Les chroniques de l'ennui

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publié par Martin Lord le 5 novembre 2011

J'imagine que l’on s’est adressé à moi pour la première fois dans le dialecte rudimentaire que l’on affecte d’emprunter en grimaçant à un nouveau-né. Je tiens à notifier qu’il m’est étrange de voir des adultes singer un bambin et non l’inverse, cela en dit long au sujet de cette relation. Je n’ai heureusement aucun souvenir de cet épisode et, quand bien même en aurais-je, j’estime que, pour ce texte, j’en ai d’ores et déjà parcouru l’essentiel.

Chapitre premier - « L’innocence rapiécée »

J’ai eu une petite enfance digne d’envie pour le service de protection de la jeunesse. Je ne me retrouvais que très rarement seul malgré les occupations astreignantes de mes procréateurs. Leur présence envahissante me refusait déjà toute intimité et réprimandait la curiosité que j’éprouvais pour mon corps et celui d’autrui. Elle s’estompait pourtant lors des programmes télévisés, entre les leurs et les miens, dans des discours étrangement similaires. Étant vite devenu curieux, ils esquivaient de leurs doctes formules (« plus tard », « si tu es sage », « quand tu seras plus vieux ») l’explication de choses inquiétantes. Les adultes ont coutume de présumer que l’enfant oubliera tout parce qu’eux-mêmes y sont rapidement par dépit parvenus. Lui n’en a pas l’habitude, mais ne tardera pas à la prendre : ce dont il convoite la connaissance et lui reste dénié le force à intérioriser sous forme de restrictions l’ignorance. L’opinion que j’ai gardée de moi-même est révélatrice des individus sur qui je me modelais peu à peu : lâche, las et abruti. Ils incarnaient de mauvais rôles dans d’autrement plus raffinés spectacles et jamais ne s’en sont offusqués. Ils tenaient à me protéger de ce monde en se préservant. Ils ne confessaient aucune faiblesse par peur de perdre l’amour inconditionnel auquel ils croyaient naïvement.

Il plairait à beaucoup que l’on ignore leurs traits désavantageux, je n’apprends rien à personne. Afin de celer leur propension à la folie, ils insistent généralement sur celle des autres. Je ne ferai rien de tel. Mes parents ont eu de ces problèmes qui profondément se sont ancrés dans ma personnalité. En contrepartie, j’étais sans doute moi-même une cause de chagrins comme de frustrations et continue visiblement de l’être; c’est chose terrible que d’en arriver à mépriser ceux qui nous entretiennent d’autant plus lorsque nous nous imaginons en meilleures mains dans un Toys “R” Us. Par la force des choses, une insaisissable nécessité me rattachait à mes géniteurs : ils détenaient le pouvoir d’acheter. Combien de fois les ai-je maudits pour avoir gardé leur bourse scellée ? Vous dire les crises qui s’ensuivaient... Ingrat, je refusais déjà tout compromis. Le rapport de dépendance auquel l’enfant est soumis, il ne l’accepte pas joyeusement comme il se résignera plus tard à attendre sa paie. Tout compte fait, on m’a gâté.

Je ne proviens pas d’une bonne famille. Je suis issu de ce que certains nomment la classe moyenne blanche et chrétienne, ce qui n’est plus gage d’une position hiérarchique avantageuse ou d’un patrimoine salvateur par le temps qui court. Souvent, la maison était pleine de ces gens qui, sans être totalement dépourvus de moyens et sans baigner dans l’opulence, se moquaient de ceux qui en profitaient autant que de ceux qui en souffraient. Un rien soulevait leur indignation, incluant leurs problèmes domestiques et professionnels sur lesquels personne n’osait insister. Leurs petites condamnations de salon étaient faites d’axiomes qui dépassaient l’entendement et me laissaient distant, distrait et peu enthousiaste par peur de rétorsion. Bien que tous passaient pour très tristes, on ne discutait que du malheur des autres. La vergogne m’étrangle lorsque des photo­graphies me montrent divertissant, sorte de pitre de piètre qua­lité parmi eux. En raison des bonnes intentions autour de moi, j’en oublierais presque l’incapacité d’en pouvoir faire quelque chose de digne. J’épiais révérencieusement leurs rires tonitruants et leurs blagues légères, leurs rancœurs idiotes et leurs réconci­liations émouvantes. Forcément, les adultes m’impressionnaient et j’en suis venu à me convaincre que j’étais effectivement « trop jeune après tout », que devenir policier m’honorerait et que le fluo me seyait à merveille.

Une créature de la même espèce, lors d’une récente célébration, m’a fait remarquer que moi seul d’entre ses cousins n’était pas accompagné et a entrepris de m’interroger sur mon orientation sexuelle. En lui rétorquant être homosexuel (pratique peu courante visiblement) et que mon ami de cœur était indisponible pour la soirée, elle a simplement haussé les épaules et a ajouté : « Au moins, c’est pas un nègre. » Les discriminations de la tendre jeunesse sont exemplaires. J’en sais quelque chose. Ayant été assurément raciste, homophobe, macho et nationaliste, je ne souhaitais, autrefois, de mal à personne. Nul ne me regardait (sauf quand je faisais l’idiot), nul ne m’écoutait et nul ne répondait aux questions que je brûlais de poser. L’impotence juvénile se mesure à la puissance à laquelle elle prête allégeance. Je me suis offert tant de fois que j’en ai retiré un profond complexe d’infériorité vis-à-vis des êtres fabuleux qu’on me préférait. Mon admiration sans bornes pour les superhéros et pour les vedettes, pour les ministres et pour les bourgeois, reflétait celle qu’on me refusait. Si j’ai aujourd’hui quelques aliénations récalcitrantes, je tiens à préciser que j’ai été bien pire : j’ai déjà cru en Dieu. L’impuissance des adultes est chose contagieuse. À les côtoyer, on comprend mieux à quoi attribuer leurs insuccès.

Il est évident que le stéréotype est étroitement lié au mythe. Il s’agit d’un comportement s’élevant au-dessus des autres et les dominant. Pour un instant seulement, les regards convergent en sa direction et sa silhouette reste imprimée sur la rétine, brûlée par les flashs. Dans le récit de mes jeunes jours, ce n’est pas le destin qui pèse sur ma tête mais de petites existences fléchissant sous le poids de ce à quoi ils ont concédé de la masse. Il n’y avait pas d’adultes, il n’y avait que des enfants impressionnés. « Ah ! Quelle belle jeunesse ! »

Chapitre deuxième - « Bellum omnium contra omnes »

Partant de si loin, est-il seulement possible que les développements ultérieurs me soient le moindrement favorables ?

Je me souviens de la première journée d’école, de mes congénères terrifiés et agités se toisant sévèrement ou piteusement les uns les autres, des jupes de ma mère, des chiens qui se fixaient quand les parents s’éloignaient. Les pires jours étaient ceux suivant une bévue, dans l’anticipation bileuse des commentaires et des moqueries. Dans ces cours et corridors, dans le parc et dans les ruelles avoisinantes, c’est la compétition que j’ai apprise. Ne pouvant nous mesurer aux divinités, nous
devions rivaliser, vu leur absence, entre infirmes qui répondaient « présent ».

