une obsession comme les autres. Alors qu’il ne permet que l’autoconservation de soi et est exploité comme tel par l’État à la recherche d’une main-d’œuvre opérationnelle, il est peu à peu perçu, à cause de l’impulsion qu’a provoquée au cours des dernières décennies sa forme marchande, comme un objectif en soi, comme le but de la vie qui devrait guider toute personne saine. Le tragique dans tout ça, c’est la haine ressentie et exprimée par les bonnes âmes à l’égard des gens qui ne prennent pas soin d’eux-mêmes, comme si ces derniers faisaient payer le coût de leurs écarts de conduite à toute la société, et cela, dans le dessein d’en profiter. À l’opposé, ce que les anticonformistes oublient, en continuant de fumer un paquet par jour pour écœurer les bien-pensants, c’est que le maintien d’une condition physique acceptable est une condition préalable à la possibilité de profiter pleinement de la vie et, dans le cas qui nous occupe, de faire de la politique à long terme. Être bien portant aujourd’hui25, c’est un combat de tous les jours auquel le collectif a toutes les raisons de participer. La santé de l’organisation révolutionnaire est en effet déterminée par l’état physique, psychologique et intellectuel de ses éléments, par le fait qu’elle se soucie ou non de la vie des personnes qui la composent.

Il existe tout de même un grand danger lié au groupe affinitaire : que les dynamiques de pouvoir en son sein deviennent plus puissantes que la volonté de défendre les intérêts de la collectivité pour lesquels il prétend agir. Une façon de s’en prémunir consiste à adopter, autant dans le discours que dans le comportement, une attitude de critique permanente. Effectivement, nous ne pouvons nier ce que signifie le fait que notre vie a été durablement ruinée par le système : toute victoire de la vertu sera le résultat d’une activité partiellement opportuniste26, contenant en son sein des aspects intrinsèquement conservateurs. C’est pourquoi un groupe révolutionnaire a besoin d’une structure radicalement démocratique qui porte en elle-même le germe de la critique et de son dépassement, car elle devra s’effacer le moment venu de l’autonomie prolétarienne pour laisser place à un tout nouvel ordre social. Les plus grandioses événements s’accompagneront d’un labeur profondément critique qui, à la suite de ses succès, cherchera à se renforcer.27 Dès la période capitaliste, « l’anarchie, c’est de l’organisation, de l’organisation et de l’organisation » (Errico Malatesta). Or, le travail en soi ne suffit pas, il est indispensable que l’attitude de critique permanente puisse être stimulée à l’extérieur d’un univers clos. Malheureusement, le caractère hermétique de HØ, qui s’est manifesté entre autres par sa culture du secret28, a parfois ralenti le développement théorique et pratique du collectif en entravant la réflexion que peuvent alimenter des personnes de qualité qui gravitent autour de nous. Le dialogue avec la population est un aspect essentiel de la guerre des idées; la confrontation avec notre entourage, antérieure aux interventions publiques, constitue donc une étape du processus de transformation de la société. De plus, c’est précisément parce que nous sommes volontairement peu nombreux dans HØ que nous aurons besoin d’aide de l’extérieur. Nos projets seront de plus en plus ambitieux et, par le fait même, notre manque de compétences en certains domaines, de plus en plus flagrant. Pour cette raison, nous invitons à collaborer avec nous les personnes passionnés et intéressées à approfondir nos thèses au moyen de projets de toutes sortes, qu’ils soient initiés par nous ou par eux. Cependant, les cellules de HØ n’ont pas l’intention de se limiter à ce genre de coopération. Nous n’avons pas renoncé à l’engagement dans les mouvements sociaux d’où peuvent naître ces toutes nouvelles formes de structures sociales capables d’incarner l’autonomie prolétarienne. Nous considérons la capacité des travailleurs à s’organiser entre eux comme un prérequis à la révolution sociale dont le véhicule ne peut être que la démocratie directe. Il n’est pas question qu’Hors-d’Øeuvre s’implique comme groupe dans les luttes qui ne sont pas siennes29, mais ses membres, indépendamment du collectif, participeront pleinement aux luttes qui se présenteront dans les domaines particuliers qui les concernent, cherchant à s’associer avec leurs semblables afin de promouvoir dans la pratique l’auto-organisation des travailleurs, contre leurs représentants et dans l’objectif que les structures de la base prennent en charge tout le pouvoir qu’elles sont susceptibles d’extirper d’une conjoncture historique.

