Prolocritique, l'art de la fin

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publié par David Simard le 5 novembre 2011

Du même auteur


Je suis un enfant de la télévision, des jeux vidéo et d'Internet. Étant jeune, j'ai voulu tout être, mais sans en avoir les moyens. Rejeton à haut potentiel d'une famille lambda, produit sériel du spectacle, touche-à-tout ludique en révolte contre le père, je fus pseudo-geek, pseudo-intellectuel, pseudo-artiste et pseudo-révolutionnaire. On peut dire qu'avec le temps, je suis devenu un faiseur d'images parmi une ribambelle de pareils. La question posée dans cet article est de savoir si je peux réussir, par une capacité autoréflexive en action, à renverser les limites du caar citalisme dont je suis le sujet-objet, soit, en d'autres termes, devenir révolutionnaire. Cette enquête de viabilité constitue un projet funeste pour ma classe car les prolétaires, au sortir d'un tel exercice, seraient à la fois les derniers ennemis des bourgeois et les derniers prolétaires.

Le monde de la culture exige que je sois un hyperactif ayant mille projets et dix mille ambitions. Des tonnes d'idées jaillissent en moi en une seule journée. Alors, il va de soi que sitôt j'en perds la moitié, tandis que les autres se rajoutent à mon bric-à-brac pour être éventuellement - qui sait ? - rayées de la liste. Mais cette liste est si longue que j'en frémis à chaque consultation. Le gavage d'informations quotidien, additionné aux rétroactions continuelles qu'elles nécessitent pour maintenir le rythme, est le style même de ma vie. Je perds la mémoire à vivre le présent. Dans l'intervalle, Thunderbird m'indique que je viens de recevoir un courriel, mon Facebook est ouvert sur une nullité et je procède à l'archivage de photographies. Misère. L'étalon de l'époque n'est rien d'autre que l'être-machine sur le multitasking. Or, impossible de faire deux choses simultanément... alors on les empile les unes sur les autres et on switch de tâche selon la pièce qui joue ou celle dans laquelle on est. Outre les sentiments qui vacillent, il s'agit d'une pauvre émulation de l'ordinateur.

L'autre jour, un ami auquel je me confiais au sujet de mes problèmes de foutoir intellectuel m'a dit que les idées qui trottent en nous sont comme des chevaux en liberté qu'il faut savoir atteler ensemble pour leur donner sens. Cette image m'a beaucoup fait réfléchir puisque, j'en conviens, les idées vagabondes ont une valeur réduite. L'écriture chez moi est un défoulement qui permet de sortir toutes les idées à l'état latent : leur assemblage finit inexorablement par prendre des airs de n'importe quoi. Le principe d'accumulation qui caractérise ma prose est associé au problème de la pensée face aux défis de la modernité. Du fait que je connais par coeur mes patterns et que je tente d'y remédier, chaque phrase pèse sur moi et évoque à quel point le moindre aspect de la langue écrite - virgule, conjonction, métaphore, concept mais, surtout, dès le départ, le fucking plan - est une trace d'un passé irrésolu, dès lors obstacle à la synthèse. Je parviens à démêler les choses au compte-gouttes et ça me prend un temps fou pour atteindre un niveau acceptable de qualité. Ma rhétorique usuelle est lourde; rien pour me déplaire là si ce n'est qu'elle porte une pathologie stylistique qui revient au galop dès que j'ai la tête ailleurs. C'est pourquoi l'image proposée par cet ami pour résoudre mon problème est - comment dire ? - idéaliste en cela qu'elle occulte la condition de l'écrivain aujourd'hui. Par-delà l'abstraction qu'elle entraîne, son idée asynchrone - au sens qu'elle sera toujours vraie - se fracasse sur l'histoire du sujet en crise : c'est que je suis moi-même un cheval, un cheval d'Amérique qu'il s'agirait d'atteler à une carriole guerrière pour en faire usage. Le monde est un troupeau surmené et perdu; la puissance de ses charognes prises séparément ne suffit plus à contrarier la bête totale.

Le combat contre la cruelle réalité de tous les jours est aussi un combat contre soi-même. Son ajournement nous transforme en loque humaine. Qu'il soit dit qu'assaillir ce que nous sommes est la base du progrès à condition qu'elle se lie organiquement à la mémoire : on ne revient jamais tout à fait de son passé captif, mais ceux qui acceptent idiotement l'idée qu'ils sont tels qu'ils sont confirment, sans le vouloir, l'éternité de la souffrance de l'humanité. Mon texte n'est pas qu'une simple présentation de mes perspectives politiques, il se veut praxis du dépassement de soi en lettres, une sorte de conciliation avec la bête en moi. L'aspiration à devenir un révolutionnaire authentique et à appartenir à un groupe d'avant-garde date de mes vingt ans. Je parviens aujourd'hui seulement à la plénitude, comme quoi la qualité est fonction du temps. Qu'il soit clair que je n'ai pas tant lu ni écrit et encore moins pensé. Je n'ai pas si bien agi dans le passé et n'ai pas tant changé, je le sais bien. Reste que je suis un homme fidèle envers les personnes qui n'ont pas hésité à me critiquer, à me tester, même dans l'arrogance. Et cette qualité dont mes contemporains sont tant dépourvus, je la crois capitale à notre époque pour le révolutionnaire qui ne veut pas finir seul et triste.

Le présent essai n'épuise pas son sujet, à savoir le capitalisme contemporain, plus précisément sa troisième phase dont l'origine est l'onde de développement des rapports sociaux orientée vers les technologies communicationnelles et depuis accélérée par l'avènement de la puce informatique. Par voie de conséquence, au sein de la culture et de l'individu apparaissent les reliquats de l'espoir confrontés au vaste processus de marchandisation des psychés et de mécanisation de leurs comportements. On comprendra vite que l'éjection de l'individu n'est pas sans problème dans un système qui tend à niveler par le bas les responsabilités. L'article met donc en contraste la position stratégique des prolétaires de la culture avec les formes d'aliénation propres qui entravent leur prise de conscience. L'hypothèse centrale est que la momification des avant-gardes via la récupération de leurs techniques sert d'appui au processus de production capitaliste. Les prolétaires de la culture font leurs les aspirations des avant-gardes en les dépouillant de leur contenu négatif bien malgré eux. Ainsi, le passé relooké est un produit de zombies workaholic pour qui le travail, c'est la liberté. Cela dit, je pense que la marchandise culturelle n'est pas l'égale de l'autre : ni un miroir ni un accessoire. Toute tentative de réduire la culture à une manifestation économique déshumanise le projet politique révolutionnaire. Cela, vous l'aurez compris, tourne autour du thème de la postmodernité, entendu au sens de prolongement et intensification du Léviathan. Ce travail critique est enraciné à Hors-d'Øeuvre, un groupe révolutionnaire auquel j'appartiens et qui s'est fait connaître pour ses attaques répétées contre le milieu militant jugé enfantin, ridicule... et j'arrête là l'énumération pour éviter la surenchère. La conclusion du texte porte sur les enseignements que j'en tire. Sur le plan de la démarche, je soutiens que l'arme du passé a besoin d'être sortie de son fourreau et de se cogner avec vigueur et fracas sur les problèmes en suspens; elle doit terrasser tout ce qui voudrait adoucir le tranchant de son objectivité et faire des miettes de ce qui tente de l'enfouir sous les trivialités de la vie quotidienne. Voilà pour le sommaire, je m'efface d'emblée.

La situation dominante construite

Sans discours à soi, il tourne tout son être vers le passage libre.
Simone Weil

De nos contemporains, on peut dire qu'ils ne croient plus en rien. La vie moderne est devenue terne : une chaîne d'événements stupides découpés net par la consommation de tel ou tel spectacle, de petits plaisirs ostentatoires qui donnent l'impression de vivre un instant à condition de renoncer d'office à la vie juste. C'est un amas de moments sans force ni vérité, une vie cosmétique de beauté plaquée, parce que la densité - devenue opacité - du flux d'images brouille l'histoire, celle des sujets comme celle des objets et la vie ordinaire n'est guère plus que légèretés, répétitions et simulacres. À cela s'ajoute la contrepartie refoulée, ce qui, étrangement, constitue le dur quotidien du monde ordinaire : le travail et l'ennui, le trash des villes grises, avec ses réseaux de transport tentaculaires et ses vieilles bâtisses laides fraîchement rénovées, le tout cadencé par une musique sans corps qui enveloppe ce chaos bruyant, enivrant, épeurant, versus le silence inquiétant des ordinateurs en background. Le bruit du quotidien est la composition musicale la plus aboutie du capitalisme, une oeuvre totale, collective et interclasse - ses producteurs qui sont aussi ses amateurs endurcis, s'en nourrissent faute de mieux. Nul besoin de compositeur ni de talent à l'ère du vidéoclip. L'extrême superficialité du journalier dans le capitalisme tardif, au sein duquel se multiplient les objets les plus prosaïques, enveloppe pour ainsi dire nos conceptions du monde d'un indicatif présent obscène. La perte d'historicité menace la subjectivité même.

