La cause finale, pouvoir et raison

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publié par François Bélanger le 5 novembre 2011

De quel monde hériteront les générations futures, voilà une question centrale de la politique, simple et grave à la fois. Si la pleine mesure de ce problème peut être difficile à avaler, c’est qu’il contraint à prendre position en toute conscience de ses intérêts sur le sens de la vie. Celle-ci n’était-elle pas meilleure avant ? Ne vaudrait-il pas mieux y changer quelque chose ? Ces interrogations se posent à l’échelle collective comme individuelle et les décisions qui en découlent, prises selon des facteurs conscients ou inconscients, constituent, elles, une action sur le monde. L’alternative est beaucoup plus courante : se résigner à subir des malheurs plus ou moins grands en échange de l’abandon d’un certain nombre de responsabilités. Il nous suffirait alors de tolérer nos problèmes sans chercher à découvrir leurs fondements et en se contentant plutôt de souhaiter que le temps, différentes personnes, Dieu ou toutes ces réponses s’en chargeront à notre place en pleine conformité autant avec nos intérêts qu’avec nos aspirations profondes. Capituler avant même de partir au combat n’a aucun sens. Or, si nous admettons, en refusant « d’être nés pour un p’tit pain », la maxime existentialis­te « la vie est ce qu’on en fait », il ne nous reste qu’à décider sur quelles bases et pour quelles fins voulons-nous vivre.

Nous ne sommes guère les premiers à envisager ni même à exprimer l’importance de cette tâche. Puisque le rejet tant du nihilisme que du dogmatisme allume en nous l’ambition d’un jour ne plus nous trouver à la merci d’aucun chef – tyran barbare ou philosophe-roi –, nous avons la responsabilité supplémentaire de mener la charge contre la société contemporaine sur ses fondements mêmes, en toute honnêteté. Sont alors incontournables les problèmes de l’exercice du pouvoir – la puissance sous la forme des capacités, du droit et de l’autorité – et de la raison, « faculté “ de bien juger ” (Descartes), c’est-à-dire de discerner le bien et le mal, le vrai et le faux (ou même le beau et le laid) par un sentiment intérieur, spontané et immédiat ».1 Autrement, l’action et l’organisation sont pratiquées aveuglément dans la médiocrité indistincte du métro-boulot-dodo et de la realpolitik. C’est à partir d’un panorama historique que l’on peut le mieux obtenir l’heure juste sur notre époque tout en respectant pareilles exigences.

À cet effet, des chercheurs ont recensé, puis catégorisé finement un certain nombre de qualités centrales aux traditions culturelles les plus marquantes et en ont fait un outil diagnostique des vertus, le CSV.2 Bien qu’elles souffrent des limites habituelles des scien­ces humaines, les catégories issues du CSV paraissent assez so­lides pour contrecarrer les prévisibles accusations de jugements de valeur qu’on réserve désormais aux personnes tentées par le défi intellectuel de faire le procès du présent, à l’aide de ses six « valeurs universelles » reconnues comme source crédible de normativité en même temps qu’elles constituent une grille d’analyse utile quant à l’opinion que notre époque entretient d’elle-même. Ce sont les vertus de sagesse, de transcendance, d’humanité, de justice, de courage et de tempérance, dont un portrait des antécédents nous permettra de mieux les analyser sous leurs formes contemporaines concrètes. Les valeurs ne tombent pas du ciel, mais ont bel et bien une généalogie, celle de la culture, se conjuguant à celle de l’économie; comme vous le verrez, le rapport entre la production économique et la reproduction sociale, s’il renforce généralement ses termes respectifs, contribue aussi aux contradictions motrices de l’histoire.

L’aube des idoles

Qui a la force a souvent la raison en matière d’État, et celui qui est faible peut difficilement s’exempter d’avoir tort au jugement de la plus grande partie du monde.

Cardinal de Richelieu

La pensée historique conséquente, qu’elle porte sur l’éthique ou sur tout autre sujet, est forcée tôt ou tard de frapper le mur de la préhistoire, cette ère bien réelle où l’humanité s’est concrétisée mais qui n’a laissé derrière elle que des traces éparses et superficielles. Tracer le portrait conjoint des manifestations ancestrales du pouvoir et de la raison est par contre particulièrement complexe puisqu’il s’agit là de modes d’interaction sociale des plus fondamentaux qui se sont depuis scindés en disciplines distinctes : le politique et la philosophie. Or, les personnes sou­cieuses de changer les choses ne peuvent considérer la tradition que comme une forme culturelle figée qu’il faut examiner méticuleusement; c’est le refus généralisé de cette noble tâche qui donne tant de portée aux différents mythes, au sacré, à la pure reproduction et à la célébration du monde tel qu’il est. La découverte des principes de l’Univers, de la société et de l’être humain, tant sous ses aspects positifs que négatifs, souffre depuis trop longtemps d’une distance entre connaissance et conscience qui ne sert ni l’une ni l’autre. Aux spécialistes qui souhaitent que l’on se contente de la séparation fataliste entre théorie et pratique, il est grand temps de répondre qu’à l’instar de ce qu’enseigne la physique contemporaine, il s’avère acceptable de tolérer de légères imprécisions si la méthode nous permet en définitive d’être plus juste quant à l’analyse de la totalité.

Il importe de faire preuve de prudence quant aux doctrines sur la préhistoire, mais on peut en défendre plusieurs aspects sans tergiverser. On aurait tort de réduire le quotidien des espèces préhumaines au règne brutal de la survie alors qu’on sait qu’il leur était possible non seulement de se nourrir et de se reproduire, mais également de créer et manipuler des outils, rire et jouer, communiquer des émotions, éduquer les plus jeunes, manier l’intelligence abstraite, etc.3 L’animalité originelle de l’humanité implique toutefois qu’il n’y avait alors pas de rupture fondamentale avec la nature tant objectivement que subjectivement. Au fil de milliers de générations, quelques innovations uniques aux espèces successives d’hominidés ont cependant contribué à changer la donne : la domestication du feu d’abord, source de chaleur et d’éclairage; les récipients, outil incontour­nable de transport et d’accumulation; les vêtements aussi, nécessaires à la vie quotidienne sous un climat tempéré ou froid. Ces nouvelles capacités, de concert avec des formes de plus en plus abstraites de langage, posaient toujours davantage pour ces êtres la question d’un rapport non pas d’adaptation à la nature, mais bien de transformation de celle-ci.

Il est parfaitement logique que l’objet de la pensée primitive ait été la satisfaction des besoins physiologiques de base, à l’image des principales préoccupations animales. La conscience du monde comprend a priori celle des problèmes de celui-ci ainsi que de leur résolution, par exemple celui qui consiste à trouver les territoires où le climat est moins rude et la nourriture, abondante. Le mode de vie nomade constitue la naissance de la conscience de consommation : à défaut de pouvoir changer son environnement, on agit au moins de façon à en tirer les plus grands avantages. Si l’exploration de vastes contrées s’est avérée être un projet ambitieux et généralement profitable, elle s’est concrétisée au prix de mille disettes et d’intenses souffrances que l’accumulation de ressources seule ne suffisait pas à soulager. La double transformation des rapports à la nature et du monde naturel lui-même – par l’industrie, c’est-à-dire la production économique intensive – a émergé du mouvement vers la sédentarité et l’agriculture désormais préférables en zones tempérées. Les modes de vie nomade comme sédentaire n’étaient au départ que deux modalités d’une relation cyclique au temps, mais au gré des labours divers la nouvelle organisation sociale a aussi introduit le sentiment du temps qui n’est plus qu’uniquement la succession ordonnée des saisons. Le souvenir croissant de différentes phases d’abondance et de pénurie de même que la stabilité absolue dans l’espace sont les bases cons­titutives de l’historicité, cristallisées dans les fluctuations naissantes de surplus.