Mais à l’extérieur de ces luttes presque traditionnelles, il existe un champ d’action particulier destiné aux groupes affinitaires comme HØ. En effet, alors qu’à notre époque le prolétariat se présente affreusement fragmenté, alors qu’il s’est dissocié des luttes syndicales, et bien que les tendances de consommation soient aussi segmentées, il demeure que la culture, produite par la minoritaire mais croissante classe « créative », est de plus en plus accessible sur Internet et est consommée par la majorité. Pour nous, le travail politique de terrain a tout intérêt à prendre forme comme activité révolutionnaire critique dans le domaine de la culture où il a le potentiel de « rendre la honte encore plus honteuse en la livrant à la publicité » (Marx), c’est-à-dire d’offrir à la population, par l’expression passionnée et publique de ce qu’elle refoule, de prendre conscience de ses intérêts et d’agir autrement. La culture renferme désormais la force requise pour nous permettre « d’accoucher les esprits des pensées qu’ils contiennent sans le savoir » (André Lalande) ou, plus spécifiquement, d’atteindre des populations ciblées par un discours adapté favorisant, d’une part, une connaissance lucide de la place négligeable qui leur est actuellement assignée et, de l’autre, une intensification des aspects de leur comportement qui sont déjà source de tension pour le système. Une réappropriation généralisée du discours révolutionnaire sera alors apte à entraîner une rupture concrète avec l’idéologie dominante. Les révoltes ne peuvent être complètement spontanées; elles ont toujours pour base la conscience d’une frustration latente envers une situation donnée. Sans fondement intellectuel, sans un jugement perspicace sur leur société, les masses ne peuvent parvenir à profiter réellement des occasions de renversement qui s’offrent à elles. Les insurrectionnalistes qui glorifient la spontanéité démontrent leur inaptitude à se constituer en regroupements efficaces qui prennent les moyens nécessaires pour s’opposer aux institutions en place.30 Au contraire, c’est par un effort cérébral, créatif et collectif de millions d’individus que nous pourrons prendre le contrôle de notre existence. En ce sens, notre action politique est modeste. La théorie révolutionnaire que nous tentons de faire connaître ne sera conforme à la réalité que si, de façon large, le peuple la fait sienne et la corrige. L’élaboration d’un langage du changement est un jeu subtil qui, dans le but d’engendrer le contexte requis à un engagement politique populaire, cherche à éviter les pièges d’une ascendance de l’avant-garde sur les citoyens. Combien de personnes intelligentes et bien intentionnées se sont-elles complu dans la fausse impression de puissance que leur donnait la simple lecture d’une critique radicale du système? Pourtant, la guerre des idées constitue l’étape la plus facile de la révolution sociale et la compréhension du monde qui nous entoure n’est que le prélude non seulement à des troubles d’un tout autre ordre, mais aussi au plus valeureux militantisme.

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Les plus belles valeurs ne trouvent presque plus d’assises au sein d’une population qui n’a jamais été aussi blasée. En ville, comme sur Internet, celle-ci est incessamment stimulée par tout et n’importe quoi. En conséquence, plus rien n’impressionne personne. There will always be more fucked up shit than what you just saw. La capacité de s’émouvoir en est grandement affectée. « À la personne blasée, les choses apparaissent uniformément grises et ternes, nulles ne valent plus qu’une autre » (Georg Simmel). La primauté de la vie juste ne semble plus préférable au règne de la misère affective, intellectuelle et esthétique. Contre les lourdes conséquences du flux ininterrompu d’impressions auquel nous faisons face – il n’est pas besoin d’être d’une grande perspicacité pour reconnaître que l’immédiateté imposée comme rythme de vie nuit à notre compréhension de la totalité sociale et historique –, l’avant-garde revalorisera la réflexion, le recul, la nuance, portant ainsi un dur coup à toute la connerie que l’on peut écrire en cent-quarante caractères. Cette attitude, pourtant assez élémentaire, est à ce point absente d’une civilisation marquée par l’esthétique de la nouveauté devenue idéologie dominante, qu’elle marquera les esprits. « L’intensification de la conscience de classe sera moins une question d’exaltation populiste ou ouvriériste à l’intérieur d’une seule classe qu’une question de réouverture forcée de l’accès à une perception de la société comme un tout » (Jameson). Finie l’époque du « scandale facile de dada et de sa puérilité vicieuse ! » (Blaise Cendrars). On ne s’empêchera pas d’insulter violemment les gros riches, généraux et autres agresseurs ni de crier toute notre haine contre Montréal, cette ville globalement pareille aux autres – monstrueusement polluée par le capitalisme, le racisme et le patriarcat –, mais ce genre d’activités ne sera plus l’apanage de notre groupe. L’industrie culturelle a parfaitement intégré le cynisme des dadas et des situationnistes comme celui du hip-hop et du punk. Du coup, la vigilance et la sévérité sont, à l’égard de la contre-culture, la base de toute attitude révolutionnaire qui se respecte. Il faut cependant être aveugle ou dogmatique pour ne pas voir dans certaines de ses manifestations une sincère participation à la guerre des idées, voire un catalyseur de la lutte des classes. L’expression culturelle constitue en ce moment le meilleur moyen d’influencer le cours des choses.