Dans ce décor tiraillé entre l'inhumain et le surhumain qu'est la ville-monde, le prolétaire constitue un élément décoratif remplaçable à convenance. La souffrance engendrée par la conscience de son état numérique provoque illico un phénomène de rétention et de surcompensation a posteriori. C'est ainsi que la fétichisation des attitudes devient une réponse immédiate au défi que doit relever le commun en quête de repères; la copie, l'imitation, le mimétisme ont une fonction sociale précise : elles reproduisent le monde tel qu'il est. Une célébration du quotidien sans temps mort dans laquelle le prolétaire se réfugie à coup d'emplettes culturelles, structurant son existence autour de plaisirs conformes, ce qui lui procure de la jouissance, celle de la réification. L'individu est au coeur d'une société sans coeur et l'individualisme n'est guère plus que sa liquidation, lui qui se réfugie dans les images de son passé sans folklore devenant peu à peu image lui-même.

En ce vieux monde flambant neuf au sein duquel lourdeur et laideur prennent des allures de jeune ballerine aux mouvements brusques sur temps syncopés, le cynisme est à la mode et ronge les consciences de l'intérieur. L'image apparaît a priori fausse et le monde ordinaire en sait quelque chose, car il en est le produit in vitro, lui qui vibre au tempo du flux total. Il se méfie de tout, à commencer par lui-même. Voilà bien un progrès objectif sur lequel méditer, cette méfiance généralisée. Le cynisme se consolide au cours de la puberté alors que la révolte est enrayée par la toute-puissance des institutions substitutives et sans visage, qu'elles soient démocratiques, médiatiques ou commerciales. Dès le plus jeune âge, les identités sont fioritures1, vues comme de véritables supports à la survie affective de l'individu. L'adolescence marque la fin de la croissance mentale et le début de la régression des moeurs dans la contre-culture - ou la mainstream, qu'importe, c'est presque la même chose depuis l'avènement d'Internet. L'identité encensée dans cette période se prolonge toute la vie durant et n'est pas la conscience de sa propre individualité, mais plutôt la sensation quasi-primitive de faire partie de l'organisme social. Ici, l'émiettement de l'espoir n'est pas synonyme d'accroissement du désespoir, car le cynisme ne tolère ni l'un, ni l'autre. Il est l'antithéorie par excellence. Instruit, il ne craint pas de manier toutes les notions antérieures pour les détruire les unes contre les autres si bien qu'il use de la dialectique en tant que méthode indifférenciée, elle qui reste à l'état de pure technique, tel un outil disponible pour se défendre contre la violence d'un moi insatisfait de lui-même. L'extrême scepticisme face à tout s'approfondit et devient endogène : l'autodérision en est l'aboutissement, la plaisanterie des intelligents très impuissants. Les théories sont vues comme autant d'outils pour percer les layers de la réalité. C'est l'ère opérationnelle de la philosophie où l'idée n'a plus rien de magique.

Avec le cynisme, qui reprend à son compte une attitude psychologique d'autodéfense aux abords de l'humour décapant, pop-up son frère indissociable et agressif, liquidateur du moi, véritable soldat aveugle de la libido : le nihilisme. Est-ce Thanatos sur le divan ? Sans s'en soucier, Éros se caresse à ses côtés. Le nihilisme se vautre dans le négatif au point de rompre la dialectique, le sujet refusant l'objectivité même de ce monde, d'apparences ou non. Et de surcroît, il refuse l'autre monde, qu'il soit passé ou futur, imaginaire ou matériel. Le voilà immanent. Reste ses sensations épileptiques et confuses. Il est surstimulé, surexcité... plastique. Exit la critique, le bonheur, la liberté. Il souffre du vide de sa vie qui revient à la charge après chaque régal. L'expérience de la subjectivité finit par n'avoir aucune base critique sur laquelle s'ériger, ne faisant qu'un avec la réalité du grille-pain. Clearez le négatif et voilà, vous faites face au néant ! Sans conscience, sinon celle minimale d'être une chose sous l'égide du Capital, la condition humaine est un sur-le-champ éternel. En dessous des apparences donc il n'y a rien, si ce n'est d'autres mots, d'autres dénominations et un tourbillon d'images qui empêche de comprendre la vie d'un point de vue historique.

La nouvelle division mondiale du travail

À mesure que l'humanité se rend maître de la nature, l'homme semble devenir esclave de ses semblables et de sa propre infamie. On dirait même que la pure lumière de la science a besoin, pour resplendir, des ténèbres de l'ignorance et que toutes nos inventions et tous nos progrès n'ont qu'un seul but : doter de vie et d'intelligence les machines et ravaler la vie humaine à une machine...

Karl Marx

Dresser ce tableau de la réalité dite postmoderne jouit d'une grande popularité, mais son cadrage dans l'histoire est ce sur quoi la nouvelle avant-garde ne peut lésiner. Si la tentation de dépeindre ainsi notre époque est si grande, c'est que l'exigence d'une totalité capable de ramasser en elle-même la richesse des particuliers est combattue ferme par un système de l'aliénation totale. L'abîme du tragique ressemble à un trou noir des civilisations qui déclinent et vers lequel elles s'enfoncent, une véritable force magnétique dont les pôles peuvent s'inverser sans préavis. La pensée critique quant à elle, davantage évanescente par nature, n'est pas à l'extérieur de la zone, mais bien sur leur sillage. La dialectique du postmodernisme commence à peine, sous les mailles de la conscience visqueuse d'un prolétariat encore en pleines convulsions. Les changements opérés en ce qui concerne les comportements humains, les sensibilités et les jugements, bien que réels et significatifs, sont plus que jamais aux frontières de l'économie politique, laquelle impose son rythme tel un respirateur artificiel influant sur l'ensemble du corps social. Les nations ont peine à conserver le titre de sous-culture tellement la pieuvre sans tête du marché agit partout, et cela, de pair avec la planification des États dominants qui rêvent de pénétrer tous les marchés émergents. C'est l'histoire d'un système insatiable devenu planétaire, qui ne cesse de mobiliser les masses vers le gouffre de la croissance.

Le capitalisme européen naissant, celui du XIXe siècle, est la concrétisation politique d'une nouvelle classe sociale au zénith de sa conscience, la bourgeoisie, résolument familiale et patrimoniale.2 Les grands contrôlent l'industrie en plein essor d'une main de fer et se mettent en concurrence. Le prolétariat arrive en masse dans les villes à la recherche de travail. Il est déraciné et sans culture propre. La bourgeoisie fait l'éloge de la personnalité autoritaire, un individu puissant ayant le goût du risque et de l'innovation. Sur le plan des idées, le progrès lui sert de légitimation. Elle enracine son pouvoir dans toutes les facettes de l'État moderne par la voie du parlementarisme jusqu'à l'arrivé du deuxième stade du capitalisme, monopolistique et impérialiste, celui de grandes entreprises après la conquête des ressources premières à l'étranger. On voit désormais les capitaux transiter vers les grandes métropoles du monde occidental où l'on fabrique de nouveau produits de synthèse, ce qui augmente du coup radicalement les marges de profit. L'exploitation des colonies devient exploitation des colonies intérieures : de la souffrance d'après-guerre jaillit aux abords des grands centres un prolétariat particulièrement rentable et productif composé d'enfants, de femmes et d'immigrés. Des économies substantielles sont ainsi rendues possibles et l'accroissement de la productivité déclenche un processus d'enrichissement du prolétariat, mais l'augmentation des salaires reste en dessous de la capitalisation. C'est ainsi que les fonds nécessaires à des investissements des États occidentaux ou occidentalisés dans la recherche scientifique, en particulier acheminés vers le complexe militaro-industriel américain en pleine guerre froide, furent amassés puis partagés en autant de projets universitaires relativement autonomes jusqu'à l'éclosion d'une pléiade de nouvelles technologies. Les outillages nés de la cybernétique transforment rapidement le travail dans les services tierces et dans la bureautique3, base infaillible pour l'éclosion d'une nouvelle phase hégémonique. C'est l'âge d'or des télécommunications unidirectionnelles imposant le flux total et son temps spectaculaire qui se dressent telle une réalité parallèle, un joli par-dessus violent. La lutte des classes est sans heurts un temps, comme si la conclusion du film Metropolis se réalisait d'un coup : institutionnalisation des syndicats, naissance du citoyen, éclosion des partis populaires et jonglerie de la question nationale qui, autant selon les fascistes que les sociaux-démocrates, transcende les divisions de classes. Le prolétariat aura ses propres représentants. C'est aussi l'avènement de l'idéologie de la classe moyenne, de la pensée keynésienne, du compromis fordiste, tous intimement reliés au pouvoir médiatique en éveil, formant une véritable trilogie de la domination. Travail, télévision et ensuite au lit. Après le marché et l'État moderne, voilà les médias, voie menant confortablement vers les consciences la raison instrumentale réformiste.