En parallèle à l’apprivoisement du temps s’est accru celui de la conscience. La collection non seulement de richesses, mais également de faits naturels puis relationnels dans la tradition orale, y compris la sédentarisation du pouvoir lui-même, finit par offrir aux premières figures permanentes de chef (« tête ») un certain relief au monde, une panoplie d’exemples servant à la fois des intérêts publics et privés. Aucune théorie de la connaissance ne permettait de discerner le vrai du faux ou le bien du mal autrement que par l’accumulation d’observations organisées en fonction des mythes associés à la hiérarchie en place. L’objectivité initiale était donc pensée magique, englobant autant l’objet que le sujet alors indistincts dans une tentative de quête de l’organisation abstraite de l’Univers. Le concept de subjectivité s’est développé fortement par l’entremise de l’animisme, doctrine comme quoi tout ce qui existe concrètement, des humains aux éclairs, possède un esprit. Tout en renforçant l’ascendant objectif des maîtres de par leur prétendue expertise à interpréter les signes issus d’entités réputées incompréhensibles autrement, ce rapport au monde a en effet popularisé la conception selon laquelle chaque chose et chaque être détient ses propres buts.

La mainmise des chefs sur leur société était au départ considérée immuable, le temps historique se construisant alors sur la simple variation de l’étendue d’empires respectifs, au gré des conquêtes physiques et de l’élaboration des schèmes de domination. Domination de la nature, bien sûr, mais aussi des femmes, des étrangers et de groupes considérés inférieurs en fonction des idées reçues. La logique de la compétition, inhé­rente aux rapports de pouvoir, est à la base de la division en sphères distinctes de la vie en général et du travail en particulier. La thèse va comme suit : on ne peut raisonnablement être le meilleur ou la meilleure en toutes choses, c’est pourquoi il vaut mieux s’en remettre aux meilleurs qu’on ait ou non souhaité participer à la course et indépendamment de son dénouement. Il s’ensuit que, comme le veut le dicton, chacun devrait être à sa place, et donc être traité en conséquence. Comme les femmes se distinguent naturellement par leur capacité d’enfantement, il serait tout aussi « naturel » de les contraindre à la sphère de l’économie familiale... et tout aussi « naturel » que les « sages » – premiers auteurs, précurseurs de l’autorité – s’arrogent et conservent le pouvoir afin de réaliser socialement leurs lubies particulières. Entre ces deux classes se trouvent les autres hommes, tenus de servir les instances de domination et d’employer celle-ci sur leur propre famille. Le maintien d’une conscience populaire pastorale dans le temps cyclique était alors la condition des lourdes réalisations des maîtres dans le champ historique.

Droit d’auteurs

La différence d’ambition entre les dirigeants et leurs sujets allait transposer un darwinisme social primaire de la sphère implicite interne à l’explicite externe. L’essor du mode compétitif sur des millénaires et des continents entiers, au sein de sociétés particulières comme entre elles, a eu pour effet d’éliminer de plus en plus de variantes au profit du développement des premiers empires (notamment en Mésopotamie, en Égypte, en Chine et en Inde). Cette tendance croissante à la centralisation s’est accom­pagnée et renforcée par la structuration de la culture grâce à une nouvelle arme, l’écriture. On est alors passé définitivement du culte des forces mystérieuses de la nature et des traditions à la représentation abstraite du monde sous forme d’une pléthore de dieux (polythéisme) et de leurs soi-disant exploits et préceptes à l’aide d’une organisation permanente. Le pouvoir pouvait dès lors s’exercer directement dans le champ des valeurs à grande échelle compte tenu du contenu rigoureusement fixe des récits officiels par rapport aux méthodes orales antérieures.4 La puissance de la raison objective maintenant socialisée s’est enchâssée dans les premiers codes de loi, créés dans le but explicite de contrer la contravention de la volonté divine. Cela a réduit quelque peu l’arbitraire des puissants au profit d’une adhésion accrue à leurs commandements généraux ainsi que de la distribution facilitée de coups de bâton et de carottes en en uniformisant l’exécution par l’entremise d’une armée et d’un clergé désormais étendus et professionnels. Le Bien et le Mal comme concepts absolus prenaient concrètement forme sous l’appareil d’État grandissant, garantie d’une paix sociale payée au prix fort.

On peut reconnaître l’aspect progressiste de la formalisation de la pensée magique et des tabous au fait que, d’une part, elle entraîna la possibilité de connaître et d’approfondir sérieusement la compréhension des attentes du pouvoir et d’en approxi­mer la logique faute de mieux. D’autre part, on put désormais user de raison pour remettre en question et même, ultimement, changer durablement les règles du jeu et ainsi briser la mécanique du temps cyclique au profit d’une nouvelle conception résolument historique. Les premiers fruits du syncrétisme spirituel, né du choc des sociétés entre elles, ont semé les graines d’un foisonnement de camps mystiques rivaux à travers les siècles dont quelques-uns sont encore en vogue présentement. Entre matérialisme et idéalisme balbutiants se sont développées des traditions philosophico-religieuses. L’hindouisme, notamment, propageait et assurait les assises de mentalités de « classes éthiques » fixes, les castes, correspondant en tout point aux comportements attendus des différentes classes sociales existantes.5 Ailleurs, par exemple là où les thèses de Confucius ont été tolérées, puis popularisées par les chefs chinois durant l’ère des Cent Écoles, on privilégiait déjà la promotion unitaire d’une moralité basée sur l’étiquette et la soumission sous prétexte que la meilleure façon d’améliorer son sort était d’aider son prochain.

La rationalisation du dogme, mécanisme central de la raison d’État, a vu fondre comme neige au soleil la quantité de dieux et d’esprits divers au profit d’une puissance accrue pour chacun d’entre eux jusqu’aux monothéismes où le Dieu unique est le point d’ancrage culturel de tout pouvoir et de toute raison. Le meilleur exemple consécutif de cette tendance est le judaïsme, où Yahvé aurait transmis à Moïse pour le monde entier les Dix Commandements ainsi que leur volumineuse annexe, la Torah, comptant plus de six cents autres préceptes encadrant l’ensemble de la vie autour d’une conception éternelle et littéralement figée de la justice. À l’inverse, la dogmatisation de la raison entreprise en Grèce par le culte officiel des héros tragiques mi-dieux mi-humains a pavé la voie à la justification d’un pouvoir élitiste plus ou moins décentralisé ainsi qu’à l’essor de la philosophie lié à la naissance sociale du concept d’individu. Ces mouvements ont connu leur apogée antique là où l’on retrouvait la concentration la plus élevée d’artisans et de propriétaires flanqués de leurs femmes, de leurs esclaves et de leurs métèques : au sein de la populeuse et puissante Athènes. Cette situation exceptionnelle a permis le développement et l’emploi de mécanismes démocratiques de classe en parallèle à un bouillonnement culturel prenant la forme d’œuvres d’art remarquables et de multiples questionnements au sujet, entre autres, de la nature et du fonctionnement des vertus dans la mesure où cela ne remettait pas en cause les dogmes en vigueur. Platon, fidèle à sa condition citoyenne dans La République, reprend à son compte l’idée des castes découpées, cette fois-ci, en fonction de la conduite vertueuse : peu importe leur origine sociale, ce sont les sages qui devraient régner, les personnes courageuses qui devraient combattre et celles modérées qui devraient produire pour tous et toutes. Cette conception exprime bien – sans les résoudre – les tensions de l’époque entre oligarchie et démocratie dans la politique grecque dont a été paradoxalement victime Socrate lui-même.