Si la logique est inconnue de ceux qui sont abrutis par son contraire à longueur de journée, que peut-on espérer de ce qui mijote dans un tel système scolaire ? On ne nous y corrige plus et, néanmoins, il y règne une tranquillité déroutante. Sans doute vous êtes-vous fait discret en retrouvant, après la gronde parentale ou la « compréhension » institutionnelle, les trouble-fêtes de votre passé, ennuyants et bêtes, inquiétantes créatures de la pharmacopée. Comment faire tenir un enfant en place sans le cogner ? Par la promesse de représailles plus effrayantes. Notre empressement dévastateur à émettre les ordonnances les plus variées — à la mesure de notre impatience et de notre incompréhension — devrait dissuader quiconque de le susciter. Oui, je me suis fermé la gueule ! Dans ces laboratoires, les fonctionnaires et les enseignants cherchent encore la combinaison ga­gnante d’une alchimie de la passivité éducative. Ces ingénieux érudits isolent et regroupent les agents avec une maîtrise discu­table. Avons-nous oublié ce qu’il advenait de celui à qui a été refusé le complet Adidas ou la dernière figurine power ranger ? Ce qui pour le gamin est le plus important dans ses jouets, c’est la concordance. On apprend l’emprise de la propriété quelque part et elle est partout autour de nous. On nous a tenus en respect par la juridiction qui fait que nous ne nous appartenions pas. On m’a enseigné tôt la préséance des objets en me montrant la marque de ceux qui les détenaient, si bien que, convaincu de n’être qu’une chose parmi d’autres plus reluisantes j’en suis venu à douter de pouvoir me définir autrement que par les paroles de ceux qui s’improvisaient mes propriétaires. Et j’y ai cru, c’est surtout ça la jeunesse.

La proximité force les plus étranges rencontres. Les amis sont nécessaires; seulement, ils changent souvent. Nos unions, nos alliances sont fragiles. Elles se basent sur des affinités de passage. Celui qui nous jure un jour fidélité sera le même qui, plus tard, usera de nos confidences contre nous, par intérêt. J’ai fait office de compagnon pour tant de gens que je préfère les considérer comme des moments. Déceptions et trahisons, tout se fait sur le mode de la tragédie parce que tout est sé­rieux pour l’enfant, de sa coiffe à ses personnages. Autrefois, pour des spectateurs plus avertis, il s’agissait d’une farce. De nos jeux guerriers, beaucoup ont souffert, de nos cambrures entichées, tout autant. Nos mascarades imitaient les tribulations déchirantes du vedettariat, leurs passades se réduisant à une posture, leurs conflits s’avérant n’être qu’une plaisanterie. Déjà, les acteurs et les actrices répétaient le drame patriarcal qui instille l’idée que les hommes vont à la guerre même en amour, que l’hostilité est une passion.

Ce que je ne retrouverai jamais plus et que je regretterai faute de mieux sera sans doute cette absence de personnalité précise. Un flou identitaire se glisse entre nos différentes affectations. Entre les cowboys et les Indiens, il n’y a qu’une plume mais, entre nous et nos rôles, aucun chemin de fer. Nos idoles, si irréa­listes que personne n’y aura cru longtemps, nous les portions sur nous comme une cape imaginaire trop tôt démodée pour nous tenir chaud. Avec le recul, j’y vois les promesses brisées d’un monde qui a renoncé à devenir meilleur et dont la résignation produit de si grossières compensations que seuls tombent dans le panneau ceux et celles qui y mettent du leur. Que reste-t-il des modèles de mes contemporains, des parangons de mes ancêtres ? Il n’en subsiste que des lambeaux jonchant le chemin de mes médiocres réussites, de mes échecs flagrants.

Toute représentation part de l’hypothèse que ce qui est destiné à un public ne sera reçu de celui-ci que s’il peut s’identifier à cette production. Elle ne peut avoir d’autre but que d’être reconnue. Il importe que soient perfectionnées sans cesse les méthodes grâce auxquelles elle provoque une telle identification.1 Une de ces méthodes est l’école secondaire.

J’y suis entré dodu, naïf et sensible. J’en suis sorti complexé, méprisant et cynique. On m’a instruit du respect dû à ce que des brutes épaisses faisaient prévaloir et que leurs successeurs imposeraient de la même façon. J’ai appris l’injustice de ne pouvoir être un autre. Une situation familiale tendue à laquelle il faudrait ajouter de maigres résultats scolaires et les persécutions dont j’étais la victime de la part de mes camarades, au caractère sans doute plus mature, m’ont conduit à une légère neurasthénie. Renforçant mes assaillants de toutes parts, ma faiblesse et ma nervosité ont définitivement eu raison de ma nature lunatique et avenante. La méchanceté me permettrait de m’en tirer. Aux pleurs dont je gratifiais mes agresseurs se sont substitués les rires et les répliques assassines, les coups dans l’ombre et le déshonneur du surin. L’isolement m’a malheureusement trop porté à lire. J’en aurai conservé plus que ce style emprunté et ce vocabulaire étriqué. Nonobstant, la lecture n’a en rien résorbé mes graves problèmes interpersonnels.

La sexualité m’était étrangère, ses représentations familières, son importance impérieuse. J’ai passé trop de temps en compagnie de ceux qui interprétaient des hommes comme on joue du gun et on abuse du gin. Nous extrapolions les détails dans l’intimité de la chambre de hockey, sans personne pour nous les contester, oubliant vite la réalité d’une histoire si décevante qu’il fallait la couvrir de mensonges et d’ornements. Je renchérirai cependant en avouant que la nature grossière de mes propres fantasmes concurrençait leur satisfaction potentielle. Jamais femme se respectant n’aurait consenti à des positions si dégradantes. Et serait-ce le cas, ce qui m’en inspirait le désir était à des lieux du contentement. Contrairement à ce que certains avancent afin de dissimuler de telles pensées, rejetant le blâme sur ce qui est le plus incompris de la gent masculine, il n’y avait rien d’instinctif à cet avilissement qui n’exprimait que le malaise d’une société face à ce qu’elle a produit.2 Il n’en demeure pas moins que, tout cela, je l’ai vécu à rebours, ce qui a corrompu mon jugement. Si je n’entretenais de rapports qu’avec ce qu’il y a de moins authentique chez les garçons, qu’est-il advenu de ceux et celles qui devaient passer par les plus étranges compromissions à seule fin de se dénicher une place dans son ombre ? L’homosexuel n’est pas un homme, plutôt un « osti de fif », une « criss de tapette » et on entend résonner à son propos les pires absurdités sur son comportement. J’étais convaincu que le rôle pressenti de la femme, bien avant sa puberté, était celui de l’objet de satisfaction. Regardez simplement les modèles de ma jeunesse s’adressant aux puceaux et les dépeignant. De ceux-ci, lesquels vous inspirent du mépris, de la gène, de l’intérêt ? Desquels vous êtes-vous seulement souvenus ? La contemplation cauteleuse d’une photographie cirée en privé suivie de sa contestation sur les tribunes expose le décalage qui persiste entre l’opinion publique et les mœurs.