Au sein des sociétés où le capitalisme a atteint le troisième âge, à savoir le stade multinational, la prédominance de l'action du groupe s'est substituée à celle de l'individu. Avec cela, l'interpénétration du gouvernement et de la grande entreprise se consolide partout en bureaucratie technocrate. Le développement continuel des processus de production nécessite l'action parallèle d'une multitude d'éléments interdépendants au sein de ces mêmes processus multidisciplinaires, lesquels se complexifient à chaque étape avec l'action réciproque des travailleurs qualifiés sur l'organisation du travail. Les feedbacks accélèrent les modifications et le prolétaire contribue, au moins subjectivement, à la suite des choses, comme son syndicat d'ailleurs, juridiquement reconnu dorénavant. C'est ainsi qu'à notre époque, les groupes de travail finissent par remplacer le chef d'entreprise en distribuant les responsabilités aux travailleurs qualifiés, mieux outillés pour réformer les processus parce qu'au centre de ceux-ci, et ainsi mieux répondre aux impératifs structurels imposés par une économie capitaliste saturée à la verticale. Ce partage du pouvoir donne l'impression à cette frange du prolétariat d'être essentielle au développement de l'entreprise. La pression du capital s'exerce dorénavant directement sur chaque travailleur. Le chef, lui, n'est plus qu'une simple représentation du vieux monde et de son ordre éternel et sa puissance s'amenuise au gré des crises et des réformes. Même le plus intransigeant d'entre eux ne peut faire abstraction du travail des groupes bien organisés sans que cela mène à sa perte ou à celle de la société toute entière dont il est au sommet. Désormais, tous les producteurs sont attachés au mat et écoutent ensemble le chant des sirènes.

Cette réalité de l'organisation du travail aujourd'hui est la conséquence d'une société technologiquement avancée dans laquelle un individu, si érudit qu'il soit, ne peut plus à lui seul traiter l'ensemble des informations pertinentes disponibles, ni maîtriser toutes les techniques de l'industrie moderne. La qualité d'une décision est donc étroitement liée aux méthodes de contrôle déployées par le groupe pour accumuler et traiter les informations disponibles issues de plusieurs sources concurrentielles et résultantes de l'expérience d'individus, spécialistes ou non. Ce constat en apparence trivial annonce, en terme de division du travail et du pouvoir, la fin de l'individu bourgeois et de son rêve de liberté d'action, mais aussi le passage d'une forme capitaliste à une autre. La mort du sujet lui-même, qui est une thématique centrale du postmodernisme, en plus de la chute retentissante de l'autonomie des institutions traditionnelles en général, rend certes les productions de notre époque prévisibles, mais ô combien déterminantes, et cela, même si les processus sont assujettis plus que jamais aux impératifs économiques. Face à ce phénomène, les secteurs anciens de la culture, tels que la politique, la philosophie et l'art, peinent à suivre la cadence puisque soumis par la force à l'économique et à sa configuration organisationnelle. Ils se trouvent réduits à l'état d'observateurs frustrés, leurs méthodes de travail restent figées, un tantinet nostalgiques d'une époque où les intellectuels avaient un rôle positif plus important dans la société. En art par exemple, le multimédia, dont le cinéma n'a été que le commencement, domine le terrain. Il est caractérisé par la place qu'occupe l'innovation technologique et la collaboration des cerveaux. Le professeur d'université, en tant que vestige d'une ancienne organisation de la vie sociale aujourd'hui nettement prolétarisé, n'arrive plus à rivaliser avec la supériorité objective des grosses corporations, des geeks et des petites équipes de production culturelle en harmonie avec les temps modernes, à l'avant-garde même des nouvelles formes de la production et de l'organisation du travail.

Tous ces stades de développement se succèdent, mais s'articulent aussi latéralement à différents degrés en raison des frontières culturelles du vieux monde. Ils progressent tranquillement et se complexifient et cela, sans se nier en tout ou en partie, telle une logique de couches successives et additives qui intègre tout à la pièce. L'économie industrielle reste dominante, mais elle se présente comme un extérieur au monde vécu, repoussée de la vie quotidienne du prolétaire occidental. L'ouvrier n'est plus. Sa mort est plus symbolique que réelle, mais qu'à cela ne tienne. S'ensuit donc l'impression que l'industrie n'est pas au-dessus mais en dessous, comme dans les thèses de Touraine et Bell. Le produit fini, la marchandise, devient lisse, exempt de profondeurs. Les processus s'empilent et finissent par s'aplanir en marchandise d'abord, en image ensuite et, au final, en comportements - au centre de cela, l'ordinateur et la difficulté de sa représentation mentale en raison de sa fonction essentiellement reproductive, son langage machine binaire et sa logique en tout point opérationnelle.

Le capitalisme tardif constitue en ce sens un capitalisme plus intégral, plus cohérent encore car automatisé. Il donne l'impression d'un prisme transparent d'histoire mais, au coeur du système, des luttes de pouvoir intenses divisent les forces capitalistes selon le niveau de modernisation de leur secteur d'investissement, allant du simple propriétaire foncier aux corporations pharmaceutiques internationales, du petit commerçant à la firme d'avocats spécialisés, de l'industriel au requin de la haute finance. Au bas milieu, les secousses sont moins rudes, mais toutes ces luttes ont une influence sur le prolétariat mitraillé par des réorganisations du travail incessantes. L'économie capitaliste est constamment en train de se dévorer elle-même pour sortir des crises de production; l'apparence de nouveauté qu'elle engendre n'est rien d'autre que son passé digéré en nouveaux décors et en nouvelles justifications débiles, rationalisées au rasoir. C'est l'ère des fusions et des grosses affaires. Des secteurs entiers de la production disparaissent de nos vies et laissent du coup une bourgeoisie pourrie derrière. Les éléments sans avenir font le saut en politique, refuge des ratés, des cyniques et des beaux parleurs.

La culture du capital

Les impératifs de l'économique augmentent la cadence de la production; les cycles de renouvellement s'accélèrent, le flux des marchandises comme l'afflux des prolétaires. Un saut qualitatif a été rendu possible par le niveau atteint dans la conquête de la nature. Maintenant que les besoins matériels sont assurés sur le long terme par l'industrie4, et ce en réduisant au maximum la main-d'oeuvre nécessaire, se révèle la logique culturelle du capitalisme tardif, lequel attribue un rôle clé et une fonction structurelle toujours plus vitale à l'expérimentation et à l'innovation esthétique. C'est que la production esthétique est intégrée à la production générale et lui sert de justification. La superstructure, qui comporte en fait toutes les traces de la tradition, tend à se fondre à l'infrastructure, tel un filtre parmi d'autres sur la palette d'outils disponibles, devenant ainsi un reflet de la production et potentiellement un élément du dépassement de cette même production, à mi-chemin entre infra et supra. La culture est en voie de devenir la production principale des pays développés et, ce faisant, n'est plus un luxe comme autrefois5, car l'entretien du mensonge est absolument nécessaire à la pérennité du système et au renouvellement accéléré de ses formes. Elle n'est pas simple reproduction, car elle influe sur les processus de production matérielle de différentes manières en toute conscience.

La position stratégique de la culture s'explique par l'action combinée d'une marchandisation progressive des moeurs - issue de la demande incessante pour la mise en marché de pacotilles - en plus d'une esthétisation croissante de l'individu lui-même, l'ensemble étant le ricochet d'une consommation de plus en plus broyée ou morcelée dans la sphère du privé. L'esthétisation de la vie quotidienne du prolétaire, qui est depuis longtemps au centre des représentations médiatiques, a commencé avec l'entreprise de catalogage de la photographie, au milieu du XIXe siècle. Désormais, le simple consommateur est convaincu de participer au système positivement comme le matériau élémentaire de celui-ci. Il se voit partout. En parallèle, la multiplication des productions culturelles mettant en vedette des éléments soigneusement choisis de la multitude intensifie le processus de réification en détaillant les comportements disponibles et les arguments valables en toutes circonstances, fussent-ils excentriques. Le monde est beau comme une star de cinéma maquillée et photoshopée, mais il n'y a plus d'intrigues dans cette histoire, car tout le monde a le script en main et sait ce qu'il doit faire. Le spectateur fuit un monde cruel où les cris des violences sont étouffés sous le langage média et l'avalanche d'images hard très lyriques, si lointaines, cauchemardesques mais tolérables, ne l'empêche pas de dormir.