L’intégration de ces coutumes à Rome à la suite de ses conquêtes a habilité les élites à transformer l’ancien modèle de justice citoyenne en droit romain, original du fait qu’il se voulait indépendant tant du mystique que du rationnel, reposant plutôt sur une attribution d’autorité artificielle pour perfectionner le cadre comportemental du « gros bon sens » dominant. Cette logique, si elle pavait la voie à l’empire unique d’un magistrat suprême, ne s’est néanmoins pas arrêtée aux Césars. La promesse de salut et de dépassement de la sphère mondaine que le christianisme introduit plus tard dans l’empire romain constitue un rempart à l’élimination bureaucratique de la conscience transcendante, en cela supérieur au savoir-vivre officiel. À sa répression comme mouvement social contestant le culte des empereurs successifs a cependant succédé son adjonction, celle-là réussie, comme caution morale indispensable au maintien temporaire de Rome, puis aux multiples royaumes rivaux issus de son déclin. En un millénaire, l’idée de pouvoir raisonnable régnant officiellement sur les débats à l’Ecclésia, l’assemblée démocratique d’Athènes, s’était transformée en pilier dogmatique des tyrans à venir, sur la Terre comme au Ciel : l’Église.

Les héritiers de Rome et de sa logique tardive de légitimation de la domination par les armes ont trouvé dans leurs intérêts divergents et les traditions locales de quoi alimenter, sous sévère surveillance papale, leurs différences puis leur compétition immobilière pour les siècles et les siècles. À l’ombre de l’exploitation conjointe des serfs – personnifiée par le roi­ –­, tant par une soldatesque préjugée noble que par des clercs désormais très enclins au temporel, se développaient de nouveaux centres urbains grâce aux échanges commerciaux accrus des fruits supérieurs du sol. La conservation des vestiges de civilisation gréco-romaine à Constantinople a servi de refuge aux idées de dialectique et d’individu reprises et diffusées par des savants arabes en parallèle aux guerres de religion. Le déve­loppement subséquent de la conscience des bourgs en a tiré l’arme parfaite de sa campagne socialement naissante pour ses intérêts privés dans la mesure où on arrivait à la concilier aux commandements des seigneurs. Aboutissement intellectuel de ces tendances, la scolastique s’était donnée comme tâche de concilier raison antique et foi abrahamique, un objectif atteint par Saint-Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique. L’entrelacement de ses sept vertus cardinales et théologales rendait implicitement nécessaire l’union des aspects temporel et spirituel du pouvoir tel qu’il s’exerçait alors.

Si les monarques cherchaient à réaliser cet idéal à travers l’absolutisme de droit divin, la bourgeoisie, gagnant en importance sociale du fait d’une stabilité et d’une organisation accrues, s’est saisie au même moment de mouvements culturels ne lui étant pas étrangers (la Renaissance, la Réforme) pour conquérir progressivement les prérogatives de l’Église, puis celles de l’État, d’abord comme productrice de représentations et d’idéologie sous des formes des plus variées (des scientifiques aux dramaturges), mais convenant justement de l’exclusivité du temporel au détriment du spirituel. Ensuite, comme pilier de la raison d’État, substituant aux devoirs ancestraux les droits bourgeois de par le gain du piège de la monarchie constitutionnelle, puis par la réintroduction de la république. De fait, la Révolution industrielle, supplantant l’extraction des ressources comme moteur économique, a achevé d’écarter les rapports féodaux délabrés, la noblesse se mutant en valeureux fonctionnaires, la terre en marchandise comme une autre sous les auspices du nouveau Dieu privé, et l’ancienne religion allant conquérir de nouvelles ouailles dans les zones du globe qui n’avaient pas encore remplacé le sacrifice des bonnes âmes par l’absurdité sous-tendant l’existence moderne.

Des étoiles filantes

Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme.

Adam Smith, 1776, La richesse des nations

Face à une pseudo-élite n’ayant d’autre but que son propre confort, il n’y a désormais plus que les forçats du nouveau temps cyclique (travailleurs, femmes et « sauvages »), soit l’immense majorité de la population exclue d’un récit dont elle est pourtant la base. Comme toute société stable, la nôtre possède une culture axée sur la connaissance et la célébration d’un monde aux assises réputées naturelles. Héritée du combat intéressé de la bourgeoisie contre un droit divin oscillant entre traditions étouffantes et rédemption douteuse, la modernité a comme particularité l’ancrage de son sens dans le présent, refusant toute prétention suprême en se contentant de se présenter comme « le moins pire » des systèmes. Chacun est encore « à sa place » aujourd’hui, ce qu’exprime le CSV en exacerbant la séparation entre les valeurs de sagesse et de transcendance. Elles y sont définies respectivement comme la somme des « forces cognitives qui favorisent l’acquisition et l’usage de la connaissance » et celle des « forces qui favorisent l’ouverture à une dimension universelle et donnent un sens à la vie », à l’image de la situation prévalant en dehors de leur fusion temporaire dans l’Église. C’est de la nature et du contenu mêmes de la pensée dont il est ici question, or la seule raison que le pouvoir actuel puisse admettre est celle qui assure la conservation des individus et de leurs choses. Sagesse et transcendance se mutent alors en vains ersatz d’érudition et de distinction, chroniqueurs parmi d’autres d’un Journal de la fin de l’Histoire duquel bien peu de gens profitent.

Le retour au dualisme entre corps et esprit durant la Renaissance aura permis de figer durablement deux pratiques sociales revendiquant séparément la continuité intellectuelle unitaire du clergé : les sciences et les arts. Encore selon le CSV, les concepts historiques rattachés à celui de sagesse sont la cu­riosité, l’amour de l’apprentissage, le jugement, la créativité et la perspective; du côté de la transcendance, il s’agit de l’estime, de la grâce, de l’espoir, de l’humour et de la spiritualité. L’artiste et le scientifique chevauchent ces deux sphères lorsqu’ils créent chacun à leur manière dans des mouvements culturels parallèles. Malgré leur rôle de premier plan dans le progrès social, ils ont participé par une mutinerie menée trop loin au naufrage de la raison objective. Aujourd’hui, leur préoccupation se réduit de plus en plus à l’illusion de l’authenticité, de sa personne pour l’artiste et du monde pour le scientifique. Même leurs trop rares sursauts progressistes subissent de rudes répliques de la part des nouveaux riches et des marxistes orthodoxes, s’entendant comme larrons en foire en ce qui concerne un pragmatisme soumettant le potentiel humain au règne du fait.

