Des morts qui croient voter

Version imprimablepublié par Louis-Thomas Leguerrier le 29 Mai 2012

La grève étudiante en cours, nous dit-on, aurait récemment débouché sur une lutte politique la dépassant autant au niveau de la forme que des revendications. L'adoption de la loi 78 par l’Assemblée nationale aurait précipité le Québec dans une crise opposant le peuple de notre bien-aimée patrie au monstre indigne qu'est devenu le Parti libéral de Jean Charest. La conclusion à tirer de ce constat déjà banal se trouve sur toutes les lèvres, on trépigne d’excitation juste à l'idée de la prononcer : la lutte étudiante est devenue une lutte électorale. Voilà un joli tour de passe-passe qui nous fait rater complètement l'essentiel du problème. La fixation sur le fiasco libéral nous cache la véritable racine du mal, cette irréparable injustice qui comme du pue se déverse depuis trois mois devant nos yeux à la fois tristes et enthousiastes, à la fois vifs et mystifiés.

Si le gouvernement ne parvient pas très bientôt à nous mettre au pas, alors nous irons sans aucun doute en élections. À partir de là, nous assisterons à une odieuse récupération par le PQ de tout ce qui, en ce moment, s'apparente de près ou de loin à la gauche et, plus largement, à la contestation du gouvernement libéral et de sa loi spéciale. Cette élection nous sera présentée comme un moment historique; récalcitrants et récalcitrantes seront sommés de se taire et d'obtempérer. C'est sur le fond de ces appels édifiants à la responsabilité citoyenne que Pauline Marois demandera à la jeunesse du Québec de bien vouloir la croire lorsqu'elle lui dit qu'elle a entendu sa colère. De son côté, Québec solidaire fera un travail exceptionnel pour faire disparaître ce qu'il y a de profondément contradictoire dans le fait de défendre l'autonomie du mouvement étudiant et de la rue tout en s’investissant à temps plein dans une campagne électorale visant à faire taire la rue et à rétablir l’ordre, au moment même d’ailleurs où le momentum pour cette grève sociale promue par le parti atteint son zénith. Cela n’aura été au fond que rêvasserie publicitaire. Place aux élections! Ce scénario qui, en tant qu’étudiant en grève, me fait déjà rager, j’aimerais que l’on puisse en triompher. Le présent texte s'adresse à quiconque s’implique dans l’actuel mouvement et veut débattre des enjeux que soulève l'éventualité d'une sortie de crise électorale. Il vise aussi à jeter les bases de ce qui pourrait devenir, si l'histoire le permet, une des plus importantes campagnes abstentionnistes de l’histoire du Québec.

Plutôt que de voir la solution électorale comme un dépassement salutaire, le mouvement actuel devrait la considérer comme un moyen de neutraliser sa lutte en l'amenant sur un terrain où il ne détient aucun pouvoir. Il faut bien admettre que le pouvoir collectif à la source des grèves étudiantes, celui des assemblées générales, une fois transfiguré en cette expérience atomisée qu'est une visite au bureau de vote, se voit réduit à presque rien. Il faut aussi admettre que, des luttes étudiantes, il y en avait bien avant que le Parti libéral de Jean Charest prenne le pouvoir. Le Parti québécois, qui jusqu'à récemment se présentait pourtant comme la seule alternative parlementaire à une droite sauvage et sans pitié, a fait plus que sa part, au cours des années du déficit zéro de Lucien Bouchard, et même avant, dans le saccage organisé de la condition étudiante. Quiconque connaît un peu l'histoire du mouvement étudiant le sait. Les gens affirmant que notre mouvement ne concerne dorénavant que la chute du gouvernement actuel devraient donc cesser de proférer des âneries sur le dépassement de la lutte initiale et admettre que la seule proposition politique concrète découlant de leurs discours est l'élection de ce parti qui n’hésitera pas, une fois la poussière retombée, à nous envoyer de nouvelles hausses en pleine face.