Il est peu surprenant que la question fondamentale de la philosophie ait fini par recouper ici, à travers le problème de l’expression culturelle, une autre activité supérieure, soit l’art.31 Notre praxis politique, immanente parce que soumise aux diktats de notre temps et transcendante parce qu’aspirant à aligner notre espèce sur ses fins dernières, comporte clairement en son sein une volonté de s’enrichir par la pensée et par l’esthétique, ne s’embarrassant donc pas des limites habituelles imposées par l’histoire à l’art et à la philosophie. Si les Internationales lettriste et situationniste ont prétendu, à partir d’escapades nocturnes, réaliser l’art, voire dépasser le système, nous considérons plutôt que l’esprit créatif peut dès aujourd’hui s’exprimer pleinement au centre du groupe et de façon plus précise dans une épanouissante délibération qui succède pour nous aux idéalistes dérives, détournements et autres constructions de situations impuissantes face au spectacle qui les a facilement recyclées à son avantage. Mais imbriquer l’engagement à la philosophie et à l’art comporte des risques dont nous n’avons d’autre choix que de discuter.

En ce moment, la vie artistique, sa mise en œuvre comme sa consommation, est planifiée en fonction des obligations découlant de l’organisation sociale. La belle humanité s’exprime encore parfois à travers l’art, mais elle demeure limitée par le fait qu’elle s’inscrit invariablement dans la société du spectacle. L’art, qui a rempli à travers le temps une foule de fonctions contradictoires, participant parfois aux forces réactionnaires de l’Église et de l’État ou, au contraire, faisant un avec les avant-gardes scientifiques ou politiques d’une époque, a représenté, dans tous les cas, une forme supérieure d’expression parce qu’elle a poussé les êtres humains à pousser le plus loin possible leur imagination et leurs réflexions, améliorant dès lors le mode d’expression et la technique de leur production à l’extérieur des objectifs de la classe dominante de la société.32 Nous voudrions célébrer la pratique de l’art pour les vertus inhérentes à sa réalisation, mais il s’en faut de peu pour que son exercice ne devienne impossible. Toute avancée artistique, même si elle ne provient pas de la toute-puissante industrie culturelle33, est invariablement récupérée par les lois marchandes et tend même à nourrir la bête.34 La culture n’est principalement qu’une nouvelle opportunité de profits des plus sophistiquées et des plus inépuisables, « l’industrie des loisirs étant confrontée à des appétits gargantuesques » (Arendt). L’atmosphère générale de création est imposée par l’industrie publicitaire dans les boîtes de production. Le grand art est plus que jamais la besogne des institutions financées par l’État et par la haute bourgeoisie. Malgré tout, nous combattrons ceux qui, méprisant l’art et ses qualités intrinsèques, le réduisent à une fonction mercantile ou utilitariste comme nous nous dresserons contre la plupart des partisans de l’art pour l’art35 parce que ces deux clans se refusent à admettre que, « si la réalité est toujours infinie, l’œuvre d’art, en revanche, est toujours limitée au fini et a donc toujours besoin pour le produire d’un acte de sélection créateur d’ordre qui, en dernière analyse, est un acte moral » (Hermann Broch). En d’autres mots, « il n’est pas une œuvre de l’esprit qui n’ait été conditionnée par le désir d’amélioration réelle des conditions d’existence de tout un monde » (Breton). L’autonomie de l’esthétique a longtemps été revendiquée afin de défendre la liberté des créateurs contre les mécanismes intéressés d’une production culturelle empoisonnée et pernicieuse. Or, les artistes exigent surtout d’avoir toute la liberté sur leur création et c’est en ce sens que Hors-d’Øeuvre s’arroge le droit de pratiquer l’art comme un moteur de l’histoire. Les techniques les plus raffinées, entre autres au cinéma et en musique36, nous aideront à extérioriser notre point de vue. « Nous ne pourrions être créateurs dans un monde passif. C’est la lutte actuelle qui nourrit notre invention » (Constant Nieuwenhuis).