La culture en tant que produit représente le champ limite de la plus-value. À l'onde de choc produite par la reproduction mécanique des oeuvres suit une autre, très puissante sur le plan des significations, car difficile à conceptualiser dans l'espace. Celle-ci résulte d'une procédure de numérisation radicale rendue possible par la puce informatique menant à la duplication pratiquement infinie de tout grâce au potentiel exponentiel de la mise en réseau. Ce phénomène est aggravé par le fait que le temps de travail chute, des milliers d'opérations nécessaires à l'organisation du travail autrefois réalisées à la pièce sont automatisées; l'infrastructure informatique ouvre plus grande la porte à une totalité culturelle, à un domaine public pressenti autrefois par les révolutionnaires bourgeois. Les matériaux ainsi libérés s'en prennent à la valeur de la marchandise force de travail, c'est pourquoi les travailleurs développent des habitudes pour survivre, des manières de répondre à la pression constante, des techniques simple stupide. La culture sur Internet prend des airs de copy and paste et sa valeur s'en trouve réduite radicalement.

Par ailleurs, l'automation, dont la robotisation est un stade supérieur, constitue la limite objective d'exploration du capitalisme tardif avec laquelle flirte notre époque. La guerre de la propriété intellectuelle est, en ce sens, la refondation ardue d'enclosures, la lutte politique finale de la bourgeoisie cadavérique pour le contrôle des cerveaux de l'Occident via les corporations ou les centres de recherches universitaires subventionnées. Le travail mort emmagasiné dans le mécanique ou le numérique demeure la clé de l'utopie en même temps qu'un poids sur l'humanité, elle qui huile les articulations et alimente la chose de l'énergie du vivant. Ce qui était de l'ordre de la production est aujourd'hui tout aussi bien reproduction et raffinement du langage de la domination. L'éducation technique nécessaire à la continuation du système ne laisse aucun doute quant à la matérialité de la culture et à son impact concret sur la vie quotidienne et sur les comportements, comme en témoigne la planification des ventes orchestrée par les équipes de marketing. La marchandise culturelle est ainsi le résultat de la société et son projet final formant un ensemble vide. Car la culture c'est tout et rien à la fois sur l'hôtel du positif avec ses cent cinquante définitions, de celle totalisante de Freud héritée de la tradition philosophique allemande à celle, atomisée, de culture personnelle. On peut dire que vendre le rêve est l'aboutissement du Capital, sa forme ultime6, au seuil de sa contradiction même, car il est un rapport social, un lien, un esprit, une culture.

Si le principe d'équivalence imposé par le Capital déshumanise le sujet en faisant de lui une marchandise interchangeable dans une économie toute puissante, on peut certes en dire autant lorsqu'il est appliqué au champ de la culture des civilisations. Marx, au début du Capital, annonce : « Que ces besoins aient pour origine l'estomac ou la fantaisie, leur nature ne change rien à l'affaire. » Bien sûr, on doit s'accorder sur le fait que l'entrepreneur évalue le potentiel d'une production selon la plus-value qu'il peut en retirer, qu'importe la nature de celle-ci, mais cela ne veut pas dire que toutes les types de production remplissent un besoin réel ni qu'elles soient identiques ou qu'elles produisent le même effet une fois commercialisées. Reste encore à étudier le champ de la consommation qui influence notre conception du besoin lui-même. Le pain est vite digéré tandis qu'une oeuvre peut bouleverser la vie. Du fait que la nourriture de l'esprit doit résister à la digestion pour faire son temps, elle cause bien des maux de ventre à ses interprètes pressés par le deadline, que ceux-là soient marxistes ou réactionnaires. Le pouvoir de séduction de la marchandise culturelle est au coeur de l'aliénation moderne et, en ce sens, elle ne peut plus être l'égale d'un produit quelconque qui répond à un besoin biologique primaire. Les marchandises, même celles issues de la haute technologie, conservent quelque chose de leur passé et se différencient les unes des autres. Celles culturelles alimentent le rêve d'unité du monde qui subsiste à grand-peine dans une société de classes : elles engendrent un sentiment d'identification à une totalité qui lie à jamais travail et souffrance. À l'ère où le patrimoine culturel, n'ayant guère besoin des transports traditionnels, voyage sur Internet, l'écart spatiotemporel de la consommation entre les deux types de marchandises s'accentue. Il est ipso facto urgent d'en faire une analyse différenciée.

En fait, le Capital, devenu planétaire, veut tout avoir pour lui-même, tout contrôler, aussi bien les objets que les idées. Cela exige la marchandisation de tous les aspects de la vie, dont la culture est un champ plastique très populaire en ce moment; surtout, le but recherché plus ou moins consciemment est l'expulsion symbolique de l'humain de son propre système jusqu'au moment où il n'est plus qu'une simple pièce incapable de conscience et, de pair, d'action autonome. Cette intégration s'est accélérée au cours du XXe siècle au point où nous pourrons parler de totalitarisme du Capital. La monoculture corollaire reste la meilleure garantie de sa reproduction. La pensée officielle a suivi les chemins de la marchandise culturelle dans les rayons du supermarché : maintenant, tout le monde trouve chaussure à son pied sur les étalages du kitsch intellectuel.

La sphère du politique a été la première conquise par l'économie. C'est au tour de la culture, de tous les détours du social dont la communication est l'épicentre. Les actions, on le sait, passent par le biais de médiations, et donc par le langage, par l'éducation et par la culture qui leur donnent de la couleur. Cette dernière est à la fois mémoire reproductive versus imagination, potentiel, lutte, négation. Bref, reflet et préfiguration demeurent en elle, ce qui est contradictoire. C'est pourquoi le sous-développement de la critique peut devenir un danger, car seule une subjectivité forte peut renouer des liens concrets avec la raison objective. La culture, donc, porte en elle cette tension chez le sujet lui donnant vie. Or, celui-ci est mitraillé du flux total par lequel la communication est à la fois non-communication et intensification des conditionnements de l'être en vue de la consommation systématique. La charge négative de la culture est liquidée par l'autoréférentiel, par le but poursuivi à chaque étape par le Capital, par la réification de tout sous une pluie de stimuli libidinaux. L'apparence de bidirectionnalité n'est que zapping vers d'autres choix programmés. Les complexifications de la production engagent des processus parallèles dans les activités sociales intersubjectives et mobilisent ainsi le langage et les institutions conquises qui l'enseignent. Le bon fonctionnement de la machine requiert son perfectionnement continu, dont l'opérationnalité grandissante est garantie par la globalisation des marchés et la place de l'industrie sur Internet. Cette avalanche de signaux ne prend sens que dans le contexte totalisant du capitalisme où l'information s'accroît avec les progrès techniques, et sert d'appui aux nouveaux comportements individuels catalysés par la nouvelle division du travail. Les liens entre culture et économique ne sont pas unilatéraux et prévisibles telle une mécanique : ils sont interactifs et rétroactifs en boucles réciproques et continues. L'école est au centre de cette réalité : la formation est nécessaire à l'accroissement, elle est intégrée et doit être continuelle, réajustée tout le temps. C'est précisément là où l'économique colle au cul de la culture et vice-versa avec l'école capitaliste qui transforme la connaissance en savoir appliqué.

Il ne faut jamais perdre de vue que la nouvelle phase de développement a eu lieu au détriment d'une économie vieillotte, en sabrant dans les effectifs ouvriers, en aggravant les déséquilibres de classes, en poussant des masses de travailleurs vers la précarité, le chômage et la flexibilité professionnelle, en détruisant les programmes sociaux, en dilapidant les fonds accumulés, en augmentant les taxes, mais surtout en déportant l'industrie. Ce phénomène a été poussé au bout juridiquement, en cultivant la peur de perdre des emplois par la limitation du droit de grève, par la fin du travail garanti et par l'implantation de la sous-traitance. La bureaucratie encrassée est dans la mire des capitalistes; une véritable expérience de dégraissage est en cours et cela amène une division exacerbée des forces en présence dans l'ancienne économie versus la nouvelle, révélant leurs liens de dépendances solides.7 Le surprolétariat, que l'idéologie dominante désigne comme la classe moyenne, est une rognure de cette amère défaite du mouvement ouvrier occidental, le vestige de son succès relatif, essentiellement économique, duquel il devient consommateur, ce qui obstrue la lutte des classes. Ce sont les enfants instruits des syndiqués en torpeur qui ne veulent rien savoir de ce mode de vie banlieusard synonyme d'ennui. Ils portent en eux la désillusion de la gauche et se sacrifient sur le marché, se déchirant pour des miettes contractuelles. La culture, avec ses valeurs d'innovation, de pluridisciplinarité et d'autonomie est pour le surprolétariat une idéologie et la fausse unité qu'il entretient avec elle demeure en ce sens fragile. Son degré de développement n'exprime en rien celui des autres forces productives en décrépitude. Elle est une sorte de vitrine réfléchissante sur les producteurs de la culture, hypnotisés par la beauté si légère de leur existence et leur tout aussi légère influence dans la société.