L’amertume dont je fais preuve ici n’est en rien le résultat de glandes dysfonctionnelles qui par leur inaction m’auraient han­dicapé ou amputé de tout sentiment. Ce diagnostic réconfortant, moi qui ai laissé devant mes yeux endoloris défiler les pires abominations sans broncher, je ne peux m’en conforter. Bien que je ne sois pas très aimable, je ne peux en dire autant de ceux et celles pour qui j’éprouvais de l’affection. Dans le tamis impitoyable sur lequel je fais couler mes souvenirs, ça scintille de partout. J’ai beau racler les fonds, je ne parviens pas à comprendre pourquoi beaucoup ont bénéficié de ma sympathie. Je m’interroge au sujet de ce fatras de caractéristiques superfi­cielles : amoureux de quoi franchement ? On ne se rend pas aisément à l’évidence que les rapports sociaux ont atteint le stade de dépérissement de l’humour absurde et qu’on y chercherait en vain une corrélation. J’étais tout simplement amoureux du changement et des commodités, épris de nouveauté. Obnubilé par tant de facticité, je collectionnais les illusions. Au royaume du faux, le mensonge est maître. Hypocrite ! Je replaçais ces visages connus de tous, je reconnaissais les formes du passé malgré les gaines dans lesquelles on les enserre, l’actrice à qui ressemblait celle-là, ce film dont on a changé l’époque tant et si bien que la trame en est égarée. J’acquiesçais lorsqu’on me demandait si la séance m’avait plu, si la jeune fille était chick, et on m’a souvent gratifié du sourire en coin de la connivence. Personne n’est si différent des autres.

Et serais-je sans-cœur au point de soutenir que c’était d’une carence d’amour dont j’étais victime ? Si je n’avais d’ambitieux que les sornettes que je promeus, les crédits dont je loue mes intentions devant des caractères hostiles et malgré mes fiascos moraux, bref, si j’étais un arriviste, je dédaignerais les forces qu’ils ont été plusieurs à réellement investir dans mon bien-être. Étrangement, on m’a aimé – sincèrement, et tendrement de surcroît. Et quand étaient évoquées à la sauvette les traditions et les conventions absurdes qui m’ont prémuni contre la faim, c’est d’amour dont on se défendait. Je ne peux, sans omettre ce que j’étais, accorder du mérite à ces bonnes âmes. Ils estiment encore tant de choses qui se sont avérées odieuses, et même bien pires que moi. Seulement, s’en sont-ils lassés de cet éternel retour, tout assotis qu’ils soient devenus, au comptoir de la duperie et de la prévarication ? Et pour peu que je me sois enorgueilli avec l’âge, ne m’abaissant plus à leur disputer la pitié qu’ils sollicitent en me montrant toujours plus méritant, voilà qu’on me la refuserait ? Le peu d’estime que j’ai pu développer, je l’ai échangé volontiers contre celle des autres. Rarement ils se sont aperçus que je me désolais de leur malheur. Personne ne rend la monnaie et personne n’honore les garanties accolées à tort au don de soi. Oh ! J’ai été aimé si fort, sur une scène dévastée et glaciale, dans l’indifférence et la peur, moi ! Parmi tous ceux et celles qui en avaient un besoin pressant, dire qu’on a osé m’accorder toute cette déférence aveugle… Et, oui, je trouve lieu de m’en scandaliser.

Toutefois, si l’opinion que j’étale ici au sujet de l’amour est sombre et affligeante, il n’en a pas toujours été ainsi. J’ai mûrement entretenu l’idée que le monde changerait de cap s’il advenait qu’une personne en vienne à trouver chez moi quelque chose de charmant. Il ne suffisait que d’un regard intéressé ou d’une gentille parole pour piquer ma chair des fléchettes hasar­deuses de Cupidon. Je ne tenterai pas de leurrer qui que ce soit; l’enfant ailé s’est depuis longtemps désencombré du bandeau qui obstruait sa vision et à tôt fait de prendre Psyché. Je faisais fi des yeux qui se portaient sur moi aussitôt qu’un détail chassait le cliché d’une aventure romanesque. D’abord, j’excluais de facto les laiderons. Mais ensuite, l’évaluation se poursuivait sur le mode de la confrontation. Étant un être contradictoire et excessif, il m’est souvent arrivé d’être inutilement méchant. À quoi médite celui qui dort seul ? Il en écrit des textes parfois. Les vers ne lui ayant octroyé que trop peu de réconfort, il se garde d’en nourrir dorénavant.

Je ne suis pas un séducteur adroit, je suis plutôt doué dans l’art éculé d’être grossier et j’avoue avoir foncièrement peur de ce que l’on peut penser de moi. J’ai longtemps eu en horreur l’assurance des autres. Elle ne manquait pas de me rappeler que je ne me tenais pas en haute estime. Les regards amusés et les remarques désobligeantes de mes pairs passant en revue mon apparence et ma conduite ne cessaient de troubler mes réflexions. Je me suis enfoncé dans la tête qu’en observant une stricte discipline vestimentaire et affective j’arriverais peut-être à cacher ma nature grotesque. Sans moyens, on ne peut courir au rythme des défilés. Combien de fois le fard tape-à-l’œil derrière lequel je me suis cru à l’abri a-t-il changé en un peu moins de deux décennies ? La mode est parvenue rapidement à d’insolites combines qui réclament d’insolites mannequins. Il en allait de même de mes préférences artistiques et relationnelles. Esthète ? Probablement. Je ramenais fidèlement à l’opinion des spécialistes de tout acabit mes digressions sur les grands sentiments et les chefs-d’œuvre. Ce que jugeaient sublime les sommités, capables d’en défendre le statut sur les tribunes avec verve, m’évitait d’avoir recours à mes impressions potentiellement compromettantes. Ce que je tenais pour vraisemblablement « beau » s’est substitué à une recherche fondée de ce qui l’était véritablement. 

Le stéréotype est une force agissante qui feint le sommeil. À première vue affairé et dynamique, il sent approcher la bravade. Il devient alors semblable à ces gens qui, gagnés par une fatigue agressive, repoussent avec âpreté ceux qui viendrait lui disputer la victoire. C’est seulement parce que son réveil effraie tant qu’il n’a pas à se mesurer au principe de non-contradiction. D’un côté, le stéréotype tend à la reconnaissance en passant pour méconnaissable et, de l’autre, tend à être reconnaissable en passant pour méconnaissance.