Notre processus d’expression culturelle fondamentalement collectif témoigne du rapport critique et transcendant que l’art apporte à la société en se retirant des logiques caractéristiques de cette dernière. Mais d’une manière plus traditionnelle, nous pourrions affirmer que nos œuvres, même si elles sont en premier lieu politiques, comportent en elles-mêmes des valeurs esthétiques. Celles-ci, résumées d’une manière embryonnaire à travers notre réflexion pratique sur le langage du changement, ne sont pas assimilables à celles de l’art pour l’art parce que même la virtuosité n’a pas su demeurer indépendante des mécanismes de la société. Elles ont tout de même pour ambition de défendre efficacement le caractère progressiste de l’art contre l’industrie culturelle. Nous n’essayons pas de faire un art de propagande qui chercherait à rallier des adeptes.37 Nous voulons devenir une source d’inspiration et voir nos œuvres provoquer, chez les personnes qui s’en imprégneront, « la libération de nouvelles énergies » (Jorn). « Il s’agira de réinventer des possibilités de cognition et de perception qui permettront de rendre aux phénomènes sociaux leur caractère d’évidence en tant que moments de la lutte des classes » (Jameson). Nous planifions nos expérimentations, autant au niveau de la forme que du fond, en vue de faire la révolution sociale, projet fabuleusement créatif et porteur dans le réel de la lutte contre l’art instrumentalisé. L’organisation sociale force les esthètes et les artistes, les intellectuels et les scientifiques, acculés au mur parce qu’ils refusent de se faire récupérer et neutraliser par l’idéologie dominante, à adopter une attitude militante contraire à leur objectif initial de développer une pratique indépendante des rouages intéressés et éteignoirs de la société. L’expression passionnée est en mesure de s’inscrire dans une stratégie planifiée en vue de son autodéfense. Les idéologues de l’art pour l’art ne nous empêcheront pas de prendre en compte les nécessités qu’implique une période aussi odieuse que la nôtre. Certains objecteront : « la politisation de l’art n’est possible que sous sa forme parodique ou innocente. Ce n’est qu’un déguisement, l’adéquation du décor où évolue le sujet que d’autres événements font vivre. Même chargé d’intentions politiques ou sociales, l’art n’a pas rattrapé son retard. Au contraire, ses nouvelles formes hybrides ne font que le rendre plus évident » (Masci). Mais telle n’est pas notre vision, désirant à l’inverse mettre en forme une activité politique ambitieuse et réaliser l’art par un dialogue collectif fécond et libérateur dont la force se situera dans une dialectique entre les charges négatives et positives de la société, entre la critique et la révolution, instituant ainsi les formes contemporaines de l’heuristique et de la maïeutique. La cultura animi38 inaugure donc le point de jonction entre les activités supérieures de l’humanité et les étroites exigences politiques de notre monde.

C’est par la force des choses que les membres de Hors-d’Øeuvre se sont mis à travailler ensemble, tous aussi déterminés les uns que les autres. Nous avons avancé en tâtonnant, cherchant à maximiser immédiatement notre bien-être et à développer des stratégies pour améliorer notre avenir. À force de discussions entre amis et de luttes politiques réformistes39, entrecoupées par nos problèmes socioaffectifs, nous nous sommes réunis de plus en plus formellement, ce qui nous a permis de corriger et d’affiner nos pensées respectives. En toute logique, le collectif s’est risqué à planifier à long terme une praxis politique en essayant parallèlement de faciliter la vie de chacun. Socialisés par le champ de la culture, nous avons décidé de nous y investir afin que l’être humain prenne lui-même en charge les efforts nécessaires à la réalisation de son potentiel. Nous avons entrevu, appréhendé, puis déchiffré les dangers liés à la propagande. Nous nous sommes sentis vivre lors de nos discussions et avons choisi de nous agiter au sein de la cité en imbriquant dans notre œuvre différentes formes de critique argumentative, de maïeutique et de propositions issues de l’économie politique. Jamais le groupe n’a occupé une place totale dans notre quotidien, mais son omniprésence, résultat de notre ambition, nous a poussés à orienter différemment notre existence. Certes, HØ est encore loin d’avoir adopté en tout point la voie de la sagesse, mais notre amitié, en exigeant de chacun une amélioration constante, nous a placés sur le long chemin menant à la sérénité. En d’autres mots, nous avons répondu à l’interrogation des surréalistes par nos gestes tout simplement parce qu’une « défaite ne saurait être une solution. Le suicide n’est pas une solution, pas même une fin, mais un abandon de la question » (Louis Pastor).