Il est vrai que la grève étudiante est en train de déboucher sur quelque chose de plus grand qu'elle, mais cela n'a rien à voir avec le désir obsessif de voir le PLQ tomber, ni avec cette patrie qui aurait par l'affront libéral été ramenée à la vie. Ce qu'on a devant nous ressemble bien plus à une délégitimation généralisée des institutions exerçant le pouvoir et des forces juridiques servant à réprimer ceux et celles qui le contestent. Si Amir Khadir « remet en question la légitimité d'un gouvernement » (1), mais « se défend d'inciter la population à la désobéissance civile et de remettre en question, par le fait même, la légitimité des institutions québécoises » (2), eh bien, je pense que la jeunesse en lutte devrait faire le contraire. Après tout, les mécanismes qui depuis des mois et avec une violence toujours plus grande ont été utilisés pour réprimer notre grève dépassent largement l’épouvantail qu’est depuis longtemps Jean Charest. La criminalisation de toutes tentatives de contestation du pouvoir par le déploiement total de l'idéologie sécuritaire post-11 septembre, la judiciarisation de tout conflit politique selon une logique excluant d'emblée le concept de société, l'humiliation et la diabolisation des mouvements sociaux par les grandes firmes médiatiques au service des riches et des fascistes, tout cela ne disparaîtra pas avec la chute du gouvernement libéral. Tout cela pourra et sera utilisé contre nous, le temps venu, quand ces salauds d'opportunistes au PQ auront pris le pouvoir et balancé les carrés rouges du mensonge par la fenêtre avec ce qu'il reste de nos acquis sociaux.

Pensez-vous sérieusement que ces bourreaux que rien n'effraie vont s'arrêter au massacre de l'éducation? Pensez-vous qu'ils prendront ne serait-ce qu'une pause avant d'avoir complètement anéanti les acquis sociaux qui nous séparent encore de leur État minimal chéri ? Détrompez-vous. Le plan est clair et personne ne peut y échapper, du moins, personne aspirant à la gestion de cette société de marde. L'idée selon laquelle il suffirait d'un peu de bonne foi pour redresser la situation, celle par exemple du Parti québécois ou encore de Québec solidaire, mystifie la dépendance toujours plus accrue des forces politiques par rapport aux diktats de l'économie.

La décadence de leur monde et de la politique qui y règne apparaît au grand jour alors que notre grève fait naître l'espoir d'une nouvelle période de contestation. N'est-ce pas la possibilité d'avoir une voix en dehors de l'ennuyeux cirque électoral, cette possibilité de revendiquer, au-delà des fausses alternatives et de la gestion de compromis, une société plus juste, qui est apparue au cours des trois derniers mois de grève? Cette voix ne doit pas mourir avec le déclenchement des prochaines élections, ni se laisser museler par une question nationale ressuscitée pour l'occasion. Le fait que plusieurs ne puissent entrevoir un plus bel aboutissement de l'actuel conflit que celui qui nous mènerait à un troisième référendum n'indique pas que la souveraineté soit réellement d'actualité, mais bien que nous ne sommes plus capables d'envisager la possibilité de changements politiques majeurs à l'extérieur de ce paradigme, et c'est fucking pathétique. La démonstration de la capacité des gens à gérer leur propre mouvement pourrait être le prélude à une auto-organisation plus sérieuse et capable de faire voler les vieux schèmes en éclats.

Qu'ils s'en aillent tous, et qu'ils ne reviennent pas, ces partis politiques à la solde des banques et de l'économie mondialisée! Qu'ils s'en aillent aussi, ces nouveaux partis de gauche travaillant à la récupération de toutes les luttes sociales en vue d'accéder au pouvoir d'État. Aucun de ces partis, pas même ceux qui prétendent s'y opposer, n'ont appelé à désobéir à la loi spéciale. Ni le Parti québécois ni Québec solidaire ni Option nationale n'ont osé la défier officiellement. En s'y opposant avec toute l'obstination nécéssaire, notre grève est en train de les dépasser tous. Si des milliers de personnes osent à chaque jour défier cette loi particulièrement violente et répressive, pourquoi ne pourraient-ils pas aussi défier le cirque électoral qu’on tentera bientôt de leur imposer?

Étudiants et étudiantes en lutte, vous qui courageusement avez refusé les offres toujours plus insultantes du gouvernement et avez maintenu votre grève contre vents et marés, vous qui pendant trois mois avez tenu tête aux attaques vicieuses de la police et des médias, je vous en conjure, n'acceptez pas d'échanger la lutte contre des élections. Le lendemain de veille serait terrible. Quant à ceux et celles qui sont à la fois pour la lutte et pour les élections, comme par exemple les militant-es les plus à gauche de Québec solidaire, il vous faudra tôt ou tard faire votre choix : soit vous travaillez avec nous à revendiquer la légitimité de maintenir notre grève malgré les élections, ce qui pourrait ouvrir la voie à un mouvement d'une plus grande envergure, voire à une grève sociale, soit vous vous lancez tête première dans la campagne électorale pour obtenir, au mieux, une plus grande députation pour QS. L'abstentionnisme pro-actif et la délégitimation consciente de tous les partis politiques qui aspirent au parlement est la seule voie qui pourrait potentiellement mener cette grève vers un ailleurs qui la transcenderait. La collaboration avec un quelconque parti politique, elle, ne peut nous mener qu’à la reddition.

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(1) http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2012/05/18/005-kadhir-loi78-desobeissance.shtml

(2) Ibid

 

 

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