Chapitre troisième - « La jeunesse s’amuse »

Qu’aurais-je bien pu faire de mieux, au beau milieu de l’incohérence et des mensonges environnants, que de déraisonner sur le sens de tout cela ? La vérité ne se trouve pas dans une explication particulière qu’il suffirait de ramasser pour l’exhiber altièrement, mais dans l’expérimentation de ses diverses manifestations dans la réalité ainsi que l’articulation globale de toutes les conséquences qui en découlent et, à la croisée des chemins, du jugement de ses correspondances. J’ai amorcé ma vie de jeune adulte dans une quête insensée, sans aucune certitude morale, n’ayant pour seule industrie que la feinte précoce. À poursuivre sur cette lancée, j’omettrais l’hommage que je dois à certaines personnes qui m’ont, à cause de leur solitude et de leurs frustrations, aidé à en faire le meilleur.

S’il est difficile pour certains de se faire des amis, il s’en trouve d’autres pour qui il est ardu d’en conserver et, si j’ai pu éviter ainsi les écueils de la mauvaise compagnie, j’ai navigué sur les eaux troubles de ma jeunesse avec beaucoup de lest. Peu ont survécu aux naufrages et ne l’ont toujours pas oublié. Il y a dans l’Histoire beaucoup de savants personnages, de matelots adroits et d’aventuriers capables animés d’une passion de l’oubli mais, nous qui n’avions encore rien vécu, qui re­doutions que l’on nous arrache nos dérives, ces extraordinaires expéditions par l’usure dont sont faits les jours de nos emplois précaires et nos nuits de somnolence solitaire, collectionnions ce qui demeurerait le lendemain. Lorsque, plus astucieux, nous devancions même les événements, allant jusqu’à fixer maladroitement le contenu du mémorable selon nos prudes ambitions et nos capacités limitées, s’ouvraient devant nous toutes les portes de tous les ports. Il suffisait de passer, de laisser derrière les doutes et les menaces, de briguer l’honneur d’avoir su en susciter. Nous naviguions dans une ville comme sur un immense vaisseau fonçant droit sur les récifs sous les ordres d’officiers déments. Ce n’était pas la bourrasque qui était venu rompre le mât. L’équipage cherchait en vain le sourire des mutins. La cité était assiégée par ses brigands, avec ses dangers et ses festins, ses courses folles et ses feux affolants. Nos épopées n’ont jamais été écrites qu’en courant d’air dans les journaux, elles avaient toutefois déchaîné des tempêtes dans la vie de ceux et celles qui en étaient sorti rescapés. Je tire réconfort de telles équipées quand elles jouent du coude avec les mauvais rêves. Que les décors ont changé ! Non, nous, nous n’oublierons jamais, même s’il s’agit encore d’un brin de jeunesse, que ces lieux et ces gens ont su inspirer de telles aventures.

Le mal d’expérience, furieuse envie qui jamais ne m’a accordé de repos, était fort répandu aux grands tournants de désillusions modernes. Ainsi, on constate une recrudescence des témoignages de la toxicomanie à diverses périodes telles que l’industrialisation et les haschischins de Baudelaire, Gauthier et Delacroix, l’entre-guerre dont le plus célèbre sera sans doute Jacques Vaché et sa fin suffisante, la seconde moitié du XXsiècle et ses innombrables blessés. On a voulu y vivre plus intensément, on y décèdera plus rapidement. Débarquer dans un collège d’enseignement général et professionnel (on en perd régulièrement la notion lorsqu’on fait référence au cégep) aurait pu m’être fatal si je n’en avais pas été simplement évincé. J’y aurais glorieusement terminé ma vie entre les bouffées d’herbes et les psychotropes, entre les stimulants et les perturbateurs. La socialisation en ce lieu glauque semblait n’avoir que les stupé­fiants pour base d’échanges. Y suis-je déjà entré ? Sans blague, je dissimulais ma débâcle scolaire sous la puérilité avec laquelle je m’en vantais. Je regarde en arrière et ne constate aucune acquisition m’ayant été bénéfique sinon quelques amis qui, s’ils se souviennent comme moi de cet épisode, devront admettre une certaine gêne. Nous n’étions pas vaillants, endormis sous le soleil à sécher les cours, vomissant dans un coin, maladroitement surpris des vols les plus idiots, déambulant la nuit dans les rues à hurler n’importe quoi. Je croise parfois mon ancien public et je rougis, j’espère qu’il ne demeure rien de mes frasques. Vêtu littéralement à la manière de la commedia dell’arte, je bouffonnais. Que vous aurait inspiré la vue d’un dandy sale et confus qui trébuche en feuilletant à voix haute Les Cent-vingt journées de Sodome debout sur une balustrade ou bien qui ramasse des butchs de cigarettes en parlant de Breton et d’Aragon ? Vous vous en seriez moqués. Je ne suis pas sans le savoir, moi qui m’en moque.

Je pourrais en rester là, dévier le sujet de mes inconduites vers d’autres, plus nobles, avancer que le premier niveau d’analyse d’un comportement si effectivement risible est bien suffisant pour en discréditer le contenu. « Pas à notre époque ». Je croyais être à l’abri du jugement. Comme d’autres vont dans un ka­raoké massacrer exprès une chanson populaire que leurs parents ont connue, j’ai tenté par des moyens dérisoires de m’élever au-dessus de toute critique pour des gens qui, je le sais à présent, éprouvaient peut-être moins de difficulté que moi à en formuler une. En auraient-ils démontré la capacité qu’ils se seraient vite heurtés à l’implacable barrière de sophismes dont je m’entourais. Menteur éduqué à bonne école, hostile à toute discipline, caractériel sans caractère, quand on a des forcenés comme modèles, personne n’ose nous en tenir rigueur tant qu’on leur est fidèle.

On m’a tant de fois reproché d’être quelqu’un de lourd, un sévère trouble-fête. Ceux et celles qui m’en ont accusé avaient si souvent comme motif captieux d’élever leur comportement au-delà de tout soupçon que je leur passais inévitablement la puck et renforçais leur grief. Il est commode de crier aux sophismes à chaque occasion que l’on a de reconnaître ses propres dispositions à en faire usage chez les autres. Encore faut-il faire « la part des choses » et admettre que la mauvaise foi consiste aussi à abuser de sa dénonciation. Et les occurrences étant récurrentes, je me demande s’il n’est pas plus sage de « faire comme si de rien n’était ». Quoi qu’il en soit, l’épithète me sied encore aujourd’hui et, pourtant, beaucoup m’ont connu plus fantasque.

