Venise en Québec

Version imprimablepublié par François Bélanger le 30 juin 2015

Après une série de semi-annonces privées, le premier ministre Couillard vient finalement de rendre public son second projet économique d’envergure: la Stratégie maritime. Son but : “créer de la richesse” en investissant des milliards de dollars dans les industries portuaires et navales. Toutes les balivernes de circonstance ont été prononcées, et les ministres libéraux ont clairement présenté la Stratégie comme complémentaire au Plan Nord; ceux et celles qui veulent contrer les politiques gouvernementales savent où frapper désormais!

Il serait tentant de croire que ce n’est là qu’un énième programme douteux de subventions, mais ces mesures s’insèrent dans un cadre stratégique bien réel. En effet, un nouveau traité de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne (l’AECG) sera signé prochainement, et une proportion importante de ce commerce transite par le Saint-Laurent. Le flux de marchandises augmentera forcément, ce qui oblige l’État québécois à disposer de ports plus spacieux et efficaces pour garantir leur part du gâteau aux bourgeois d’ici, plutôt que de voir les bateaux s’arrêter en Ontario ou dans les Maritimes.

Avoir une stratégie maritime n’est pas une idée particulièrement innovatrice. N’empêche, le périple européen que Martin Lord et moi avons réalisé ce printemps dans le cadre de la participation de Hors-d’Øeuvre à une conférence sur les liens entre design et politique m’avait déjà incité à réfléchir à notre rapport au territoire. En effet, ce voyage nous a entre autres menés à Amsterdam et Venise et ces deux anciennes capitales d’empires maritimes m’ont rappelé des constats que j’estime assez pertinents pour vous les exposer.

C’est qu’à travers l’histoire, plusieurs empires comme Venise et les Provinces-Unies (l’ancêtre des Pays-Bas) étaient résolument centrés sur les échanges maritimes, économiquement mais aussi politiquement. Or même si cette voie de transport demeure bien plus importante qu’on le conçoit au quotidien, ce n’est plus à la suprématie navale que l’on reconnaît aujourd’hui les empires ou l’impérialisme mais bien, plus fondamentalement, à la capacité de métropoles de dominer des colonies. Et force est d’admettre que c’est également ainsi que les nations fonctionnent. En effet, de la Chine au Qatar en passant par le Québec, aucune nation n’est homogène: certaines zones en son sein en exploitent systématiquement d’autres. C’est d’autant plus le cas ici considérant le modèle extractiviste, cette véritable entreprise de pillage des ressources naturelles transformées ailleurs qui a longtemps été au coeur des économies québécoise comme canadienne et que la plus récente crise a rendu attrayante à relancer.

La différence théorique entre l’impérialisme et le nationalisme, c’est le principe derrière l’union de ses composantes: pour l’empire, c’est la figure du pouvoir en soi; pour la nation, ce sont plutôt certains marqueurs culturels devenus sacrés. Ces États ont en commun un monopole sur la violence servant à imposer les intérêts qu’ils défendent mais aussi la logique même de ces intérêts, qu’il s’agisse de lois ou de normes sociales et culturelles, en fonction de l’illusion républicaine de l’unité du peuple par-delà les oppressions de classe, de sexe et de race qui perdurent. Il faut cependant se garder d’en conclure que la nation n’est que pure fiction: via le nation-building, la logique nationaliste a mené à l’élaboration d’institutions et de programmes sociaux bien concrets qui quadrillent notre quotidien. En parallèle, il est juste d’affirmer que certaines organisations supranationales comme le FMI et l’Union européenne ont acquis une puissance quasi-impériale sur les différentes politiques économiques des États-nations, qui dissout depuis des décennies ce qu’il leur restait encore de souveraineté.

Face à la crise de légitimité qui résulte du processus peu démocratique d'unification européenne, la stratégie défendue par les partis eurosceptiques tant à gauche (ex. SYRIZA en Grèce) qu’à droite (ex. Front national en France) est un repli ridicule vers leur Nation, comme si celle-ci allait ainsi retrouver son autonomie passée; le PQ en fait autant ici. Mais cette crise devrait au contraire s’approfondir en constatant que le compromis entre villes et campagnes à la base de l’État-nation ne fait plus sens dans les pays les plus riches où, malgré un certain regain d’extractivisme - toute machine a besoin de carburant, y compris les villes -, la valorisation économique se fonde plus que jamais sur le secteur dit des “services”. Et ce type d’industrie se concentre dans les grandes villes, maintenant directement en contact et en compétition les unes avec les autres, semblables en cela aux comptoirs d’antan. La contradiction entre ce développement économique des dernières décennies et la persistance de la nation comme référant politique de base fait vivre aux populations rurales et excentrées une forme de tutelle grotesque qui les dépossède d’une multitude d’outils qui peuvent structurer la vie collective.