Un élément de la situation actuelle aurait pu nous ralentir : les cyniques sont une race populaire. Ces conformistes pensent voir en tout, sauf en eux-mêmes, la perversité de la société. Pour eux, les horreurs du monde sont chose normale et nous n’y pouvons rien, ce qui leur permet de se pardonner d’avance leurs propres torts qu’ils minimisent toujours. Misanthropes parfaitement intégrés au système, endurant leur malheur comme quelque chose de tolérable, ils ne trouvent de réjouissance que dans leur prétention à comprendre mieux que les autres la cruauté humaine. De leur cynisme se dégage une fausse attitude critique, tout à fait stérile en matière de propositions, inapte à prendre forme concrètement et ne pouvant que dégénérer en un absurde nihilisme. « Ils parcourent à reculons le chemin même de leur vie » (Diogène). Pourtant, ce n’est pas sur notre lit de mort mais dès la fleur de l’âge que nous exigeons « Plus de lumière! Plus de lumière! » (Johann Wolfgang von Goethe). C’est ainsi que le courage de vivre, inséparable d’un engagement social honnête et consciencieux, a le potentiel de répondre à la superficialité de ce cynisme. Certes, son caractère public implique, comme le suicide, une certaine irréversibilité, la classe dominante combattant ce qui nuit au renouvellement des rapports sociaux actuels, mais il s’agit aussi de la seule façon de témoigner du grand respect que nous avons pour l’existence humaine. Heureusement, jamais l’émancipation n’a été aussi saisissable qu’aujourd’hui : les armées occidentales, étrangères à la dureté des massacres tels qu’on les subissait encore au XXe siècle40, sont de moins en moins en état d’user dans leur propre pays d’une violence massive sur un peuple en révolte tandis qu’Internet nous offre à la fois une force de diffusion inédite et des possibilités inouïes d’alliance avec des groupes révolutionnaires du monde entier. Pendant ce temps, quelques-uns s’amusent à répéter la maxime d’Emma Goldman tel un dogme : « Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution », refusant au passage de se saisir de sa contrepartie selon laquelle il n’y aura jamais de révolution si l’on s’abstient d’une sérieuse planification stratégique. La politique n’est pas qu’une partie de plaisir.

L’amitié constitue de nos jours l’une des seules raisons de vivre, mais cette relation se montre rapidement insuffisante contre la puissance dévastatrice du spectacle. C’est pourquoi le groupe affinitaire est tenu de prendre le risque de se déployer petit à petit tout en trouvant le temps nécessaire à sa saine évolution. Contre l’organisation sociale actuelle, il cherche à entraîner l’humanité derrière le projet de cultiver son corps et son esprit, cœur de la pratique des activités supérieures comme de la politique, mais il réalise qu’il ne peut le faire qu’à partir des matériaux de son époque. « La tâche historique est de donner forme absolue, en toute pureté, à l’état immanent de perfection, de le rendre visible et de le faire triompher dans le présent » (Walter Benjamin). Ce texte ne concerne pas la praxis de Hors-d’Øeuvre, mais celle de toutes et de tous. Et si vous le jugez conforme à la réalité, sans faille logique majeure, vous savez ce qu’il vous reste à faire. Rejeter le suicide ne saurait être une posture suffisante à l’égard du terrifiant statu quo; être révolutionnaire critique, avec tout ce que cela comporte comme labeur et comme écoute, oui.

 

 

1 Certaines citations de cet article ont été retirées de leur contexte. On ne doit pas les lire comme la description fidèle de la théorie de leur auteur et encore moins comme des arguments d’autorité. Elles ont plutôt été utilisées pour l’inspiration qu’elles suscitent chez nous à propos des thèses que nous défendons. A par ailleurs été modifiée la syntaxe de certaines citations afin d’en faciliter l’intégration dans le texte.

2 Pour régler rapidement l’aspect subjectif du problème, notons simplement «qu’on ne devrait non pas s’y jeter dans un vertige, mais s’y déterminer selon la raison en plaçant, dans un des plateaux de la ba­lance, le dommage fait à la collectivité, le chagrin fait à l’entourage, l’horrible difficulté de se donner la mort et, dans l’autre plateau, l’effort d’échapper à l’une des incurables misères inventées par la nature ou par les hommes.» (Michel Corday)

3 Malheureusement, telle n’est pas comprise la société d’aujourd’hui. Le chauffeur de taxi, s’il n’était pas dépendant de mon pourboire, ou la fille du bar, si nous n’étions pas censés nous draguer, me repro­cheraient, après une longue énumération des horreurs qui nuisent à nos vies, de tout mélanger, de ne rien y comprendre. Lukács explique bien pourquoi : « Le caractère fétichiste des formes économiques, la réification de toutes les relations humaines, l’extension croissante d’une division du travail qui atomise abstraitement et rationnellement le processus de production sans se soucier des possibilités et des capacités humaines des producteurs immédiats, transforme les phénomènes de la société et avec eux leur aperception. Des faits « isolés » surgissent, des ensembles de faits isolés, des secteurs particuliers ayant leurs propres lois (théorie économique, droit, etc.), qui semblent être déjà, dans leur apparence immédiate, largement élaborés pour une telle étude scientifique. Si bien qu’il peut sembler particulièrement “scientifique” de pousser jusqu’au bout et d’élever au niveau d’une science cette tendance déjà inhérente aux faits eux-mêmes, tandis que la dialectique qui – par opposition à ces faits et à ces systèmes partiels isolés et isolants – insiste sur l’unité concrète du tout et démasque cette illusion en tant qu’illusion, produite nécessairement par le capitalisme, fait l’effet d’une simple construction. »