L'avant-garde intégrée

Les Éphésiens méritent que tous ceux qui ont âge d'homme meurent, que les enfants perdent leur patrie, eux qui ont chassé Hermodore, le meilleur d'entre-eux, en disant : « Que parmi nous il n'y en ait pas de meilleur; s'il y en a un, qu'il aille vivre ailleurs. »

Diogène Laërce

Il existe une sorte d'homologie organique entre ce qu'opère la société bourgeoise dans la production et ce que font les avant-gardes sur le plan esthétique. On peut partir de cette citation de Marx pour comprendre la filiation : « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire, les conditions de production, c'est-à-dire tous les rapports sociaux. Les bouleversements continuels de la production, ce constant ébranlement de tout l'ordre social, cette agitation et cette insécurité perpétuelle, distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. »8 Les avant-gardes sont investies d'une mission progressiste identique; le renouvellement des formes, stress en sus. Ce sont les enfants de la bourgeoisie en lutte contre la tradition et pour l'hégémonie sur le point de constituer une nouvelle fraction spécialisée dans le champ de la culture. Celle-ci cherche à drainer les forces sociales de l'antithèse et, bien qu'ils carburent au négatif sinon au ludique d'une jeunesse éternelle hallucinée, les enfants rebelles n'échappent jamais au système, lequel finit par se corriger vu leur potentiel de profit.9 Il en résulte une intégration positive assez rapide et normalisée dont le point culminant est la prolétarisation du travail intellectuel et artistique. C'est que les luttes avant-gardistes baignent dans la misère de sorte que la récupération menace chaque fois que les institutions reconnaissent un zeste de la critique, subsumant les nouvelles tendances en son sein sans trop de problèmes, formalisant l'ensemble des processus en pure technique. L'art était disposé, vu son autonomie revendiquée et sa différenciation radicale d'avec le politique, à se voir utiliser par n'importe qui n'importe comment jusqu'à devenir une activité à la fois séparée et intégrée. Trois niveaux de récupération de l'avant-garde sont observables si on suit cette logique : d'abord partiellement grâce au marché de l'art (stade diffus), ensuite davantage avec la muséification et l'institutionnalisation (stade concentré), puis totalement par l'industrie culturelle mondialisée (stade intégré).

Au stade intégré qui est le nôtre, l'idée de praxis du dépassement est en suspension dans la nébuleuse postmoderne. On assiste à l'assèchement des pratiques d'avant-garde d'une part et, d'autre part, à la prolifération des travailleurs de la culture spécialisés, deux phénomènes qui se chevauchent historiquement et dont les liens sont manifestes. Les opérations conformes ont remplacé l'art; reste alors le champ de la culture, son rejeton dégradé, lequel entretient le mythe de l'artiste autonome pour motiver les forces en présence. Le nouveau prolétaire de la culture ne revendique même plus de salaire, il est prêt à se vendre en échange de reconnaissance des professionnels en vue, les seuls capables de comprendre le produit présenté dans toute sa complexité. Le démarcage des contenus numériques et de ses producteurs sur le réseau Internet fait main basse sur une jeunesse qui rêve d'appartenir au spectacle et que quelques-uns, en nombre extrêmement limité et triés sur le volet, pourront reproduire. Les grandes entreprises jouissent de la dérèglementation et poussent les nouveaux employés dans le dos pour mieux liquider les anciens. Elles les organisent en leur demandant d'exécuter des tâches informatiques sans relâche, des tâches répétitives encore nécessaires en ces temps modernes pour produire des navets qui prennent la tête du box office.10 La culture carbure au rêve d'être artiste alors que la société n'en produit pratiquement plus, comme l'a si bien vu venir Arthur Cravan lorsqu'il affirmait que « Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes, et on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Car l'artiste est désormais dans le monde des affaires11 d'abord, ça va de soi.

Le projet de faire de la culture un enjeu politique total, sous l'appellation parfois malheureuse de révolution culturelle, n'a pu se réaliser, mais a mené à la création d'une nouvelle catégorie de travailleurs qualifiés reconnue et impliquée dans les groupes corporatifs. L'État-providence, en disséminant des connaissances dans les bas-fonds de la société, avec l'éducation publique et une série de mesures d'accessibilité en matière de culture, a pris en charge un besoin du capital en même temps que réalisé une partie des aspirations des avant-gardes qui ont toujours puisé leur inspiration dans la simili-culture des masses.

Le besoin croissant d'une main-d'oeuvre éduquée n'a pas donné le choix à la petite-bourgeoisie : elle a dû céder le passage aux masses de prolétaires en marche vers la classe dite moyenne et ses secteurs tertiaires. Du simple ouvrier naît un surprolétariat reproducteur, professeur, psychologue ou informaticien. Ce processus n'est pas tellement différent de celui mentionné plus haut quant à l'apparition de l'avant-garde artistique, nouvelle fraction de la bourgeoisie en lutte. Seulement, il se présente à un pôle opposé des classes, quelques années plus tard. L'avant-garde de la bourgeoisie est en quelque sorte écrasée sous la masse des prolétaires instruits au sein des corporations. Ils forment des équipes bâtardes mais efficaces. Privilégié par son pouvoir, quoique minime, le surprolétariat assimile le mode de vie d'une autre classe, vante sa liberté et ses conditions de travail flexibles, gagne un salaire un peu supérieur à la moyenne et, pourtant, l'individualisation de son travail le fragilise.

C'est bien la dépendance économique des masses des travailleurs de la connaissance qui met en lumière la raison pour laquelle les objectifs moraux de l'avant-garde ont été refoulés dans une sphère où l'éthos est encore superficiel. Ceux-là même qui aujourd'hui proclament la mort des avant-gardes ont le potentiel de le devenir, mais s'y refusent par peur de perdre leurs privilèges. Ce ne sont plus les enfants de la bourgeoisie, mais du prolétariat et sont en cela plus faiblards. Ainsi, la petite liberté qu'ils exaltent repose sur le travail acharné des meilleurs éléments et sur la dépendance relative du reste. Une analyse des conditions d'existence de cette catégorie sociale nécessite de ne jamais perdre de vue le double mouvement du potentiel d'une société éduquée face à ses nouvelles formes de pathologie.12 C'est dans une société où le prolétariat devient consommateur, instruit un minimum, et dans laquelle le travail s'impose comme une obligation dont la seule joie est la consommation privée des biens rendus disponibles, que se révèle le rôle proactif du prolétariat dans la production. La prise de conscience à l'arrache de son individualité via la souffrance du travail manuel est la prémisse d'une diversification radicale des modes de vie et de consommation dans les pays avancés. Le corps de cette transformation se situe dans ce que l'on nomme abusivement la société de l'information13, plus précisément dans un prolétariat instruit faisant l'éloge de l'autonomie, de la responsabilité et de la créativité, mis en concurrence individuellement sur le marché, ce que Richard Florida vend sous l'appellation certifiée de classe créative.

On ne peut faire toute la lumière sur l'état du travailleur intellectuel et la conscience qu'il a de sa supériorité sans traiter du fait qu'il est ligoté solidement aux intérêts du système à la suite de son passage d'un rôle passif à un rôle actif au sein des processus de production. Privé de l'expérience authentiquement passive qui caractérisait la vie des prolétaires autrefois, il s'illusionne beaucoup. Le résidu de l'économie, la lutte de classes, prend de nouvelles formes14 : entre les producteurs de contenu (designers, photographes, cinéastes, musiciens, programmeurs, etc.) et les organisateurs (comptables, coordonnateurs, secrétaires, directeur de compte, etc.), c'est la guerre de basse intensité. La première catégorie rêve de liberté, tandis que la suivante, elle, exige en douceur la productivité et sélectionne les candidats en fonction du marché. L'explosion quantitative des travailleurs à contrat sur des projets plus valorisants s'accompagne d'une forte pression de la part des équipes commerciales pour vendre au plus bas, quitte à imposer des délais irréalistes et à réduire les équipes en nombre. Le maintien de la réputation du travailleur à contrat le lie à la réussite du projet et l'assujettit en ce sens aux obligations de la corporation sans qu'il ne puisse critiquer quoi que se soit. Il n'a pas droit à l'erreur. Impossible pour lui d'haïr son supérieur comme le faisait autrefois les ouvriers sur les chaînes de montage. Alors il refoule en intensifiant encore davantage son travail pour donner une leçon à ceux qui le croyaient incapable. L'hypocrisie règne, 5 à 7 ou pas.