En charlatan, j’ai cru guérir une affliction de laquelle j’ignorais tout en m’inoculant de dangereuses médecines. Je ne suis parvenu qu’à dégrader mon état, accentuer ma bêtise et me suis trouvé pris de graves effets secondaires. L’usage ignorant de narcotiques n’est que le prolongement pervers de l’ignorance d’un usage libérateur. Je déblatérais des insanités au sujet de la « bonne » drogue avec l’inquiétude constante qu’on me dispute mes goûts. D’autres parlent de leur voyage avec support photographique ou de leurs cours et apprentissages passionnants avec le même enthousiasme, la même crainte inavouée. J’ai vu de nombreux voyageurs partir pour mieux revenir obérés et misérables, brandir des souvenirs qu’ils clamaient enviables à un public qui n’en partageait rien et retourner, satisfaits, suer pour leur pitance. J’ai vu aussi une dame de bonnes mœurs chasser sa répulsion du mendiant avec une « bonne » cure de magasinage. Et j’ai vu des étudiants se lamenter d’aller à leurs cours, mais répéter savamment ce qu’ils y ont enregistré, se lamenter de leur situation, mais se divertir de celle des autres, se lamenter de leurs faiblesses, mais mentir sur leurs prouesses, se lamenter de l’état de leur vie, mais être effrayés par la mort. Sans exagérer, le toxicomane n’est pas une figure unique, il est consommation néfaste de marchandises, une seule, et tolère généralement mieux de se le faire reprocher. Quant à moi, j’étais trop jeune pour croire au cancer du poumon ou à l’emphysème, aux arrêts cardiovasculaires, aux nécroses de toutes sortes. Persuadé, hautain, qu’« on ne me la fera pas à moi », je feignais d’ignorer qu’on l’avait déjà fait à d’autres plus coriaces.

L’obturation croissante du champ des possibles est un phénomène inhérent à l’identification aux diverses représentations de soi qui accompagne la perte de toute expérience authentique dans la société spectaculaire et leur remplacement par les succédanés de l’industrie du vécu – dite culture – dont le mode opératoire est le bouleversement constant de la forme et le dépaysement. On assiste heureux au suicide lent d’une génération qui s’éteint en riant sans même menacer la reproduction de la force de travail. L’armée de réserve du capitalisme est une horde de zombies extraite savamment du clip de Thriller. « Live fast, die young », cette simple phrase creuse montre combien la vie est prometteuse à quiconque désire ardemment se contenter de sa jeunesse. Ce qu’elle augure de celle des autres n’est pas si loin de la réalité.

Des irresponsables, c’est là bien résumer ce que nous sommes. Après les mises en garde dont nous nous sommes moqués, les invectives que nous n’avons pas comprises, les doléances alarmées que nous avons feint d’ignorer, voilà que c’est notre temps qui est devenu corrosif, après notre nourriture et nos breu­vages, notre air et nos maisons. Je ne l’ai réalisé que sur le tard, incapable d’esquiver plus longtemps la menace de mon imminente capitulation devant tant de misère. Il existe une ivresse de l’autodestruction et je n’en suis pas sorti sans peine. On ne se remet d’une cuite qu’en dînant copieusement et en s’hydratant proprement le lendemain… Et le surlendemain. « It only takes a lesson a day, just to analyze life one time in a respectable mind. »3 C’est vieillir.

J’ai cru agir selon mes sentiments. En absence de responsabilités immédiatement pécuniaires, je me permettais de rire. Je ne m’amusais pas le moindrement, je m’ennuyais. La résolution des divers problèmes de distribution de la production culturelle est inextricablement liée au niveau minimal d’instruction que nécessite le stade actuel du développement capitaliste dont la préoccupation primordiale s’est muée en création et gestion d’un marché où il importe d’écouler des marchandises à fortes valeurs ajoutées. Ces difficultés, en partie surmontées par les réformes politiques et sociales d’un État interventionniste, étaient transitoires, ce qui a entraîné la caducité de cette forme de réponse organisationnelle. L’innovation technique permettant de cerner les consommateurs et leurs réactions en temps réel a transformé irrémédiablement la nature de l’« attente ».

Où me pressais-je ? Ne parcourais-je pas seul ces allées tristement meublées ? N’allais-je pas droit revivre les désappointements d’hier avec la même voracité obstinée ? Internet lag et j’enrage, mais qu’y cherchais-je donc ? Le blogue d’un être qui quelque part s’emmerde pareillement ? Un vidéoclip dont tout le monde parle en riant ? Le divertissement, cette attente désemparée de quelque chose d’autre, est la mise en abyme de l’Histoire où se jouent sans cesse les pièces d’antan. « Si l’ennui est à l’homme son plus infime mal, le forçant à en trouver la panacée, cette culture est la marque de son incapacité à y parvenir. »

L’ennui, à lui seul, serait une motivation suffisante pour détruire ou changer ce monde qui nous implore : « Encore un petit quart d’heure. »4

En guise de conclusion

Lettre adressée au collectif Hors-d’Øeuvre au sujet de notre jeunesse

Camarades,

Non, Trois-Rivières ne m’a pas vaincu. Ce qu’elle m’a arraché, malgré elle, ce sont mes sentiments délétères et, de cela, vous que j’aime et qui m’aimez, devez vous réjouir.

J’ai quitté Montréal, déchiré entre, d’une part, demeurer et m’enliser par peur dans une situation lamentable et, d’autre part, partir et m’abîmer momentanément dans l’espoir d’une vague amélioration. Eh bien, me revoilà et j’ai plaisir à écrire que je vais bien mieux, que mon sort n’est pas jeté, qu’il me reste peut-être quelques années à vivre pour peu que je trouve la volonté de poursuivre mes entreprises. J’ai eu amplement le temps d’étudier l’ennui. Partagé par tous, il s’agit au final de l’échec le plus probant et saisissable d’une société qui y carbure tout en le redoutant, mais l’aveu de l’ennui n’est pas en mesure d’en combattre efficacement les manifestations. La jeunesse s’étire et soupire un peu, mais faut-il encore qu’elle se décide à occuper son temps autrement.

Je rédige cette lettre pour vous faire part des circonstances qui m’ont amené à vous fréquenter – non seulement parce que cela cadre avec le développement naturel de cet exposé – mais avant tout afin de vous faire comprendre que, si j’ai pu être si fautif, je saisis mieux pourquoi. C’est étrange venant de quelqu’un qui a considéré longtemps l’autocritique comme une forme de contrôle social sans rémunération. Il m’apparait dorénavant que toute critique, qu’elle provienne de soi comme d’un tiers ou d’un proche, se heurte aux défenses de l’individu. Blessé, il persiste dans la voie que la critique voudrait lui couper, conservant le tracé de ses échappatoires. Je crois que vous informer sur ce qui m’a poussé à effectuer un travail politique à vos côtés vous permettra d’être de meilleurs conseillers dans mon entourage. Un texte qui se veut autobiographique doit être d’abord une dissociation à moins qu’il n’ait au moins un destinataire outillé de telle sorte qu’il soit en mesure de répliquer, de barrer le chemin qui ramène aux carrefours de l’égarement. Vous êtes parmi ceux que j’estime les plus impitoyables juges de caractère et cela ne peut nuire à qui souhaite s’améliorer quand la fortune s’y prête mal. Peut-être vous êtes-vous déjà lancés en de graves hypothèses me concernant ? Mettez-les de côté un instant, ceci vous donnera raison ou tort. Après tout, je n’ai fait que répondre avec plus d’application et de recul à ce devoir de la petite école où l’on nous demandait précipitamment : « Que veux-tu faire plus tard ? »