4 Notons que les lundis et les fins de session étaient marqués par une nette augmentation de l’emploi de cette expression.

5 L’impérialisme que nous décrivons ici, c’est-à-dire la conquête de nouveaux territoires et de nouvelles sources de profits, constitue l’une des principales stratégies de la bourgeoisie occidentale pour contrer la baisse tendancielle des taux de profits.

6 «On ne saurait siffler trop fort : point de grâce pour la médiocrité; elle diminue notre sensibilité pour les beaux-arts» (Stendhal).

7 Même «vingt siècles d’oppression chrétienne n’ont pu faire que [l’être humain] n’ait encore des désirs, et l’envie de les satisfaire» (Maurice Nadeau). (La citation a été modifiée afin de se dissocier du sexisme des surréalistes.)

8 Avant même la marée noire, la compagnie n’hésitait pas à mentir effrontément dans un plan d’urgence, publié pour les nécessités de très faibles réglementations et visiblement écrit par de typiques universi­taires à qui l’on avait demandé de bâcler le document que personne ne lirait : «l’un des experts à contacter en cas de marée noire [...] est décédé quatre ans avant la publication du plan. [...] Autre énormité : un cha­pitre consacré aux ressources biologiques sensibles dresse une liste des mammifères marins comme les morses, les lions de mer, les loutres de mer et les phoques. Pourtant, aucun de ces animaux ne vit dans la région du golfe du Mexique» (Le Devoir, 9 juin 2010).

9 «En soi, ni le bien ni le mal n’existent. C’est seulement par leurs relations avec les intérêts que les événements, les actes, les choses prennent une valeur morale» (Jorn). D’après la thèse ici défendue, le bonheur de chacun constitue l’intérêt ultime de toutes et tous.

10 En 1950, Korsch explique encore plus rigoureusement quelles sont les causes de plusieurs erreurs de Marx : «Les points suivants sont particulièrement critiques pour le marxisme : a) sa dépendance vis-à-vis des conditions économiques et politiques sous développées de l’Allemagne et des autres pays de l’Europe centrale et orientale où il acquit une importance politique; b) son adhésion inconditionnelle aux formes politiques de la révolution bourgeoise; c) l’acceptation inconditionnelle des conditions économiques avancées de l’Angleterre comme modèle de futur développement de tous les pays et pré conditions objectives de la transition au socialisme; auxquelles on doit rajouter; d) les conséquences des tentatives répétées, désespérées et contradictoires d’y échapper. Les résultats de ces conditions sont : a) la surestimation de l’État comme instrument décisif de révolution sociale; b) l’identification mystique du développement de l’économie capitaliste avec la révolution sociale de la classe ouvrière; c) le développement ambigu qui s’ensuit de la première forme de théorie marxienne de la révolution par la greffe artificielle d’une théorie de la révolution communiste en deux phases; cette théorie, dirigée d’une part contre Blanqui, et de l’autre contre Bakounine, escamote du mouvement présent l’émancipation réelle de la classe ouvrière et la relègue à un futur indéfini.»

11 Notons tout de même que la principale contradiction du système actuel concerne le fait que celui-ci est contraire aux intérêts de l’humanité.

12 Manuel Castells, comme de nombreux autres spécialistes de l’histoire et de la sociologie du Web, a remarqué l’étendue de «l’apport de la base» dans le développement de cette technologie. «Internet n’est pas né du monde des affaires. La technologie était trop audacieuse, le projet trop coûteux, l’initiative trop risquée pour des organisations à but lucratif.» L’essor s’est au contraire réalisé parce que «tout individu qui avait les connaissances techniques requises pouvait se joindre à Internet. De ces contributions multiples est venu un torrent d’applications que nul n’avait prévues, du email au babillard, au groupe de conversation, au modem et pour finir, à l’hypertexte.» Il est remarquable que si nul n’avait prévu ces contributions, si le monde des affaires s’était refusé à participer à l’élaboration de celles-ci, tous s’en sont très rapidement emparés tellement elles s’imbriquaient facilement dans une production déjà socialisée par le capitalisme lui-même.