Étant lui-même une marchandise, la plus importante de toutes, le principe de baisse tendancielle du taux de profit le touche durement dans sa position réifiée. La nouvelle division mondiale du travail impose au prolétariat des pays développés une capacité d'adaptation supérieure et nécessite l'entretien d'un niveau relativement proportionnel d'éducation. C'est ainsi que le nouveau producteur idyllique prend des airs de jeunes dans le vent parce que ceux-là sont plus rentables pour exécuter des opérations répétitives vu qu'ils ont apprivoisé les nouvelles technologies sans effort au bercail. Une sorte de sélection naturelle s'effectue en fonction des classes sociales, mais plus insidieusement que jamais, accentuée par la saturation du marché des joueurs autonomes. Du fait que les réorganisations du travail condensent les leçons du passé, seuls les mieux outillés peuvent suivre le rythme imposé, peut-être survivre et postuler ce faisant à des titres d'emploi qui jouissent d'une autonomie devenue indispensable à la gestation des idées complexes.

Désormais, les équipes de production ont une durée de vie précise pour un projet ad hoc quelconque, telle la marchandise qu'elles produisent. Celle-ci en est la trace éphémère parce que remplacée tout de suite. La hiérarchie traditionnelle, véritable entrave à l'innovation selon les psychologues du travail, a été contournée par un dispositif d'intériorisation des intérêts fragmentés, une valorisation de l'individu qui participe au tout. Sur le travail des groupes, on présume volontiers qu'un comité est improductif alors que toutes les productions avancées en sont issues. L'humain, dont la culture est une deuxième nature pour ainsi dire, constitue la matière première du capitalisme avancé une fois éduqué dans l'ignorance. Ensemble, des individus donnent vie à de nouvelles entités, multipliant les médiations en vue de synthétiser ce que nous pourrions appeler la personnalité collective de notre époque, la corporation. L'autonomie de l'artiste devient l'autonomie du capital, d'où l'émerveillement de Duchamp devant l'hélice d'avion15, lui qui réalise que les artistes sont éclipsés par la puissance de nouvelles entités de production intégrée. Inséparable de son unité tel un boulon qui s'use et devient rond, sans résistance malgré la conscience de la force que lui procure la machine, acceptant la domination du groupe, le travailleur de la culture se sent important. Plus le système crée des individus qui carburent à la promesse de liberté entrepreneuriale, plus il devient loisible de transformer le salaire en fausse reconnaissance et plus les travailleurs sont isolés dans l'espace, plus ils contribuent à l'injustice sans en ressentir pleinement les effets. Mais l'extension de l'aliénation - que l'emploi d'un lexique libertaire a bien du mal à masquer - est en même temps la contradiction fondamentale d'un système qui ne peut se permettre de détruire totalement la subjectivité de ceux et celles qui sont de plus en plus sollicités pour le produire et le renouveler.

L'arrivage sur la scène publique du prolétariat en tant que producteur de culture ayant une trajectoire biographique propre est un progrès indéniable. Il défend dès lors son individualité et refuse les vieilles conceptions bourgeoises de l'individu sans toutefois être en mesure d'y opposer une posture supérieure. La réalisation de ses projets personnels est absolument dépendante de son autoréification et c'est pourquoi le succès de son art se calcule au nombre de contrats ramassés après. Pas de temps à perdre avec l'art : de toute façon, ce n'est rien que technique. Cet individu est un dotcom fier de l'être et aspire secrètement à être reconnu comme... artiste. Sa vie personnelle s'agglomère à son travail, asservi dans l'instant à son portable qui gronde silencieusement. À la maison il lit ses courriels, passe des commandes, donne des directives, d'où l'augmentation de la productivité. Il séduit par la maîtrise de ses engins et de ses locutions streetstyle, mais doit être prêt à se renier lui-même selon l'audience convoitée. Son code vestimentaire et ses horaires sont caméléons sur le modèle des groupes auxquels il se greffe. Soit c'est helvetica, soit c'est futura. Sa consécration passe par la séduction : le client potentiel est charmé qu'une si belle chose puisse lui appartenir un moment. Il est probablement célibataire et son territoire, temporaire, car il est virtuellement sans attaches. Locataire de son espace de travail, il entretient lui-même ses moyens de production poussiéreux en moins de deux. Le soir, le travailleur culturel fréquente des gens comme lui dans des soirées mondaines, des projections et des expos toujours bien arrosées et il en profite pour humer l'air du temps. Il travaille en arrière-plan. Sa dépendance ne fait aucun doute et porte atteinte à ce qu'il prétend être, d'où l'abondance des discours confus. La nouvelle organisation du travail lui impose d'être un homme du futur ici et maintenant, et tous vantent leur performance et leur savoir-faire contre leur ami tout aussi doué.

Dans ce changement d'époque, il incombe de comprendre le rôle de l'individualisme. Lorsqu'un certain seuil quantitatif est atteint, c'est-à-dire une fois que la majorité bénéficie d'un minimum d'instruction publique et, après avoir jeté par terre ce qui constituait des entraves à la poursuite de son développement - moeurs d'antan, famille patriarcale, religion -, le capital revient à la charge en divisant le prolétariat sur la base des intérêts divergents que ce dernier incarne dans le cadre de ses nouvelles activités productives selon les blocs économiques et les cultures d'entreprises, car le prolétariat se subdivise au rythme des différenciations croissantes des branches de la production tel que Bernstein l'a pressenti. Le paradoxe de la conscience du prolétaire est patent aussi lorsqu'on prend en considération le niveau de vie qu'il a atteint et son caractère pacificateur. L'individualité naissante des prolétaires est, ô contradiction, une conséquence de la mécanisation. Elle est le fruit de l'aliénation du travail à la chaîne. L'apologie de l'individu dans ces secteurs de la production avancée résiste aux conditions objectives de sa dissolution progressive. Elle est l'héritage de la révolution bourgeoise, le signe de son projet inachevé gisant sous les contradictions de sa synthèse pratique. Subsiste en elle une fonction inattendue faisant suite à la prolétarisation massive, une fonction pseudo-utopique intégrée au système, celle d'une vie oisive, enfant pauvre de la bohème d'autrefois. On les nomme volontiers travailleurs autonomes ou freelancers alors que ces mêmes travailleurs, une fois sur le marché, ne sont rien d'autre qu'un élément d'un groupe hiérarchisé dont la charge est de valoriser des marchandises de plus en plus inutiles. Et ils en sont conscients, d'où l'entretien d'une forme de souffrance très peu documentée à ce jour. L'ennui du groupe remplace le mythe de l'autonomie dans l'arène du marché mondial. L'idéologie agit sur l'individu comme une fausse motivation, lui qui réalise à l'aveugle dans quelle épreuve il s'est investi en devenant designer depuis que le gars du marketing martèle à chaque réunion que le client veut faire des économies d'échelle sur les matériaux de la devanture.

Cette frange la plus avancée du prolétariat oeuvrant dans le champ de la culture s'enracine dans la pensée postmoderne et induit en elle un mouvement. Elle est fuckée dans sa moyennasse : face à la critique radicale, elle est libérale; face aux critiques libérales, elle est radicale. Elle est tout et rien à la fois, selon la mise en marché désirée du business man. La société a produit des individus capables de supporter - et même de légitimer - toutes les réorganisations du travail qu'elle leur inflige au nom du progrès. « C'est normal que les entreprises ne veulent plus d'employés stables ! » lance-t-il sans complexe, en rajoutant comme s'il s'agissait là d'une évidence : « Les permanents sont moins créatifs. » Ils pensent la même chose de leurs femmes au lit, vous l'aurez deviné, et de leurs amis aussi. Les moyens de production sont plus que jamais accessibles au premier venu, décuplant ainsi les productions de même que la pression de la compétition. Les grosses productions restent intouchables sur le plan des artifices, mais se fusionnent et perdent en influence. Il ne se passe pas un jour sans qu'une petite équipe de production nowhere lance un produit techniquement impeccable avec peu de moyens, réduisant avec violence et d'un coup la valeur de ce même travail sur le marché mondial, soit celui de tous les autres professionnels simultanément. Les petites recettes de postproduction, qui différencient un producteur d'un autre, restent secrètes. On prend plaisir à discuter de telle réplique ratée ou d'une erreur de jugement d'un wannabe. Le travailleur de la culture aime les freaks, mais refuse d'y être associé par peur de perdre ses clients. La promulgation du règne de la liberté individuelle dans les secteurs les plus avancés, qui est la défense à peine camouflée d'un mode de vie mondain, libéral et pseudo-écologique, devient contre toute attente un jugement moral de la méritocratie sur les autres prolétaires dans la dèche. Les conditions objectives font du prolétariat la classe de la narcolepsie, celle qui meurt à petit feu de carpe diem, sinon se tord de douleurs dans les ordures.16 Les luttes internes entre les sections du prolétariat sont ponctuées par les crises économiques, elles-mêmes résultant des chicanes au sein de la bourgeoisie. L'ancien jalouse le nouveau, mais domine sous les machinations.