Cette aliénation, je la connais bien. Venant moi-même d’un village des plus banals, la culture de masse produite à Montréal m’a rapidement fait comprendre que c’est en ville que je pouvais aspirer à une vie meilleure. Je me suis donc exilé dès que j’ai pu, un mouvement que tant d’autres ont fait ici comme ailleurs; cela renforce ma conviction que face à la tendance lourde du 21e siècle qu’est l’urbanisation, celle-ci pourrait au moins être prise en charge directement par les communautés concernées, et non uniquement par et pour les grandes villes actuelles. Présenter la domination du cadre national comme étant une chose éternelle relève généralement de la bêtise navrante, et parfois d’un conservatisme dont je méprise ardemment la profonde cruauté.

Vous pensez peut-être que la prémisse de ce billet, la nouvelle Stratégie maritime, démontre au contraire qu’il persiste une certaine solidarité naturelle entre villes et régions québécoises qu’il s’agirait de parfaire. Erreur: les communautés portuaires de l’est du Québec y gagneront certes quelques emplois spécialisés et des revenus supplémentaires, mais la très grande majorité des investissements annoncés et des retombées attendues de la Stratégie se produiront dans la région “métropolitaine” (!), et dans une moindre mesure dans celle de Québec. Avec des politiques comme cette stratégie et le Plan Nord, ces deux pôles urbains ne font-ils pas goûter à Sept-Îles, Rimouski et Rouyn la même médecine que les nationalistes québécois reprochent constamment à Ottawa? Qui croit encore sérieusement que ce pillage a déjà profité aux prolétaires qui habitent ce qu’on appelle d’ailleurs avec mépris les “régions ressources”?

Une reprise en main du destin des localités rurales ne pourra s’épargner la dure critique de la contribution de ces populations à leur propre asservissement. Pourquoi est-ce au Saguenay-Lac-St-Jean et dans l’est du Québec que l’appui à l’indépendance du Québec a historiquement été le plus élevé, sinon dans l’espoir insensé que le pouvoir se rapproche ainsi un peu de ces gens? Les travailleurs et travailleuses les plus exploité-es, notamment ceux et celles qui le sont par cet impérialisme intérieur typique des nations, ont plutôt tout intérêt à jeter les bases d’une façon vraiment nouvelle de faire de la politique, c’est-à-dire de gérer ce qui les concerne. À terme, il est plus que souhaitable qu’ils et elles aient le pouvoir sur leur travail comme sur leur vie en général, y compris sur la délimitation de leurs communautés, mais les réflexions concrètes sur ce point sont à peu près inexistantes ici en dehors de l’éternelle rengaine Québec VS Canada… sauf lorsque vient le temps de faire la vie dure une fois de plus aux Autochtones qui, seul-es, ont su représenter une alternative au modèle occidental d’occupation du territoire au cours des derniers siècles en Amérique.

Certains médias, politiciens et militants ressortent parfois des boules à mites l’idée d’une renaissance possible des cités-États, quitte à les fédérer un peu à l’image de la Ligue hanséatique, une ancienne association de villes marchandes d’Europe du Nord. Hélas, de tels regroupements ne pouvaient et ne pourraient toujours n’être que des réseaux sous la tutelle d’États plus puissants aux alentours (justement comme cette Ligue), le tout à des fins d’optimisation des échanges. En soi, cela ne remettrait absolument pas en question les oppressions fondamentales de notre époque, ni d’autres situations problématiques comme la séparation entre urbanité et ruralité et la destruction sans relâche des écosystèmes.

En définitive, l’histoire des communautés humaines est marquée d’incessants mouvements; même chose des torrents de touristes qui réduisent aujourd’hui Venise en un vaste parc d’attractions, mais aussi des théories quant à de meilleures façons de se définir et de s’organiser en société. C’est bel et bien lorsque des empires s’effondrent de par le monde que de nouveaux modèles politiques peuvent vraiment sortir de leur lit, mais il n’y a aucune excuse pour retarder la recherche et le développement à ce niveau si l’on souhaite de beaux débordements. Il s’agit là après tout d’une tâche résolument esthétique (soit l’agencement harmonieux d’éléments particuliers) qui passe par une réflexion collective et approfondie au sujet des finalités de l’existence, au-delà de l’héritage du passé et des intérêts du présent.

“S'il était aussi aisé de faire qu'il l'est de connaître ce qui
est bon à faire, les chapelles seraient des églises, et les
cabanes des pauvres gens des palais de princes.”
Shakespeare, Le marchand de Venise

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