Sérieusement

Version imprimablepublié par Louis-Thomas Leguerrier le 22 janvier 2013

Notre rapport au sérieux porte la marque du monde renversé. Alors que le ridicule, l'ironie et la complicité avec la niaiserie ambiante sont partout reçus avec le plus grand sérieux, la parole qui prend elle-même les choses au sérieux, pour laquelle les idées sont plus que les ornements d'une posture, apparaît comme ridicule. Quoi de plus banal, aujourd'hui, que d'affirmer ne pas se prendre au sérieux. Qui veut être entendu doit savoir se distancier de son propos, pour éviter d'avoir l'air de lui donner trop d'importance. La nouvelle conception de la solidarité, proposée par l'idéologie postmoderne pour remplacer celle ― jugée beaucoup trop sérieuse ― qui impliquait un positionnement dans la lutte des classes, consiste à afficher fièrement le désir de ne jamais s'élever au-dessus de la mêlée. C'est à qui est le plus modeste, le plus conscient de sa place dans la hiérarchie des minables. 

Il est révolu, le temps où on faisait l'Histoire avec nos paroles. L'Histoire, on ne la fait plus, on la commente, on la tient à distance. Allez donc essayer, aujourd'hui, de vous réclamer de l'Histoire, de son sérieux inébranlable, on aura vite fait de vous ramener sur terre : l'Histoire, c'est pour les pédants et les élitistes. Si on est pour en parler, qu'on le fasse au moins en avouant dès le départ l'insignifiance absolue, face à elle et à ses protagonistes décédés, de nos petites paroles. 

Or le détachement ironique envers son propre discours, en même temps qu'il permet d'être accepté par la communauté frivole ―  toujours en manque de cynisme à deux cennes et de commentaires witty ―  laisse la voie grande ouverte à la glorification de l'ego réifié, tandis que le rapport non dénué de dureté qu'entretient le sérieux à l'objectivité du discours fait obstacle à cette glorification. La parole qui prend la vie au sérieux, sans cesse taxée d'égocentrisme, rappelle que l'individu qui parle n'est que peu de choses en face de la cause pour laquelle il doit vivre et souffrir : aborder quelque chose avec sérieux, c'est s'y oublier soi-même au lieu de s'en servir pour exister.  

Le ridicule dont est affublé de nos jours le sérieux ne peut être balayé du revers de la main. Il repose sur des conditions objectives que l'indignation à son encontre ne saurait faire disparaître. Mais ce sérieux ridicule, dans tout ce qu'il a de maladresse et de vulnérabilité, est du côté de ce qui sert, dans la réalité monstrueuse, la possibilité réprimée d'un monde meilleur, alors que la posture ironique, afin d'être reçue et glorifiée par le monde actuel, s'imprègne de la brutalité et du mépris nécessaires pour enfoncer cette possibilité encore plus profond dans son trou. 

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