La véritable scission de la modernité

L'éclectisme est le degré zéro de la culture générale contemporaine : on écoute du reggae, on regarde du western, on mange Macdonald à midi et de la cuisine locale le soir, on se parfume parisien à Tokyo, on s'habille rétro à Hong-Kong, la connaissance est matière à jeu télévisé. Il est facile de trouver un public pour les oeuvres éclectiques. En se faisant kitsch, l'art flatte le désordre qui règne dans le goût de l'amateur. L'artiste, le galeriste, le critique et le public se complaisent ensemble dans le n'importe quoi, l'heure est au relâchement. Mais ce réalisme du n'importe quoi est celui de l'argent : en l'absence de critères esthétiques, il reste possible et utile de mesurer la valeur des oeuvres au profit qu'elles procurent. Ce réalisme s'accommode de toutes les tendances, comme le capital de tous les besoins, à condition que les tendances et les besoins aient du pouvoir d'achat.

Jean-François Lyotard

Parler de postmodernité contribue certes à son déploiement, mais refuser d'en traiter n'empêche pas son succès, il le garantit. L'ignorance ou le rejet sans profondeur d'un phénomène est le froment de l'idéologie, sinon la prémisse d'une régression sociale fascisante nourrie par l'anti-intellectualisme le plus vulgaire. Le mot post fait époque, qui ose prétendre l'inverse ? Et il y a bien une signification à cela, sans quoi même les plus modernes deviendraient pomos séance tenante. Partout, le relativisme dissolvant est pour ainsi dire une mouche à merde théorique tournant autour des cadavres individualistes. On entend ses zigzags à chaque débat. Aucun jugement moral ne peut menacer la bestiole tellement elle nous colle dessus. L'étude de la dominante idéologique est donc la tâche de n'importe quel révolutionnaire, d'où le flair du HØ juvénile qui se propose, en dernière analyse, de l'attaquer. Il serait sage de penser a priori que le postmodernisme est à la fois un stade avancé du capitalisme et une tentative maladroite de comprendre le monde oscillant entre une légitimation du supermarché mondial et une analyse continue de ses tendances contradictoires, le tout à un moment où l'historicité pique un somme dans l'ombre d'Horace.17

La mort du sujet est la thématique centrale de la postmodernité. Elle engendre avec elle la fin des avant-gardes, de l'unique et du personnel. L'art s'embourbe dans la répétition infinie. Ce qu'on pourrait appeler la cannibalisation systématique de tous les styles est une norme mondiale. Les oeuvres puisent délibérément dans les différents styles préexistants et font de la subjectivité le critère dominant de notre époque. C'est ainsi que le passé devient un répertoire de formes dont l'emploi à outrance ne fait plus référence à un objet premier, mais à la copie d'une copie, entraînant ainsi la perte de sens. Dans ce cadre rigide où le mort se donne des airs de vivant, le fameux style postmoderne tend à devenir un pur reflet des possibilités techniques issues des secteurs les plus évolués de la production, lesquels influencent radicalement tous les autres a posteriori. C'est précisément là, dans l'industrie, que l'avant-garde a perdu conscience d'elle-même au profit d'une nouvelles gamme d'artistes qui s'ignorent. Les opérations informatiques complexes mobilisent des grands secteurs de l'économie à chaque étape de leur développement et, par action à boucles réciproques, ces mêmes développements sont pensés en fonction des nouveaux besoins de la sphère culturelle en pleine expansion. C'est pourquoi on ne peut plus parler d'autonomie de l'art, les nouveaux matériaux sont confisqués et leur emploi, le cas échéant, est balisé au quart de tour. Leur entretien, et plus encore leur développement, nécessite de larges équipes et beaucoup, beaucoup de temps. En retour, il y a hétéronomie de la production culturelle, laquelle confirme et améliore la ressemblance entre les divers produits offerts. Le développement continu des logiciels de traitement en postproduction, par exemple, donne le ton au cinéma. Les narrations s'effacent au profit d'une hydre de situations. Sinon, les histoires reviennent ad vitam æternam, déformées ou épurées. Peu à peu, ce que l'on appelait le style n'est plus qu'une série d'opérations numériques, une suite de filtres, sous des masques en mouvement, dont seul l'ordre et l'intensité varient. Le cadre, lui, reste inchangé.18

Jameson, dans Le postmodernisme, ou la logique culturelle du capitalisme tardif, fait remarquer à quel point la disparition du mythe de l'autonomie est une libération objective pour l'homme ordinaire à même de comprendre le fonctionnement des systèmes. Le surprolétariat perçoit sous les images les traces de l'ancien, voit en toute chose sa matérialité, c'est-à-dire le temps de travail nécessaire à sa production. Il cogite à la façon de Comment c'est fait, une émission où, à travers une panoplie d'étapes, des spécialistes interviennent en aval. Peu à peu, le nouveau sonne faux. En fait, c'est toute la prétention à la nouveauté qui sent le réchauffé. La lutte contre les us et coutumes devient conforme, prévisible et systématique. On peut véritablement parler de tradition de la nouveauté et avec elle, de la fin aussi sec du scandale... Si la bourgeoisie a pu s'effrayer jadis à l'idée que ses rejetons se mettent à poil à la première occasion pour impressionner le public, le prolétariat instruit, quant à lui, maintenant au centre du médiatique et public dominant, ne voit là qu'une plaisanterie susceptible de provoquer les bas esprits conservateurs. Incrusté à la conscience du moyen, ce sentiment de déjà-vu le rendant stoïque n'a rien de frivoles. Le prolétariat endurci, produit du caractère double du progrès capitaliste, dépourvu du savoir encyclopédique, mais libéré des croyances, contient sa propre négation ou du moins, on peut dire qu'il en conserve la marque indélébile, tel l'héritage encore opérationnel de l'orphelin.

Pour comprendre ce phénomène de matérialisation de la culture au sein duquel la forme surfe sur le fond, une réflexion sur la dernière avant-garde reconnue comme telle s'impose du fait que ses liens avec la postmodernité sont manifestes.19 Le concept même a mûri dans le contexte soixante-huitard et ce n'est pas un hasard si les auteurs postmodernes ont tous fait référence aux thèses situationnistes. Leurs points de similitudes sont nombreux : une hostilité à la gauche traditionnelle et son mythe du progrès, une critique du radicalisme de façade des milieux académiques et petit-bourgeois, une volonté de lier la vie quotidienne à la question esthétique, une revalorisation du rôle de la culture, une éloge de la perdition d'une société aux frontières de la schizophrénie générale, un intérêt marqué pour les conséquences de la technologie sur l'humain, une méfiance radicale envers les représentations et l'interprétation, une extension du domaine de la résistance sur les terrains anthropologique du langage, de la connaissance et du pouvoir. Qui plus est, presque tous relisent Marx, Nietzche et Freud, relevant leurs critiques du sujet et de ses représentations, de la linéarité du progrès (scientisme) jusqu'au point ultime de l'exercice : la critique de la critique elle-même. Ces points de partage se nouent fermement aux méthodes discursives propres à l'Internationale situationniste (IS), comme le détournement et la pratique du scandale, la violence du langage, la vie en ville et l'extirpation de ses trouvailles, l'irrévérence à l'encontre des académistes et la démystification de toutes les illusions et contradictions enfouies sous l'idéologique. Cette liste énumère les différentes facettes de la vie du travailleur de la culture instruit, lequel maintient, inconsciemment, une forme édulcorée du situationnisme pour survivre.