13 Bien que dans une perspective encore trop souvent individualiste...

14 Prenons le temps de relever le caractère absolument antidémocratique de la thèse Acheter, c’est voter selon laquelle une personne riche est officiellement plus puissante qu’une personne pauvre.

15 La même logique peut s’appliquer au racisme : «Le travail des peaux blanches ne peut pas s’émanciper là où le travail des peaux noires demeure marqué d’infamie» (Marx).

16 Rappelons les justes paroles de Guy Debord : «Jamais la conscience historique n’a eu autant besoin de dominer de toute urgence son monde, car l’ennemi qui est à sa porte n’est plus l’illusion mais sa mort».

17 À ce sujet, si le cri du jeune André Breton touche sa cible («Sans Jacques Vaché, j’aurais peut-être été un poète; il a déjoué en moi ce complot des forces obscures qui mène à se croire quelque chose d’aussi absurde qu’une vocation»), c’est Marx, au même âge, qui, tout en sous-estimant la complexité du problème, se montre le plus concret : « Dès l’instant où le travail commence à être réparti, chacun a une sphère d’activité exclusive et déterminée qui lui est imposée et dont il ne peut sortir; il est chasseur, pêcheur ou berger ou critique critique, et il doit le demeurer s’il ne veut pas perdre ses moyens d’existence; tandis que dans la société communiste, où chacun n’a pas une sphère d’activité exclusive, mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît, la société réglemente la production générale ce qui crée pour moi la possibilité de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique».

18 «Et comment mener à bien une saine gestion des drogues, à commen­cer par le tabac et l’alcool, sans s’extirper du processus d’accumulation du capital?», voilà une autre des très nombreuses questions cruciales que nous aurions pu poser dans ce paragraphe. Nous essayons ici de démontrer que, sur n’importe quel aspect de la vie humaine, mieux vaut que nous soyons tous en plein contrôle de notre production pour prendre par l’usage de la raison les décisions qui nous concernent que d’être «les esclaves de pressions sociales créées par nous-mêmes» (Horkheimer).

19 L’auteur complétait sa tirade par la phrase «Alors les amateurs d’art n’existeront plus». Nous nous montrons en accord avec cette opinion selon laquelle c’est au moyen de la pratique des activités supérieures, et non de leur consommation, que l’on peut atteindre un sentiment de sérénité. Quant à lui, Castells considère que l’histoire d’Internet nous a appris «une grande leçon par le fait que les utilisateurs ont aussi été des producteurs».

20 Il est évident que notre volonté d’être présents à l’avant-plan nuira à notre capacité de garder secrète une éventuelle pratique illicite, mais celle-ci n’est de toute façon précieuse que dans des situations très précises. N’oublions tout de même jamais que la révolution est par nature illégale, que la bourgeoisie défendra avec toutes ses armes la propriété privée, y compris par des moyens prohibés, et ce, même si le communisme constitue la seule chance pour tout le monde, y compris pour les riches, de s’épanouir vraiment; qu’en conséquence, para bellum. Au moment critique, le succès de nos opérations dépendra de la rapidité avec laquelle le peuple réussira à prendre le contrôle de toute la production économique par les moyens nécessaires.

21 La plupart des questions d’ordre tactique qui seront abordées ne s’appliquent pas seulement qu’à notre époque, mais sont aussi souvent conditionnelles à l’action politique dans un État dit libéral ou, pour être plus exact, dans un pays moins pauvre et moins autoritaire que la moyenne mondiale.

22 Remarquons que tout le milieu militant est gangréné par le patriarcat. « Quant à la stratégie permettant d’en finir avec le sexisme des marxistes, elle ne [nous] paraît pas très différente de celle permettant d’en finir avec le sexisme des non-marxistes ou des antimarxistes » (Gayatri Chakravorty Spivak). Nous rejetons aussi la légitimité de la plupart des critiques actuelles que certaines féministes du milieu font circuler sur nous parce que celles-ci sont influencées non seulement par des ragots, mais aussi par leurs conceptions foncièrement réformistes et parfois autoritaires de la lutte politique.

23 Ce que l’on retient surtout de l’histoire du mouvement féministe, ce n’est pas que certains bourgeois ont quelquefois pris avantage à s’attaquer à des manifestations partielles du patriarcat, la bourgeoisie dans son ensemble les ayant mis à profit; non, elle nous apprend plutôt que la classe sociale des femmes est capable d’une conscience de genre qui lui a permis, par la lutte, d’améliorer sensiblement sa situation.