Au point où l’on en est, il serait plus juste de parler ici de technologie et de divertissement, dans la mesure où la recherche-création plus abstraite n’est maintenue artificiellement en vie que comme incubateur d’innovation marchande et procédurale. Si le fait d’assimiler aujourd’hui le développement du jugement à l’analyse comparative des hits du Billboard Hot 100 ou des plateformes courantes de médias sociaux peut faire sourire les plus cyniques d’entre nous, on doit obligatoirement s’inquiéter qu’il puisse encore paraître raisonnable pour beaucoup de placer leurs espoirs dans la « foule sentimentale » ou le Progrès technique pour régler nos problèmes communs. Rien de plus normal : la transcendance comme la sagesse, pourtant capita­les dans le combat contre la misère du monde, sont empêtrées dans des pratiques privilégiant plutôt le déni et la fuite dans des paradis artificiels de toutes sortes. Le seul mécanisme de défense dont on peut admettre la justesse permanente, la sublimation6, se transforme alors en vulgaire refoulement si ce n’est en la forme ultime de complaisance au quotidien, l’humour. Le conflit persistant entre ce dernier et la religion, remarquable tant en Grèce antique et au Moyen Âge que chez les humo­ristes libéraux s’attaquant à la droite américaine, n’a rien du hasard. Ces deux formes de compensation partagent en effet plus souvent qu’autrement le même mépris naturaliste envers l’idée d’une humanité assez confiante d’elle-même pour entreprendre le règlement de ses problèmes fondamentaux. Certes, « rire est une si jolie façon de montrer les dents »7, mais le peu de dents qu’il nous reste collectivement est en piteux état et la dentisterie sociale est une occupation des plus ingrates.

Il n’y a d’ailleurs pas que la santé bucco-dentaire collective qui soit menacée par la régression des artistes et des scientifiques en amuseurs publics et en techniciens, mais aussi toute qualité des contributions de ces individus, et ce, malgré leurs outils raffinés et l’aspect progressiste indéniable de leur apport historique. Les travailleurs et travailleuses de la culture en son sens traditionnel sont désormais intégrés au marché du travail ordinaire au point où ils ont aujourd’hui un rapport semblable à celui des autres personnes exploitées quant au changement du monde, celui du spectateur d’une variation redondante de mauvais films. Ceux qui méritent le plus grand mépris ne sont pas ces héritiers désabusés de la bohème ni les automates bourgeois, ni même leurs brutes imbéciles, mais bien le personnel attitré à la mort dans l’œuf de toute volonté de dépassement concret et d’ambition consciente : la racaille politicienne et ses spin doctors de la saine gouvernance. Ces parasites ne se gênent pas pour nous renvoyer la pareille, notamment ceux qui ont l’ultime culot de se dire de gauche, en organisant à leur tour l’éternelle valse du dogmatisme et du scepticisme sans même le vernis de fausse totalité de leurs prédécesseurs. Quel combo de variations de l’État-providence choisirez-vous au prochain menu électoral ? En quel chef particulier avez-vous le plus con­fiance pour vous vendre au meilleur prix sur le marché mondial et vous crisser la paix le reste du temps ? Le client est roi dans la seule et unique mesure où ses choix avantagent une faction bourgeoise au détriment des autres et affectent ainsi l’équilibre de leurs intérêts.

Knife Party

Reste à voir maintenant sur quelles bases idéales et réelles se définissent les membres de cette formidable confrérie de profi­teurs. Les poussées de ferveur religieuse des dernières décennies ne changent rien au fait que le rapport autonome au monde qu’elle revendique est une forme en déclin prononcé face au mouvement général en progression depuis les Lumières. Si le roi était armé d’une Bible, le client, lui, n’a comme credo que la constitution de son pays; le droit moderne, toujours fondé sur les mythes d’une société qui souhaite se reproduire, a comme fondement officiel l’essentialisme réifié de la nature humaine et le droit coutumier bourgeois comme fonds de commerce réel. La feuille de vigne objective recouvrant l’intérêt des chefs se réduit en peau de chagrin à mesure que s’est instauré l’appareil de dressage intellectuel contemporain.

En ce qui a trait à la régence des liens interpersonnels, le CSV propose les deux vertus de justice et d’humanité. On les a séparées comme « forces qui sont à la base d’une vie sociale harmonieuse » et « forces interpersonnelles consistant à tendre vers les autres et à leur venir en aide », dans la parfaite li­gnée de la dichotomie ancestrale entre vies publique et privée. L’infrastructure de la vie privée, l’économie ménagère, et sa représentation, la famille, sont toujours au cœur du quotidien réel comme rêvé du peuple. La première vague du féminisme, revendiquant l’égalité devant la loi, a laissé indemne les rapports informels de pouvoir pendant que la misère genrée se perpétue d’autant plus insidieusement dans les ménages. Les femmes demeurent fortement majoritaires dans les secteurs d’activités socialement reproductives qui leur ont été assignés historiquement (entretien, industries du care) et qui sont de plus en plus dévalorisées et dévolues à des migrantes au statut particulièrement précaire. On ne soulignera jamais assez qu’aujourd’hui comme hier, le front commun des convenances de domination tire sa source de sa pesanteur quotidienne sur le dos des personnes exploitées à même leur domicile, à commencer par le « sexe faible ».8

Par ailleurs, le spectateur le plus fidèle et malléable des scènes de la vie familiale et conjugale, c’est encore l’enfant. À force d’assimiler à la fois les ordres qu’on lui assène et ceux que les adultes s’infligent entre eux, la transition entre la maison et l’école s’effectue assez aisément. Si ses frères et sœurs ne s’en sont pas déjà chargés, il y apprendra également le sens de la comparaison puis, du fait qu’en si bas âge on n’a toujours pas poli toute la brutalité du monde qui s’imprègne en soi, les va­leurs centrales de la compétition et de la plate survie. Dans ce contexte, l’inculcation d’une morale comportementale fixe, sous forme de lois, de règlements et d’injonctions propres aux rapports intimes, représente une économie d’échelle en termes de temps et d’argent par rapport aux méthodes par accumulation. Il s’agit d’une autre source de bénéfices pour les puissants qui y assignent une partie de leur plus-value tout en garantissant la fidèle reproduction de la culture dominante, à l’opposé notamment d’une éthique de la vertu assumant une ambiguïté créative et englobante. Voilà pourtant une condition nécessaire à une communauté dont les dés ne seraient pas pipés d’avance sur des générations entières au profit d’une oligarchie bien mal dissimulée, comme les vieux Athéniens l’avaient de fait mieux compris que les « citoyens » modernes.

Dans ce contexte, la condamnation contemporaine des instan­ces totalitaires de « rééducation » est parfaitement cynique dans la mesure où les démocraties libérales gèrent elles aussi la justice comme un vulgaire organe de formation continue qui se montre plus accomodant davantage par souci de cohérence envers la primauté de l’individu potentiellement bourgeois que par grandeur d’âme. Sous laisser-faire néolibéral comme sous capitalisme d’État, la liberté est directement limitée par les lois et l’est indirectement par la brève liste des droits « universels » qu’ont distribué arbitrairement les Pères fondateurs de tous les parkings nationaux existants. Un comportement qu’on tolère ou qu’on assume acceptable au quotidien est autrement moins valorisé que la liberté religieuse ou le droit à la propriété. Ainsi, l’assignation de nouvelles « libertés fondamentales » est l’ultime valorisation politique d’un type particulier de consommation ou de contemplation.