Gavé aux mamelles intarissables de la médiocrité que me disputaient de terrifiants jouvenceaux, j’ai digéré des leçons que l’on passe innocemment sa vie à recaler. Ne m’étant jamais montré tant coupable qu’en joignant le parti du mal ambiant, je m’y serai moins appliqué que dans d’autres domaines alors que tout m’enjoignait si fermement à m’y illustrer. Vous m’aurez, pour la plupart, rencontré dans des circonstances où ma personnalité se construisait sur des modèles exagérés, sophistiqués. Du centre calme de barricades que, pitoyable, j’estimais inviolables, je bombardais quiconque siégeait, armé ou non. Comme si j’avais quelque chose à protéger ! Le démagogue sait trop bien de qui provient l’approbation pour lui en tenir rigueur. Il se prendrait alors à son propre jeu et ses gains n’auraient plus le même attrait. Il est facile de mentir quand notre ambition est de plaider. Il suffit, pour y exceller, d’exhiber ce qui correspond apparemment aux désirs que les floués laissent échapper. Et les jurés y croiront, parce que la vérité n’évoque qu’une culpabilité partagée.

La jeunesse contient toute la nostalgie de ses aïeuls. Cette vision obsédante du passé qui est le repère de la honte suggère l’insuffisance de la tradition à nous faire parvenir à des « len­demains qui chantent ». Cette jeunesse ne porte la mémoire que pour en dissimuler l’essentiel : elle répète des erreurs commises par d’autres avec un air de défi aux conséquences décisives sur le monde qui l’entoure. Lorsqu’un mime se trouve parmi des monstres, il n’y a pas d’exception.

Amis, je me souviens qu’à maintes occasions, mon incompréhension vous a démontré la déficience des théories qui vous étaient chères. Non pas que la justesse n’y présidaient ou que la pertinence leurs étaient complètement étrangère, mais le fait qu’aucune vérité ne puisse se transmettre par le dialogue, aussi importante soit-elle, sans tenir compte de la fatigue de l’interlocuteur — si ce n’est son ignorance – vous aura laissé plus d’une fois seuls avec votre raison. À l’aisance avec laquelle on tourne plusieurs personnes contre leurs intérêts simplement en tenant pour acquise leur bêtise doit répondre la difficulté de présumer de leur intelligence. Dans une telle campagne, la démission n’est pas envisageable. Nous ne pouvons nous satisfaire d’attribuer aux défauts dont nos rapports héritent les mécontentements que nous suscitons. Il faut s’acharner à démontrer qu’il sera toujours possible d’agir autrement. Le verdict est tombé et il inculpe chacun.

La grève étudiante éclata à un moment où ma situation était pitoyable. dix-neuf ans, employé chez Léger Marketing, récemment célibataire et expulsé de l’école, je cherchais un peu de signification dans les interstices d’une société qui n’y jette que ses rebuts. J’ignore comment je me suis pour la première fois retrouvé dans une manifestation. Ce qui m’y plaisait par contre ne m’est plus inouï : immergé dans la disette d’une multitude, je pouvais noyer les origines qui m’en séparaient. Cette grève, où l’on mangeait mal et dormions peu, buvions trop et négligions notre hygiène, m’a fait connaître une indigence à laquelle je n’étais pas destiné. Mes parents ont bossé trop fort pour me l’épargner et, toqué du vertige, j’ai accentué leur charge pour en sillonner la lisière étroite. Dépendant comme jamais et privé du contact soutenu de mes pourvoyeurs, je me rêvais libre et émancipé tout en ayant recours ponctuellement et honteusement à mes anciens réseaux effrayés par mon nouveau mode de vie. Vous conviendrez que, si j’ai louangé tous les épisodes que nous y avons vécus, je me réserve à présent le privilège de la diatribe. Cette grève, je l’ai parcourue comme un voyou-type, amalgame d’un passé idéalisé et d’un mauvais film, rôle dont j’ai conservé quelques manies. Le manque de références appropriées à ce moment précis impliquait la régression à ce qui m’était le plus familier. Tout bon cliché se sait usurpateur; l’imposture est de s’en offusquer. Vociférant à voix haute, je ratissais néanmoins les grands tirages à la recherche d’une photographie qui m’aurait consacré à la hauteur d’une telle indignation. J’aurais bien souhaité que mes aventures m’élèvent d’une façon ou d’une autre plutôt que de me faire passer pour un fou.

La jeunesse n’est pas une classe sociale. Elle n’a pas la cons­cience de la réalité matérielle d’un individu, de sa véritable place dans la société, de ses intérêts; pour elle, rien de tout cela ne tombe sous le sens. La vérité de la jeunesse ne se retrouve que dans le marché, qui est son lieu de prégnance, et dans le stéréotype, qui est son mode opératoire. De même que l’intégration aux groupes ciblés n’est qu’une forme parmi tant d’autres d’identification aux modèles de l’industrie, de même que la dissension qu’elle fait sienne n’est que subordination aux exigences d’une production variée. La jeunesse est l’image revampée du capitalisme qui, à son stade le plus avancé, exhibe avec insolence la soumission qu’il a su obtenir des hommes et l’insoumission qu’il permet.5 Apparaissant essentiellement comme principale récipiendaire de la valeur d’usage, ce qui est permis d’en faire révèle au monde son secret qui est aussi celui de toute vie sociale développée sur une base subordonnée à la valeur d’échange : la force de travail est devenue marchandise non pas en entrant dans le mode de production, mais en dehors, dans son résultat.

On ne peut juger d’une personne que par les gens qui l’entourent. J’aurai dans ce cas fait méchante figure et en aurai fait mal paraître à mon tour. Je ne peux que m’attribuer la responsabilité des largesses regrettables dont j’ai pu gratifier certains individus puisqu’il ne m’est pas difficile de comprendre qu’ils avaient d’ores et déjà cette inclination à me décevoir. Je désire ardemment éviter dorénavant d’essuyer les frais de conduites déplorables provenant de ceux qui m’épaulent. Je dois également éviter de placer des gens que j’estime dans l’embarras d’avoir à me soutenir quand il est déraisonnable de le faire. Nous connaissons trop bien de quoi il s’agit pour permettre quelque impunité que ce soit à ceux qui jouissent de notre isolement. Il est de notre devoir de déclassifier le fond de notre pensée; il est de notre ressort de le faire diligemment et avec compassion. Cela nécessite inévitablement une certaine relation ne s’acquérant que dans un rapprochement prudent et non dans les rapports alcooliques de bas-fonds propres aux altercations insignifiantes qui, trop souvent, n’ont pour fondation que le prix de nos abus de la veille. Certains débats doivent se prolonger, d’autres trouver leur juste fin. Beaucoup d’excuses demeurent en suspens dans les souvenirs navrés de mes escapades nocturnes alors que beaucoup de regrets détiennent un véto sur mes agressions futures. Mes agissements n’ont certes pas toujours été les plus calibrés. J’assume avoir une tendance à user de l’injure, voire de la violence dans certains cas extrêmes, afin de répondre à des heurts bénins ou personnels. Je ne crois pas être ne mesure de m’offrir la constance dans ce type de réaction et cela, bien que je puisse m’en défendre parfois avec une complaisance qui flirt avec la malice, en mine la pertinence. Il est impératif que je me corrige sur ce point. Les excès de l’un marquent l’esprit, les retenues de l’autre l’effacent. Qui prétendra avoir atteint le calme plateau de la circonspection ? « Nous ne devons avoir qu’un poids et une mesure et faire des procès partout ».6