24 Après l’aventure situationniste, Guy Debord s’est par ailleurs distingué en parlant de stratégie, suggérant aux révolutionnaires de privilégier la lecture de Clausewitz à celle de Marx. Il aura donc pour toujours frustré les véritables révolutionnaires parce qu’il n’a pas empêché avant sa mort que sa femme dilapide ensuite son or sans que l’on puisse l’utiliser pour la realpolitik.

25 Concrètement, on parle ici d’avoir une bonne alimentation, de pratiquer régulièrement des activités physiques et de maintenir un milieu de vie soigné ainsi qu’un mode de vie équilibré permettant entre autres un sommeil régénérateur.

26 «Au sein du capitalisme, aucune organisation ne peut durablement faire preuve d’un anticapitalisme intransigeant. L’intransigeance est le fait d’une activité idéologique limitée et l’apanage de sectes et d’individus isolés. Lorsqu’elles veulent acquérir une importance au niveau de la société globale, les organisations doivent se rallier à l’opportunisme tant pour affecter le processus de la vie sociale que pour atteindre leurs objectifs propres» (Paul Mattick).

27 En ce sens, c’est une grave erreur d’associer candidement fête et révolution comme l’ont fait les situationnistes.

28 Il n’est pas besoin d’être grand stratège pour comprendre qu’il existe tout de même des avantages tactiques indéniables au maintien de certains secrets.

29 S’il est évident que l’expérience au sein de HØ aura une influence déterminante dans tout engagement des cellules de l’organe, il est élémentaire que d’aucune façon notre organisation cherche à exercer un pouvoir quelconque au sein des mouvements qui ne lui appartienne nullement.

30 C’est aussi pourquoi l’ultra-gauche, malgré ses beaux principes, n’aura jamais été une force majeure dans l’échiquier politique mondial.

31 Hannah Arendt nous explique bien pourquoi : d’abord, remarquons «qu’une discussion sur la culture est tenue de prendre pour point de départ le phénomène de l’art parce que les œuvres d’art sont les objets culturels par excellence»; ensuite, notons que «l’élément commun à l’art et à la politique est que tous deux sont des phénomènes du monde public».

32 «À travers toute son histoire, la peinture a été alternativement au service de l’Église, de l’État, des armées, du patronage individuel, de la connaissance de la nature, des phénomènes scientifiques, de l’anecdote et de la décoration. Mais les merveilleuses œuvres qui ont été peintes, quelles que soient leurs sources d’inspiration, vivent encore pour nous à cause des qualités absolues qu’elles possèdent en commun» (Man Ray).

33 En faveur de laquelle «il faut modifier le matériau pour qu’il devienne loisir et le préparer pour qu’il soit facile à consommer» (Arendt).

34 «Le domaine de la création artistique devient le lieu de ce qu’Herbert Marcuse nommait les «satisfactions substitutives», ces gratifications compensatoires, entièrement intégrées à l’ordre établi – et éventuellement produites par ce dernier – de façon à enchaîner l’individu et, de ce fait, à consolider le système» (Marc Jimenez).

35 «L’art pour l’art, en se voulant un absolu, nie cette relation obligée à la réalité implicitement contenue dans son émancipation par rapport au concret, qui est son a priori polémique» (Adorno).

36 Il s’agit évidemment de moyens que nous cherchons à développer à long terme puisqu’il nous reste encore à nous améliorer encore considérablement dans ces domaines et à dénicher de bons collaborateurs.

37 «En un sens, notre tâche est [entre autres] de rendre les gens prêts à écouter, et cela n’est pas [seulement] affaire d’argumentation» (Gayatri Chakravorty Spivak). (La citation a été modifiée pour qu’elle corresponde à notre opinion.)

38 Si pour Cicéron, Cultura animi philosophia est (La philosophie est la culture de l’âme), de notre côté, il nous semble clair que l’esprit et le corps humains se nourrissent de l’ensemble des activités supérieures et que l’essence sublime de la pratique de celles-ci ne prend forme qu’à travers l’échange non marchand au sein duquel la discussion et la délibération occupent une place prépondérante.

39 Ces mouvements de protestation, par leur propension à développer des modes de fonctionnement partiellement autogestionnaires, comportant ainsi intrinsèquement une valeur révolutionnaire, constituent souvent le meilleur endroit pour faire de la politique.

40 Certes, la guerre est toujours sanglante, mais elle a besoin d’être justifiée par la barbarie d’adversaires que les soldats non seulement ne comprennent pas, mais n’aperçoivent plus tellement ils se sont éloignés du front. Rarement sera-t-il devenu aussi difficile pour les généraux d’intimer à leurs subalternes de tirer sur une foule de personnes qu’ils considèrent comme leurs semblables.

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