La fausse justice de notre époque, à l’image de la société, est bien plus qu’un reflet des intérêts de ceux qui la gèrent : elle a essentiellement pour objet de réaliser la pauvre idée que ces gens se font d’eux-mêmes, de leurs origines et de leurs ambitions. La vision capitaliste de l’humain est une projection de cette logique égoïste et statique sur l’ensemble de l’espèce qui voudrait que l’homme soit depuis toujours un loup pour l’homme, que la domination de certains individus sur d’autres soit acquise et qu’on ne puisse rien y changer. On nous enjoint de se contenter d’adoucir les arêtes les plus tranchantes de cette abomination en sacrifiant les spécimens les plus dangereux de la meute, en élaborant patiemment des règles pour ce faire et secourant temporairement quelques bêtes blessées au cours de cet exercice. Il est remarquable que l’on puisse encore tolérer un horizon existentiel aussi sinistre.

On ne pourrait certainement pas supporter ce genre de théories sociopathes dans le domaine des rapports humains si ce n’était du contenu fortement séduisant des valeurs s’en réclamant. Justice et humanité sont pour le CSV affaires respectives d’amour, de générosité et d’intelligence sociale, puis de collaboration, d’équité et de leadership. La puissance idéologique des religions tient en bonne partie à la résolution du problème de la peine d’amour par la promesse intangible d’une divine Passion, condition essentielle d’une vie éternelle désirable; le Nirvana n’est cependant envisageable qu’à la suite d’un chapelet incroyable de mutilations ici-bas. En ce qui a trait au privé, le couple classique n’est certes pas disparu, loin de là, mais affronte désormais une compétition digne de notre époque. En réponse à une routine familiale souvent empreinte de lourds efforts et d’ennui, s’est développé un très lucratif marché des rapports humains couvrant l’ensemble des pratiques amicales, amoureuses ou sexuelles quelque peu communes, des Salons de la mariée aux trips paraphiliques des plus calibrés en passant par le refoulement fantasmatique. L’appropriation inconsciente de cette conception de l’humanité positive aboutit à l’entretien d’une pléthore de trucs pratiques pour « augmenter ses chances ce soir », « redonner vie à son couple » et autres recettes que l’on doit appliquer au bon moment pour « réussir », à la manière de formules magiques.

Dans le quotidien, l’amour prend avec le temps la forme d’un temps supplémentaire de travail et d’exigences émotives à l’égard de personnes pas forcément toujours intéressantes. De cette générosité assumée naissent des dynamiques de pouvoir trop souvent envahissantes, dictées par l’enchevêtrement des nécessités matérielles et de la contribution de chacun à la relation. Difficile de parler sérieusement « d’intelligence sociale » en de telles circonstances, se prêtant d’abord et avant tout aux mystères latents et aux calculs. La culture mainstream actuelle, célébration croissante de l’individu aux dépens de mœurs archaïques, est aux antipodes d’une recherche honnête du développement de soi, de rapports harmonieux avec autrui et d’une justice qui s’est beaucoup trop faite attendre par la vaste majorité de l’humanité se retrouvant dans l’un des groupes sociaux dominés.

Cette vallée de larmes

La concrétion des idées repose ultimement sur les détails du déploiement d’une certaine économie comportementale fondée sur le principe de réalité. Ce rapport n’est pas problématique dans la mesure où l’on comprend que ni les besoins personnels ni l’univers social n’ont à être fondamentalement statiques. Or, à l’ère du cocooning triomphant, ce sont les possibilités hédonistes at-large qu’on nous propose d’émuler en boucle. Le fight or flight animalier, muté depuis longtemps en gestes de commission et d’omission, est décrit dans le CSV comme les vertus de courage et de tempérance, respectivement les « forces émotionnelles qui impliquent l’exercice de la volonté pour atteindre les buts que l’on s’est fixés, malgré les obstacles internes et externes » et celles « qui protègent contre les excès ». Derrière la banalité universelle selon laquelle les détenteurs actuels du pouvoir sont beaucoup plus connus pour leur corruption que pour leur audace, se cache le pathétique soulagement qu’il s’agit là de la nature même des démocraties libérales et que l’alternative probable à ces congrégations de clowns, c’est le fascisme.

L’obsession du complexe étatico-financier à l’égard de la stabilité, condition essentielle pour la quête de profits à long terme, produit l’image d’une hiérarchie équilibrée et responsable. Or, ce courage ratatiné qu’on reconnaît d’emblée aux patrons doit bien s’exercer face à quelque chose et, dans ce cas-ci, son objet est la société dans son ensemble. Lorsque la classe parasitaire évoque le « courage politique » ou de « difficiles décisions d’affaires », leur scénario-catastrophe est de perdre les prochaines élections ou leur poste au C.A., parachute doré à la clé. Ces gens ne risquent rien sinon la vie des autres, la planète elle-même et leur niveau particulier de mauvaise réputation.

Les mises en garde contre le prétendu excès que représenterait l’interruption de ce spectacle insensé n’ont cependant rien de symbolique. À l’époque actuelle, l’assaut frontal contre le capitalisme relève plus de la témérité que du courage, répression et indigence se déchaînant à coup sûr sur les opposants. Le poids du réel est alors implacable : on peut bien avoir raison de se révolter, mais on a encore plus raison d’avoir peur de voir son histoire finir autrement qu’en happy end. L’armature politique injuste étant certifiée à toute épreuve, on se réfugie là où on le peut encore, « au travail, au repos ou dans les loisirs », dans la cage dorée d’une paix sociale entretenue par d’autres.

Les différentes facettes du courage sauce CSV (bravoure classique, persévérance, authenticité et enthousiasme) ne sont pas socialement accessibles pour les personnes aujourd’hui exploitées.9 À défaut d’écrire l’histoire, plusieurs rêvent alors d’être la flavor of the week médiatique ou, pire encore, une rubrique parmi d’autres dans le Livre des records Guinness, cartographie officielle des frontières de la désolation. Les plus dignes épisodes de courage sont désormais liés à l’affrontement solitaire de drames personnels, qu’il s’agisse des nôtres ou de ceux que vivent des proches. Si la résolution des personnes qui l’emportent sur de graves afflictions comme une maladie mortelle ou la disparition d’un être cher mérite une claire reconnaissance, il est déplorable que l’horizon courageux n’ait guère plus de caractère public, de mordant, de prise sur nos vies.