L’association affinitaire à laquelle condamne une critique sans concession qui s’attaque aux aspects les plus futiles de l’existence est en soi une compensation un peu sordide à ces cruelles banalités qui la truffent par-ci, par-là. Cette vulgaire soulte, j’en ai soupé comme vous y avez pigé avec gourmandise. Je raffolais des réactions de surprise, d’incompréhension, dont on me gratifiait au son de « communisme » ou de « lutte de classe ». Elles m’encourageaient à croire en mon originalité, en ma droiture morale et en mes arguments neufs, moi, contemplant l’étendue d’un marécage avec une fraîche familiarité, raillant les créatures qui s’y débattaient. Le scandale est une offensive à outrance qui ne peut s’imposer en tant que tactique viable sans d’abord viser à recruter des forces par la démonstration de la faiblesse manifeste de l’ennemi au combat; il est avant tout à prendre en compte dans une stratégie plus large. Qu’aurais-je prouvé de la bêtise, pourtant évidente, de ceux qui ont dit de moi qu’il « sentait l’alcool, ne marchait pas droit et hurlait » ? Les scandales s’épuisent et meurent dans le temps. Les jours qui suivent ralentissent et ne se laissent plus surprendre. Dans leur sillon vient promptement se loger le ciment des interprétations réconfortantes dont s’inspirent les réformes et la mise au rancart de cet outil tranchant qui leur a ouvert le chemin. La reconstruction reprend là où nous désertons. Au loin, de l’échafaud nous parvient une sinistre mélopée, celle des travaux qui n’ont jamais cessé. Nous n’avons rien changé.

« He’s saying that the past is always with us. Where we come from, what we go through, how we go through it. All this shit matters. Like at the end of the book, y’a know, boats and tides and all. It’s like you can change up, right, you can say you’re somebody new, you can give yourself a whole new story. But, what came first is who you really are and what happened before is what really happened. It doesn’t matter that some fool say he different ‘cause the things that make you different is what you really do, what you really go through. Like, y’a know, all those books in his library. He’s frontin with all them books, but if you pull one down off the shelf, none of the pages have ever been opened. He got all them books, and he hasn’t read nearly one of them. Gatsby, he was who he was, and he did what he did. And ‘cause he wasn’t willing to get real with the story, that shit caught up to him. That’s what I think, anyway. »

D’Angelo Barksdale, The Wire

Les reliques d’un progrès avorté n’engendrent souvent que l’occasion favorable d’en narrer la défaite pour ceux qui y trouvent leur avantage. La falsification est la finalité de la reproduction qui elle-même a porté la contemplation à de nouveaux sommets : une chaîne infinie de produits identiques devient une aberration qui, en s’éloignant de l’original, n’en charrie plus la mention même passagère. La jeunesse qui fut jadis exclue d’un modèle d’adaptation – seul objet de reconnaissance sociale – duquel découlait son apprentissage, vient désormais de supplanter celui-ci sur son propre terrain; placée tôt dans les crèches collectives du mode de production, elle traverse le songe technicisé de la culture à la recherche d’archétypes. Cette toile où sont jetés bruits et lumières, ombres d’une contrée depuis longtemps oubliées, ne raconte plus notre histoire. L’industrie, qui en modifiant autrefois le monde et l’activité de la multitude, coupait cette dernière de l’humanité dont elle conservait le souvenir lui en rend une image défigurée et l’en révulse définitivement. La valeur d’échange d’un comportement ne reflète pas l’usage particulier qu’en ferait un sujet, mais est déterminée par sa correspondance avec le vécu général, intériorisé. La jeunesse doit être à l’usage d’un système économique qui a brisé tout lien existant entre les différentes opérations du travail productif : elle s’immisce dans la compétition féroce à laquelle se livrent les travailleurs. Dans le processus de personnification – à savoir l’acquisition de caractères pseudohumains qui succède à celle de la réification, vacuum dû à la proéminence de la forme marchande – ce n’est pas l’expérience qui s’estompe, c’est la faculté de reconnaître qui l’a effectivement vécue.

Deux d’entre vous m’ont récemment reproché, l’un dans un cadre formel et l’autre personnel, de poser ou de me « donner en spectacle ». Voici donc un texte dans lequel je m’expose. Personne ne peut m’en contester les anecdotes – c’est d’ailleurs pourquoi il s’en trouve si peu – alors que j’appréhende force de protestations autour des interprétations dont il abonde. Au cours de ma brève existence, j’ai porté moult qualificatifs et essuyé de nombreux jugements : « aimable », « désinvolte », « grossier », « timide », « orgueilleux », « poli », « violent », « froid » ou « arrogant » et tant de choses plus jolies les unes que les autres. Quelle que soit l’opinion que j’inspire, gardez à l’esprit qu’il m’est loi­sible de l’avoir pleinement méritée et qu’au contraire, j’éprouve une vive insatisfaction à n’être pas perçu tel que je juge opportun d’apparaître. On obtiendrait bien meilleure idée de soi-même en prêtant attention à cette trace laissée au passage chez des commentateurs qui ont encore l’obligeance de nous en faire part. D’autres, moins brillants que vous l’êtes, me taxeront certainement de narcissisme. Qu’ils n’aient rien compris à ce qui se trouve au-dessus m’est une évidence à laquelle je doute pouvoir remédier en m’expliquant davantage. Certaines épreuves n’ont pas été totalement oiseuses et je ne crois devoir en rien me conformer aux exigences d’un Tirésias qui m’aurait prophétisé une plus grande longévité dans l’ignorance de ce qu’elles recèlent. Cela étant dit une bonne fois pour toutes, je tiens à ajouter que l’expérience est chose malmenée de nos jours; la plupart du temps famélique ou funeste, elle tourne au cauchemar. Qui fait preuve de goût ne s’expose non plus à la remise en question de ses préférences, mais au simple fait d’en avoir acquises. Inutile de prétendre que quelque chose s’est produit en nous et a édicté des changements, inutile de dire que l’on a pour projet de changer. Il faut changer. Le jugement est scandaleux, il importe dorénavant d’en assurer les positions.

