Déclaration préliminaire: La fonction clinique du situationnisme

Version imprimablepublié par HØ-archives le 20 Mai 2006

L’articulation des idées situationnistes est au point mort. Devenue situationnisme, la suite est à l’image d’un cadavre puant. Et il n’a rien d’exquis. Ses fossoyeurs de droite ou de gauche n’ont toujours pas terminé le travail de réification et cela, malgré l’emploi à outrance d’une terminologie frelatée dont le passéisme est calibré très minutieusement sur les humeurs contestataires du moment; celles d’une époque où le repli sur soi, la mélancolie romanesque et le verbiage éthylique ont annihilé toute perspective d’un développement prémédité de la révolution au profit d’un esthétisme de la pureté politique, phénomène s’articulant de fait via la vanité et l’inactivité des protagonistes.

Au commencement de ce qui convient d’appeler l’histoire du situationnisme, il y a cette prétention supra-idéologique d’une avant-garde se reconnaissant comme telle et la perspective naïve d’un vécu saisissable dans l’immédiat, sans médiation. Ces facteurs représentent une colonisation des politiques subversives par l’artisme, occurrence rendue possible grâce au développement brusque de l’industrie culturelle et de son parallèle, c’est-à-dire le langage ostentatoire de sa consommation massive.

Les aspects dégoûtants du situationnisme reposent d’abord sur l’apologie d’une subjectivité radicale soumise inéluctablement aux caprices douteux des personnages en présence, glorifiant ainsi une métaphysique hédoniste de la révolution sociale; la promulgation d’une culture académique distante servant à mousser un certain pédantisme intellectuel; une critique inquisitoire des cercles militants dont l’égocentricité - somme toute dégénérative - entretient une séparation violente face à des individus respectables et, par ricochet, face au prolétariat dans son ensemble.

Le situationnisme a de salutaire à l’origine une certaine volonté de rupture fondamentale basée délibérément sur un plan d’intervention démesurée, usant de patience, de flair et d’expertise en la matière, plaçant les pièces une à une sur l’échiquier du scandale, prenant le recul théorique nécessaire à l’émergence d’une nouvelle praxis, bref, les situationnistes ont promu leur profond désir d’insurrection populaire, parfois au diapason de la lutte des classes. Or, l’expression de leur théorie resplendit notoirement du haut de son négatif tandis que croît constamment sous nos yeux la lamentable incapacité du mouvement à explorer de nouvelles voies praticables, dévoilant ainsi une faille dialectique classique. En ce sens, les situationnistes ont été paradoxalement des victimes de la pensée idéaliste, au même titre que les surréalistes qu’ils dénonçaient.

Les situationnistes n’ont pas écrit de programme pour passionner la vie quotidienne, ils en ont seulement esquissé les contours, virtuellement, en passant par une critique du monde fort acerbe. Leur poésie est une représentation contemplative du rebelle talentueux, conscient de l’ampleur de sa tâche et ayant comme arme première une solide connaissance de l’histoire lui permettant d’engager la guerre contre les forces réactionnaires.

Il n’est pas question ici de critiquer l’organisation interne de l’Internationale Situationniste. Et il ne s’agit certes pas de faire le procès de Guy Debord, ce bon vivant. Sa contribution volontaire à notre programme de liquidation des idées situationnistes est d’ailleurs grandement appréciée. Les situationnistes ont voulu être jugés sur les cendres du mouvement révolutionnaire de leur époque, alors soit.

Dans les esprits tordus de la jeunesse dilatée issue de notre période si vide, l’image cathartique de cet individualiste de Mai 68, romantique et hégélien, correspond parfaitement à ce fantasme absorbé inconsciemment au gré des modes contre-culturelles selon lequel la jeunesse peut et doit être aux fondements des désordres, parce qu’en rupture momentané avec toutes les classes par principe de fausse mobilité sociale. La thèse : la pensée des juvéniles est à la fois plastique et primitive. Les situationnistes, émoustillés au maximum par la jeunesse et cachant mal leur dépendance affective envers elle, font une fixation malsaine sur l’aide onctueuse qu’ils pourraient lui accorder quant à la perte de son hypothétique virginité existentielle. Ce fol espoir envers les jeunes obnubile l’essentiel du sujet révolutionnaire.

En s’appropriant la genèse des événements de Mai a posteriori, les situationnistes se présentent comme des pères ayant ensemencé leurs propres enfants. Un tel manque de perspective chez eux, qui arguaient construire exclusivement le détonateur de la crise, est révélateur. Leur autorité morale dissoute, les rejetons imbéciles démontrent aujourd’hui avec vigueur toute l’infertilité de l’inceste survenu ainsi que de la psychose qui en découle. Car c’est à travers le déploiement accéléré de la maladie mentale du contestataire adolescent que s’est cristallisée peu à peu la pensée survivante du situationnisme, et celle de toute une période révolutionnaire aujourd’hui refoulée par ses acteurs.

Les failles de la pratique situationniste ont engendré l’orientation publicitaire spécifique du discours subversif de Mai. Partout, les répercussions de la vaste entreprise de récupération qui s’est opérée en France immédiatement après les événements ont pavées la voie au cul-de-sac théorique qu’est le postmodernisme ainsi qu’à toutes ses manifestations sordides. La volonté de Debord d’exclure de l’histoire sa théorie du spectacle - le temps spectaculaire - est une des grandes ironies du 20e siècle. La vague anti-idéologique a été et est toujours un excellent support du contrôle social. En rétrospective, si les situationnistes ont été à l’avant-garde de quelque chose au sein de la gauche, c’est bien du postmodernisme.

Le situationnisme a été la courroie de transmission entre la pensée révolutionnaire anarchiste et les idées farfelues de quelques intellectuels pourris et débiles connexes n’ayant eu d’autre choix que d’absorber tout à l’envers l’exercice situationniste afin de préserver leurs privilèges, donnant naissance à toute une génération de personnalités ésotériques. La redondance avec laquelle ces perroquets répètent les mêmes mots d’ordre putrides est méprisable.

Le situationnisme n’a désormais plus rien d’original et son usage est en tous points stérile. Voilà pourquoi notre organe lance à présent une offensive inédite afin d’enterrer décemment le situationnisme, pour ensuite mieux nous attaquer à notre ennemi juré : le postmodernisme.

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