Mais ce n’est pas la voie qu’emprunte la majorité pour rega­gner du pouvoir sur leurs vies. Il s’agit plutôt de s’acclimater à la modération forcée, à « se faire une raison » en renonçant à la Cité, en contemplant la gamme de mécanismes de défense possibles comme panorama des potentiels de réalisation de l’humanité. Le prolétariat fait siens les courants de tempérance exposés dans le CSV (pardon, modestie, maîtrise de soi) en en adoptant, à des degrés variables, ou bien le sens des vœux monacaux (obéissance, pauvreté, chasteté), ou bien une fureur libérale (rébellion, vanité, luxure) d’occasion, autoréférentielle, sans lendemain. Le self-control est méprisé de part et d’autre, de peur de tendre vers l’autre extrême répudié alors que tous deux se rejoignent objectivement dans la passivité. Tout ce beau monde carbure aux acquisitions et expériences prônées par leur sous-culture d’adoption, nouvelle Église regorgeant comme les autres d’apôtres, de lieux de culte, de lois écrites ou non. Le paradis s’en étant allé, les héros devenus lilliputiens, la finalité est ici la même que celle de leurs bourgeois : le plaisir et le confort. Cet horizon est celui d’un pacha mort-né dont l’empire se limite à son condo, à ses comptes d’épargne-retraite et à sa famille qui n’en demandait pas tant, sans juge ni bourreau puisque sans queue ni tête.

Pour la suite du monde

C’est parce qu’il y a un vrai danger, de vrais échecs, une vraie damnation terrestre, que les mots de victoire, de sagesse ou de joie ont un sens.

Simone de Beauvoir, 1947, Pour une morale de l’ambiguïté

Nous avons jusqu’ici dressé les archétypes de la morale standardisée, dont la logique défaitiste n’est ni à la hauteur des prétentions d’hier ni des possibilités d’aujourd’hui. La critique radicale du droit moderne n’autorise pas pour autant la négation de toute éthique mais, au contraire, en réclame une nouvelle à grands cris. L’intuition juste des auteurs du CSV est de l’avoir enraciné dans une perspective vertueuse, fondée non pas sur une somme de règles arbitraires mais sur une quête dialectique de la réalisation quotidienne de la philosophie, sans doute flexible au niveau des comportements, mais d’une grande fermeté du côté des principes.10

Cette alternative à l’hédonisme, l’eudémonisme, est à même de redonner à la raison objective une emprise opportune sur la politique, non plus sur des bases mystiques mais résolument à la hauteur de notre époque. C’est la condition requise pour la conquête de la hiérarchie des besoins d’Abraham Maslow, question d’enfin placer l’histoire sous l’enseigne de la commune félicité, individuelle et collective. Il faut cependant prendre au sérieux le danger de régresser dans l’idéologie en voulant proposer une nouvelle voie en ce sens; du reste, nous convenons avec Socrate de la vertu une mais à composantes équidistantes, certes déce­lable sous différents avatars selon les circonstances bien qu’à prétention universelle. C’est d’ailleurs parce que nous reconnaissons cette dynamique que nous excluons toute possibilité de fixer de façon permanente un programme, un énoncé de principes exhaustif, une plateforme. La nécessité de communiquer exige cependant de s’entendre minimalement sur certaines bases : concrètement, quelles praxis permettraient d’actualiser le volet positif des six valeurs du CSV dans le sens d’une transformation sociale d’où seraient bannies l’exploitation, l’oppression et l’aliénation ?

Hors-d’Øeuvre souscrit à la maxime de Montaigne comme quoi « une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine », et donc à la centralité de l’idée de méthode pour établir des fondements solides et prometteurs à notre rapport au monde qui pourraient répondre correctement à des questions comme celle susmentionnée. Si l’on admet « la primauté de l’existence sur la conscience » (Lukács) et que les phénomènes naturels et sociaux sont fondamentalement mouvants et interconnectés (et non statiques et isolés), on doit se rendre à l’évidence du bien-fondé de la dialectique, seule garante d’une conscience à la fois subtile et totalisante. Elle implique en permanence l’acquisition de connaissances variées, l’examen inlassable de celles-ci et de leurs conséquences de même que leur synthèse selon le principe de l’unité des contraires, conséquence logique de la pensée en mouvement. Une vie empreinte de sagesse prendrait alors la forme d’une entreprise globale de recherche et développement, faite d’expériences et d’analyses touchant toutes les sphères de l’objet et du sujet. Cette façon de faire, ne connaissant de limites que dans ce qui est réalisable à travers l’organisation présente du monde, représenterait non seulement le juste éclairage de sa propre conduite mais un phare vers un futur désormais devenu à la fois possible et objectivement toujours plus nécessaire.

L’aboutissement d’une pensée ayant à sa source la matière vivante est nécessairement une pratique de la transformation radicale des choses. La transcendance réelle de nos vies passe par le social et s’accomplit par l’entremise du développement permanent d’une culture d’excellence. Au contraire d’une éducation centrée sur le mirage perfectionniste, un tel mode de civilisation n’est envisageable qu’après la destruction des rapports d’exploitation publique et privée, des castes et du droit, bref seulement à la suite d’un mouvement politique ayant complètement purgé l’humanité de ses vestiges barbares. Entendue comme étant la libération du prolétariat et des autres classes dominées, la révolution communiste intégrale placerait l’activité humaine de plus en plus vers des finalités d’autoréalisation désintéressée. Bien sûr, des tensions se manifesteraient encore, d’apparence incertaine d’ici-là, mais le peuple dans son ensemble détiendrait désormais le pouvoir de les résoudre en discutant puis en instaurant des mesures incitant le rayonnement individuel idéalement en accord avec des projets visant la grandeur collective, monuments vivants de la félicité commune. Les fondements des mécanismes de défense s’évanouissant alors peu à peu, à la sublimation succéderaient la réalisation de l’humain et le jeu global.

Quoiqu’il advienne, aujourd’hui comme demain, nous sommes forcés d’admettre que l’on a beaucoup en commun avec bien d’autres individus, mais il faut aussi reconnaître que notre in­fluence est microscopique dans l’isolement et qu’il est donc important de privilégier la coopération plutôt que la compétition pour arriver à nos fins. Le concept unissant amour, partage et progrès, c’est le « facteur de l’évolution » (Kropotkine) que cons­titue l’entraide. Assumer l’interdépendance économique dans la sphère sociale revient ainsi à valoriser les personnes autour de nous et à œuvrer à leur bien-être et à leur force de même que celles-ci le feraient envers nous. Une telle préoccupation implique un mode de vie synthétisant toujours plus le privé et le public ainsi que la conscience du caractère temporaire du rapport contemporain entre individu et collectivité, liberté et responsabilité. Les relations interpersonnelles quittent alors le domaine exclusif des affects, qui reposent trop souvent sur des besoins purement sexuels ou ménagers, pour entrer dans le champ profond du partage. Déjà assuré matériellement, les subjectivités ainsi émancipées, préalable obligatoire à tout pouvoir raisonné de qualité, collaboreraient librement entre elles au rythme de leurs avancées particulières. Seul un pareil degré d’humanité pourrait créer le climat de confiance propice aux épopées les plus passionnantes.

La volonté ici exprimée de changer radicalement la vie commande de se dresser contre l’entièreté du monde tel qu’il est et donc de savoir être à la hauteur de l’hostilité généralisée que ce défi suscite. L’arsenal bien connu de nos ennemis – répression, silence et tromperies – ne pourrait être anéanti que par une guerre totale de longue haleine sous la fragile protection de notre flamme et de nos moyens. Ce projet de combat implique l’intention d’affronter les problèmes en amont pour éclairer des pistes prometteuses de par une conduite exemplaire, bref d’assumer un rôle d’avant-garde. Ne se limitant plus aux enclos classiques de celle-ci, il s’agit de toujours pousser plus loin la démarche d’établissement du règne universel de la raison en osant jouer sa propre personne. Les héros anciens, s’ils étaient projetés dans la modernité, devraient s’attendre à connaître le sort des hérétiques, traîtres et renégats. Pourtant, c’est de leur capacité à œuvrer dignement en osant agir par-delà les intérêts matériels que notre époque aurait besoin. Nous partageons l’idée selon laquelle l’esprit d’entreprise vit un malheureux déclin; ne s’appuyant d’abord que sur nos propres moyens, l’aventure constitue un investissement très risqué mais potentiellement fructueux, au contraire de l’impasse multiforme où baigne ce quotidien qui est le nôtre.