Hors-d’Øeuvre a été ce moment dans ma vie où la solitude me pesait. Le milieu militant de Montréal m’a répugné de tous ses organismes, desquelles n’exultent que la crainte et l’ivresse de penchants malsains apprêtés à toutes les sauces. N’étant pas droit et vertueux, vous m’avez pourtant convié à prendre part à un projet qui porte en son sein ces qualités. L’organisation est contraignante, je l’aurai fuie sous de mauvais prétextes longtemps et n’ai pu m’en distancier suffisamment pour que vous n’ayez pas été en mesure de me démontrer à quel point mes hésitations n’avaient rien de raisonnable. Tant qu’à écrire honnêtement, j’irai droit au but : j’avais alors le sentiment, ou plutôt l’impression, que le temps dont je disposais – mal employé qu’il était – ne pouvait venir à manquer et, qu’en l’investissant à vos côtés, il ne pouvait en souffrir. Vous sembliez vous amuser et il y avait de quoi ! La Coalition pour le progrès en milieu anarchiste7 m’en a fait partager l’exubérance. Seulement, voilà, les vieilles blagues ne font plus rire celui qui radote. Un moment avait passé qui ne reviendra jamais. Nous nous étions rancis et, dans le délai, le monde est demeuré jeune.

La vieillesse a rejoint ces babioles dont personne ne veut dans les galetas de l’oubli. La critique de l’expérience qui lui conférait un certain ascendant sur la communauté s’est muée en expé­rience de la critique. Il existe une porte qui arbore l’inscription « Avenir » que l’on ne peut ouvrir qu’avec la clef de la conscience égarée quelque part dans les dédales de notre mémoire. Il ne suffit pas d’en posséder la clef, ni même de savoir où se trouve ce passage, il faut avoir la volonté d’en passer le porche. Le temps de travail socialement nécessaire à la production de comportements matérialisés s’est résolument abrégé avec le déve­loppement de forces qui permettaient d’en vaincre les défenses naturelles. Chaque individu compte en général comme un exemplaire moyen de son espèce. La jeunesse et la vieillesse sont les produits particuliers d’une époque singulière. Il appert que la dialectique, lorsqu’elle s’efforce à résoudre une problématique issue de connaissances positives et partielles, ne peut s’élever au-delà de l’opposition de manifestations contingentes et ainsi s’en dégage la double négativité à propos de laquelle il faudra se contenter ici de la contradiction : la jeunesse du gaspillage et la vieillesse de la pénurie. Le règlement de la lutte de classe, nécessité historique s’il y en a une, prend les conditions de son dépassement dans la lutte à venir pour l’usage du temps. Cet âge qui s’épuise dans de vaines entreprises n’est pas garant de l’aboutissement de choses sérieuses; le présent ne lui a jamais appartenu, ses traits ont changé. Elle n’a pas d’histoire qui lui soit propre et ne sait rien du sort qui lui est réservé, celui de ne point en avoir. Le temps qui lui convient est le temps qu’il fait. Au jour le jour, elle perd la conscience de ces heures mortes et ignore ce qui leur insufflerait la vie. C’est le temps qui vient à manquer quand il faut laisser du temps connu derrière nous.

Les amitiés succombent plus fréquemment à la durée qu’à la distance. Cet acier qui a uni une fois des solitudes ne résiste pas aux tumultes d’existences mouvementées. Le déluge rompt l’attirail et, avec lui, un témoignage de nos mauvais jours nous échappe. Les abysses se nourrissent indifféremment de celui dont l’imprudence nous prive comme de celui auquel on s’enchaîne, au risque d’être soi-même entraîné de par le fond. Au matin, alors que le torrent expire et que l’ondée empaume notre vigilance, sur la berge des oubliés, nous traînons mélancoliques à la recherche d’un regard familier dans l’œil éteint d’un naufragé. Nous n’avons jamais été les enfants de nos rêves et, tout à coup, nous sommes adultes. Nous savons que le ciel se couvrira, que la brise se lèvera à nouveau, que notre chagrin ne préviendra pas de nouvelles salves sur l’innocence des plaisanciers. « Il ne faut jamais partir seul en mer. »

« J’aime à présent comme il faut aimer pour être heureux; je ressemble à celui qui sur mer se contente d’une navigation unie et ne se lance pas à travers les aventures. Toute fatigue a sa peine : je sens tout ce qu’il y a de délicieux dans le repos. Bien que mes tourments aient cessé, je n’ai cependant pas perdu la mémoire du bienfait que j’ai reçu de ceux qui, par l’affection qu’ils me portaient, souffraient de mes douleurs. Non, jamais ce souvenir ne s’effacera : la tombe seule l’éteindra. Et comme la reconnaissance est, à mon sens, la plus louable de toutes les vertus, et l’ingratitude le plus odieux de tous les vices, pour ne pas paraître ingrat, j’ai résolu, à présent que j’ai recouvré ma liberté, de donner quelques consolations, sinon à ceux qui m’en ont donné et qui n’en ont peut-être pas besoin, du moins à ceux à qui elles peuvent être nécessaires. »

Jean Boccace, Le Décaméron

Camarades, rappelez-moi chaque jour qui je fus et ce que je pourrais être avant qu’il ne soit trop tard. Permettez-moi de faire de même.

 

 

1 « […] la technique de l’identification permet précisément de produire des réactions émotionnelles étrangères aux intérêts des spectateurs. Une représentation qui renonce largement à l’identification permettra au spectateur de prendre parti sur la base des intérêts qu’il aura reconnu pour siens, et cette prise de parti réconciliera l’affectivité et l’esprit critique. » Les Thèses sur le rôle de l’identification dans les arts de la scène de Brecht peuvent aussi bien servir de base pour une fabuleuse quoique improbable réforme de nos institutions scolaires.

2Lolita de Nabokov n’est pas le procès d’Humbert Humbert, mais celui d’une civilisation qui refoule les pulsions à différents niveaux et crée des monstres raffinés. Lolita ne peut être sublimée correctement puisqu’elle se retrouve partout dans l’industrie culturelle américaine. La satisfaction est ici interdite par la loi : Lolita est mineure. Nous avons tendance à rejeter sur l’individu, dont le processus d’identification aux modèles dormants a pleinement réussi, le poids de toutes les ignominies véhiculées par ce à quoi il s’est identifié. Nous oublions avec soulagement que les modèles comportementaux d’une société historique sont une production sociale aliénante tant et aussi longtemps que la conscience n’en a pas rejoint les producteurs.

3 Wu-Tang Clan, Older Gods.

4 Walter Benjamin, Livres des passages, et Adorno, Minima Moralia.

5 Aucun autre système d’exploitation auparavant n’a pu se divertir de son avenir.

6 Balzac.

7 Voir le texte Déclaration de guerre sur notre site.

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