C’est la tension entre ambitions et réalité qui permet au funambule de la vertu sociale d’avancer et sans balancier il périrait à la première bourrasque. Seul un sens de la mesure aiguisé permet d’aligner son rapport avec les différentes facettes de l’éthique entre manque et excès – tel qu’être ni lâche ni téméraire – ce qui nécessite un grand contrôle de soi forcément basé sur une non moins grande propension à l’autocritique. Entre improvisation et rigidité, cette discipline, lorsqu’elle parvient à se projeter dans l’avenir, structure le potentiel de transformation par l’entremise de la planification. La gestion de sa personne et de la communauté sort alors des « eaux glacées du calcul égoïste » (Marx/Engels) pour enfin ouvrir des perspectives historiques à la hauteur de l’humanité nouvelle. Il importe tout de même de garder en tête que cet horizon ne pourrait se matérialiser qu’à la suite d’efforts acharnés, ce dévouement paraissant très suspect aux yeux de la tradition libérale hédoniste – un scepticisme à ne pas confondre avec la pensée critique. Nous en appelons par conséquent au remplacement des présents appareils de contrôle social, condition du pouvoir d’exploitation, par une culture valorisant un autocontrôle empreint à la fois de fermeté et de prudence.

Le processus de dépassement de ce monde terne et brutal vers une société communiste vertueuse n’est évidemment pas exempt de conflits, lesquels s’inscrivent à la fois dans la lutte des classes et au sein même du camp du prolétariat et des autres exploités. Partant du principe selon lequel la raison rend possible la compréhension progressive de la vérité, et donc l’échafaudage de la justice, le débat vigoureux et honnête est nécessaire à une vie publique passant du règne d’un arbitraire absurde à celui de la démocratie unitaire mondiale. Lorsqu’ils ne relèvent pas d’intérêts inconciliables, les faces autoritaire et libérale du refus de la discussion — « ferme ta gueule » ou « cause toujours » — reposent immanquablement sur le marais de la vie privée que les révolutionnaires devront tôt ou tard confronter. Sous l’égide de l’égalité, le seul prestige admis serait le jugement relatif de l’excellence de la conduite des protagonistes et leur apport à la maïeutique sociale. En ce sens, les assemblées populaires en session permanente permettraient à toute question concernant chacun de leurs membres d’être traitées grâce à la créativité collective rendue possible par la double sursomption du privé et du droit. Se trouvent ainsi minimisés les risques d’abus tragiques et violents qu’implique la prise de possession par l’humanité de sa destinée.

Une corde sur l’abîme

De même que la philosophie trouve dans le proléta­riat ses armes matérielles, le prolétariat trouve dans la philosophie ses armes intellectuelles. Et dès que l’éclair de la pensée aura pénétré au fond de ce naïf terrain populaire, les Allemands s’émanciperont et deviendront des hommes.

Karl Marx, 1843, Contribution à la critique de « La philosophie du droit » de Hegel

Entretenir de sublimes ambitions de la sorte pour l’humanité ne dispense surtout pas de les apprivoiser en fonction des sociétés et des personnes telles qu’elles sont aujourd’hui. Nos vies quotidiennes, centrées sur les emplois, les liens ménagers et un bagage socioculturel particulier tous accumulés plus ou moins distraitement au fil des années, n’offrent aucun avantage immédiat au choix conscient d’un défi d’importance, sinon une certaine sérénité au cœur même de l’adversité. Force est cependant d’admettre que, plus souvent qu’autrement, Hors-d’Øeuvre et ses membres se sont plutôt distingués par leur frénésie de fond comme de forme et on pourrait donc être tenté de considé­rer le présent texte comme rien d’autre qu’un mea culpa savant et présomptueux. Si nous resplendissons effectivement du haut de nos multiples défauts et que les pages précédentes démontrent leur reconnaissance critique, précisons tout de même que nous ne cherchons pas ainsi à nous refaire une beauté éthique à des fins publicitaires. HØ possédait une morale implicite dès ses débuts, pour qui sait lire entre les lignes. Nous nous sommes dédiés ces dernières années à l’élaboration de nouvelles bases nous rendant mieux à même de vivre et de combattre, un processus qui se poursuivra à long terme, mais qui reprend aujourd’hui des formes politiques concrètes.

Nous ne souhaitons pourtant pas devenir en bout de ligne des enfants de chœur, loin s’en faut. Aucune existence collective ne peut tolérer la pureté. Le paradoxe nécessaire à résoudre pour en arriver à un monde où l’agir désintéressé primerait n’est pas tant qu’il faudrait en appeler aux motifs particuliers, mais bien que nous ayons nous-mêmes intérêt à ce que pareil développement survienne. Le niveau de vie absolu de la population s’est indubitablement bonifié au cours des dernières décennies alors que les disparités augmentent sans cesse entre personnes dominantes et dominées – d’autant plus lorsque ces dernières conjuguent plusieurs traits sociaux historiquement réprimés. Dans ce contexte, les perspectives politiques axées uniquement sur la défense des partis pris économiques ou privés ne sont pas aptes à orienter qui que ce soit vers un bouleversement radical de la société à elles seules.11 Du reste, le sort des régimes issus des révolutions jacobines démontre éloquemment les risques encourus en renonçant à la vertu pour des fins d’efficacité accrue. Les gens réellement engagés sur la voie de l’émancipation globale peuvent compter comme leur meilleure arme théorique le dépassement de la résignation des modernes à l’égard des causes finales de l’existence, permettant d’éclairer de mille feux les microscopiques limites de l’horizon bourgeois. On peut oser réinterpréter le lieu commun selon lequel le présent siècle sera spirituel ou ne sera pas dans le sens d’un combat entre un matérialisme vulgaire et sans avenir et la revalorisation réussie de la pensée transcendante, débarrassée de ses dogmes et de ses escrocs.

Comment pourrait-on alors remettre au goût du jour de telles exigences ? La conception positive du droit comme garant du progrès éthique, reflétée dans les politiques d’élargissement des droits et libertés, est aussi bancale que l’idée comme quoi l’aisance en arithmétique pourrait s’acquérir en apprenant par cœur l’équivalent des tables de multiplication pour l’ensemble des opérations à l’ordre du jour. En plus d’être fondamentalement close, cette méthode nie les fins réelles de l’éthique comme des mathématiques, soit le rapport harmonieux entre les parties en cause. L’opinion contraire selon laquelle les lois et ses appendices auraient des buts autres qu’une coercition opportuniste serait plus défendable si l’on cessait au moins de baser le discours répressif sur le principe que « nul ne peut ignorer la loi » alors qu’elle est totalement absente du curriculum scolaire obligatoire... Une éthique de la vertu ne se commande pas mais se développe patiemment, en théorie comme en pratique, en prenant conscience de ses forces et de ses faiblesses. Les voies de l’éducation et de la culture au sens large sont les seules aptes à réorienter l’humanité de la primauté des mécanismes motivationnels extrinsèques (qui répondent aux besoins de façon médiée, l’argent notamment) à celle des biens intrinsèques (qui répondent directement aux besoins, comme la nourriture ou le jeu), même en ce qui a trait au travail. Il s’agit d’une condition essentielle pour passer d’un monde basé sur l’exploitation à un autre, fondé sur la réalisation progressive et égalitaire de l’énorme potentiel de l’espèce humaine à tous les niveaux.

Une conception du politique alliant de la sorte démocratie populaire et excellence vertueuse constitue une avenue à contre-courant de la quasi-totalité de la société, y compris des révolutionnaires traditionnels. L’idée de rapport entre occupations et degrés éthiques peut sombrer dans la logique idéaliste des castes, mais peut aussi être reprise de façon matérialiste, en se référant à la conscience de classe comme à la sphère de la personnalité, à l’intime. Il ne serait pas étonnant qu’une personne dite « aidante naturelle » ait un sens de l’entraide plus développé et qu’un blogueur soit plus prompt au débat que la moyenne des gens, par exemple. L’objectif de gagner les différents secteurs de la population opprimée à la lutte et à la réflexion peut alors se matérialiser en partant des forces particulières liées à certaines pratiques respectables pour mieux convaincre leurs joueurs de talent d’une poignée de constats centraux. D’abord, la vertu est une et on ne peut vraiment être sage sans être juste, transcendant sans savoir se modérer ni courageux sans être charitable. Ensuite, on ne peut réellement le devenir que si la société elle-même le permet. Le reste n’est que question de cohérence et d’organisation.

Aux prévisibles accusations d’utopisme, répétons simplement que l’équilibre entre composantes de l’éthique nécessite la recherche d’un juste milieu. Le sort de notre projet étant lié à la constitution de ce nouveau centre, c’est ultimement dans la détermination et le traitement de nos protagonistes comme de nos antagonistes que la valeur de notre démarche pourra sérieusement être jugée tant par l’Histoire que par nos contemporains. Affirmer ne pas pouvoir gagner les luttes auxquelles on ne prend part implique la sollicitation d’un jugement de notre action par rapport à ses alternatives, si l’on tient vraiment à ce que tout cela ait un sens. Or, ce texte – de même que la présente revue – souffre de nombreuses limites causées par certains manques de connaissances, d’échanges et de temps, notamment en ce qui a trait à sa clarté, à sa concrétude et à sa précision. Nous espérons avoir au moins contribué à éveiller chez vous des idées de progrès intéressants et idéalement l’intention de prendre les moyens les plus judicieux pour réaliser vos plus fascinantes ambitions.

 

 

1 Ces définitions du pouvoir et de la raison sont issues du Vocabulaire technique et critique de la philosophie de André Lalande.

2 Peterson, Seligman (2004). Character Strengths and Virtues: A Handbook and Classification. Il s’agit essentiellement d’un anti-DSM huma­niste.

3 Nos cousins primates et d’autres espèces animales possèdent d’ailleurs ces aptitudes eux aussi, à des degrés variables bien sûr.

4 Un processus long et tortueux : les premiers panthéons comptaient parfois jusqu’à plusieurs milliers de divinités.

5 Il ne s’agit d’une nuance ni purement théorique ni triviale : selon l’UNICEF, environ 250 millions de personnes feraient encore l’objet de discrimination aujourd’hui du fait qu’elles sont nées dans une caste réputée inférieure.

6 Terme psychanalytique correspondant à la redirection d’un manque vers des formes culturelles compensatoires.

7 Le slogan des Zapartistes, troupe québécoise d’humoristes politiques. En automne 2010, une ancienne du groupe, Geneviève Rochette, exprimait en entrevue les limites évidentes de l’humour et, du coup, des moyens dits symboliques de contestation : « Pas étonnant que nos enfants soient accablés, qu’ils décrochent, ajoute-t-elle, mentionnant au passage le dépotoir de déchets de plastique qui flotte sur l’océan Atlantique [sic] et les marchés qui mènent le monde plutôt que les idéaux. Je les comprends, dit-elle. Ce qui s’en vient est apeurant. Longtemps, avec les Zapartistes, je prônais que “le rire est une si jolie façon de montrer les dents”. C’est vrai. Mais ce n’est pas assez. Notre démocratie s’effrite. L’élite est de plus en plus à droite. Le gouvernement Harper n’en fait qu’à sa guise, dans une quasi-légitimité. Les gens sont estomaqués par tout ce qui se passe, poursuit-elle, mais semble figés dans leur torpeur. On s’insurge. Mais personne n’agit. L’urgence pourtant est à l’action. Le “non-agir” est complice de ce raz-de-marée-là. On est – les Québécois – les plus sociaux-démocrates d’Amérique du Nord, mais on fait des révolutions, malheureusement, bien, bien tranquilles… »

8 Précision importante : il faut se garder de partir d’intuitions essentialistes en analysant les rapports de pouvoir. « Le « travail considéré comme féminin » permet d’abord de réaffirmer la non-naturalité de l’appartenance aux classes de sexe : sous l’angle du travail, une partie des hommes sont des femmes (et inversement) – les cadets célibataires des exploitations agricoles, que signalait Delphy, de même que les migrants racisés qui balaient les universités ou les adolescents prostitués, parmi d’autres. Plus largement, ce concept aide à bien saisir que la classe des « travailleur-e-s considéré-e-s comme des femmes » comprend des personnes de différentes « races » et classes – tandis que parmi les bénéficiaires de ce travail, on trouve aussi des personnes racisées, des prolétaires et des femmes. » (Jules Falquet, 2009, La règle du jeu. Repenser la co-formation des rapports sociaux de sexe, de classe et de « race » dans la mondialisation néolibérale.)

9 Sont inclus ici les travailleurs de la répression, soldats et policiers, dont le taux de décès ou de blessure est étonnamment aussi bas que pour les autres métiers. Les décorations qu’on leur assigne, reliquat des titres de noblesse, ne constituent qu’un pâle fard sur leur exploitation paradoxale, sans plus.

10 À ce sujet, trois lectures intéressantes : Modern Moral Philosophy de G.E.M. Anscombe, Marx’s Ethics of Freedom de George G. Brenkert et After Virtue d’Alasdair MacIntyre.

11 Lénine, conscient du problème mais finalement engagé sur une voie funeste pour le résoudre, écrivait dès 1902 dans son Que faire : « Et cependant, il n’est guère besoin de réfléchir longuement pour comprendre la raison qui fait que tout culte de la spontanéité du mouvement de masse, tout rabaissement de la politique [communiste] au niveau de la politique [syndicaliste], équivaut justement à préparer le terrain pour faire du mouvement ouvrier un instrument de la démocratie bourgeoise. Par lui-même, le mouvement ouvrier spontané ne peut engendrer (et n’engendre infailliblement) que le [syndicalisme]; or la politique [syndicaliste] de la classe ouvrière est précisément la politique bourgeoise de la classe ouvrière. »

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