Refuser de facto ce relativisme cynique du monde contemporain en doublant le sens esthétique moderne d'un sens moral, voire politique, nous amènerait au seuil de l'exercice pour lequel l'Internationale situationniste s'est portée volontaire. Le but du présent examen, à partir duquel des constats provisoires seront émis, n'est pas tant de porter des accusations que de mieux cerner ce qu'il ne faut pas reproduire. On peut concevoir la critique de la dernière avant-garde comme un point de pivot vers une forme supérieure d'organisation révolutionnaire, exercice clé pour l'avenir de HØ enchâssé à sa propre autocritique. Puisque Debord n'était pas du genre à exprimer des regrets, caractère assommoir pour un dialecticien vous en conviendrez (puisque celui-ci doit maintenir vivante l'idée que les choses auraient pu être autrement), il incombe de penser avec Debord, et contre Debord.20 Issu du bilan de ma propre aliénation au contact des thèses situationnistes dans ma jeunesse, étant le fils naturel de Guy Debord et du Web pour utiliser les mots de Philippe Murray, je sais bien que la distance est mince entre règlement de compte et intuition valable. Un approfondissement de toute cette théorie est à prévoir subséquemment, mais je précise pour les imbéciles ultragauchistes si facilement offensés par les critiques faites à leurs idoles, que l'héritage de l'Internationale situationniste est grand. On ne peut approfondir la théorie révolutionnaire sans analyser son passé trouble : les erreurs d'hier engendrent des contrecoups imprévus. Pour cela, nul besoin d'y déceler les failles originelles absolues, il faut plutôt témoigner des rapports difficiles entre une époque donnée et ses subjectivités en action jusqu'aux résultats objectifs de leur travail observables a posteriori.

La redondance est l'art des pauvres au même titre que l'humour. C'est pourquoi la tentation est forte de commencer la critique de l'IS ainsi : « Dans le monde qui n'a pas été essentiellement transformé, le situationnisme a réussi. » Mais il ne s'agit pas de redire bêtement ce qui apparaît évident aux yeux de tous, à savoir la réification aboutie de l'héritage situationniste. La tendance des avant-gardes à se neutraliser dans le temps dès qu'elles sont rendues disponibles sur le marché, une fois le dialogue rompu ou le scandale résorbé, est archiconnue. Affronter le risque et prévenir les pires symptômes de son succès éventuel est le plus grand défi d'une avant-garde. Les agences de publicité usent certes de techniques surréalistes près du brainstorming pour fouiller et rentabiliser l'inconscient ennuyeux de ses producteurs comme le mentionnait Debord en guise de critique de la précédente avant-garde, mais aujourd'hui c'est au réemploi de connaître ses heures de gloires, comme quoi la critique de l'insuffisance des formes prises pour elle-mêmes, fussent-elles radicales, n'a rien d'extraordinaire. L'expérimentateur est condamné à un partage disproportionné de son savoir-faire et à l'incompréhension de son travail au début. L'aspect illimité de cette critique a de quoi alimenter le cynisme à l'égard des avant-gardes qui, après avoir fait leur temps, participent à durcir malgré elles la domination.

Le détournement comme technique dominante est la bombe atomique de l'art se niant lui-même. Le succès du pastiche, intimement lié à toute la structure de sentiment dit postmoderne, trouve en Debord sa figure radicale. On peut voir chez lui une tentative désespérée de conserver le sublime, la quête d'un grand style dépersonnalisé, le dépassement du culte de l'originalité de l'auteur propriétaire, voire la paresse d'un homme qui ne voulait pas travailler, fidèle en cela au collage dadaïste et à la bohème si charmante. Le détournement n'avait rien de nouveau lorsque l'IS en a fait sa méthode de prédilection et la lucidité avec laquelle Debord démystifie le génie est l'antistyle par excellence; le style matérialisé se débarrassant de l'art, mais sans le réaliser, entraînant avec lui sa mort, subjectivement parlant du moins, car l'art est, selon Debord, « historiquement le contraire d'une création : une série de répétitions maquillées »21, exercice dans lequel il excelle bien sûr. Apparaît le style en tant qu'accumulation jusqu'à l'effacement du passé, véritable domaine public culturel anonyme qui cumule aujourd'hui avec son culte intrinsèque du technicien capable de merveilles en réorganisant les éléments disponibles à sa guise, comme si tout le nécessaire était là, dans l'angle-mort du regardeur, et n'attendait que des grappilleurs vertueux pour en faire usage. C'est une des bases matérielles du surprolétariat vu comme nouvelle aristocratie technicienne du recyclage sans fond ni fin, ces faiseurs de beau sur commande, enthousiastes avec leurs machines à la main, plus que jamais sont en contrôle des moyens modernes de conditionnement.

À cela s'ajoute l'apparence de paradoxe issu de la méthode du détournement, elle qui partage de profondes affinités avec l'éternité, de telle sorte que la critique du surréalisme de Debord met en lumière, très nettement, les erreurs du situationnisme. Du fait que la critique de l'IS contre les surréalistes peut être reconduite parfaitement contre elle et, de manière encore plus sophistiquée, ironie plaisante quoiqu'insuffisante, nous appellerons cela le point limite du détournement. On observe aujourd'hui à quel point la stratégie du réemploi n'a mené qu'à des excès ridicules qui ont tôt fait de révéler le simulacre obligé de ses protagonistes et de leur « vérité qui cache le fait qu'il n'y en a aucune. »22 C'est l'aspect inoffensif et comique du détournement qui domine alors, exaltant davantage le sentiment de vide ambiant, tout près d'un Woody Allen qui veut réaliser l'amour sans mesures de guerre. Le meilleur coup de l'IS, celui qui confirme le positionnement stratégique du groupe à la veille des événements de 68, à savoir le pamphlet De la misère en milieu étudiant, est une illustration convaincante de ce propos. Le pamphlet résulte du travail acharné de Mustapha Khayati, mais son texte, révisé par le maître, n'est qu'un brillant calque de l'écriture de celui-ci, ce qui rend sa paternité ambigüe et assure le rayonnement du meilleur élément. Dès 1966, les bornes objectives du détournement sont la référence au maître - soi-disant sans esclave. Les pastiches du maître du maître du pastiche ont pourri le lendemain de la date de tombée; surannés étaient ses tours de passe-passe crypto-hégéliens, lassant l'inversion de génitifs et la logomachie afférente. L'IS n'est guère parvenue à nouer des rapports avec des êtres égaux sur son passage, mais à reproduire des wannabes à la chaîne, inaptes au maquillage de leurs sources, car dépourvus de connaissances historiques étendues. Debord resplendissait parmi ses fans finis et voulut assimiler la fâcheuse situation de l'aliénation autour de lui aux aléas des temps modernes, point barre.

La tension entre ce désenchantement de la forme et la promotion de la subjectivité radicale n'a jamais été résolue, mais a plutôt été laissée en filigrane de la doxa situationniste : d'un style émotionnel presque ascétique à une théorie systémique, sans oublier l'emploi ça et là d'une grammaire nietzschéenne, il n'y avait que très peu de place pour les dites subjectivités radicales, sauf celle de Debord. Cette remarque met en lumière la difficulté d'un retour de la subjectivité, bloquée par une sorte d'effet hégémonique prolongé du standing de son dernier personnage charismatique disparu avec son époque. On peut affirmer à ce titre que l'IS a été l'avant-garde d'un seul, du moins en apparence. Car le meneur a profité des autres, rupture après rupture, en prenant bien soin d'effacer derrière lui les effusions de sang sous un arsenal de justifications. Toutes les idées maîtresses de l'IS lui sont attribuées par défaut : une telle concentration en un seul homme marque un changement historique d'avec les anciennes avant-gardes au sein desquelles le qualitatif était mieux disséminé. Et cela constitue une curieuse négation des thèses du présent texte qui explique bien pourquoi l'histoire des avant-gardes s'est arrêtée un temps. L'écart du meilleur au pire s'est agrandi jusqu'à ce que les continuateurs soient pris de vertige à l'idée de reprendre là où nous en sommes.

Membre du début à la fin, Debord a littéralement écrit l'histoire du groupe - celle du vainqueur - en insistant beaucoup sur l'incapacité de juger une personne sur ce qu'elle prétend être, mais sans fournir en retour une autoanalyse convaincante. Ses premiers films, sauf Hurlements en faveur de Sade, objectivisent ses relations sociales au point où il en devient l'élément conscient parmi les quantités négligeables. Il n'y a que Debord qui soit parvenu, après la liquidation des artistes en devenir, à produire du stock personnel, en excluant Vaneigem - la seule alternative, et encore - exécuté plus tard pour ses dérives hédonistes. Le style debordien est épuration; épuration du style, des morts comme des vivants, mais aussi épuration de ses amis et de ses camarades.

Le détournement du détournement est une impasse de la subjectivité en attente d'une rupture consommée d'avec la dernière avant-garde et dont l'hypothétique avenir ne pourra se satisfaire du style d'un seul à l'ère des grosses équipes de production. L'intuition mise de l'avant ici est que les avant-gardes n'ont jamais dépassé le stade de l'action individuelle. Ses membres ont entretenu des liens diffus et contradictoires et, ce faisant, ce sont ses membres les plus remarquables qui ont toujours déterminé le plan de match à suivre par la force de leurs productions séparées, le temps dont ils disposaient et l'entretien de leurs réseaux informels de communication. Au sein des groupes d'avant-gardes donc, il y a une lutte incessante des subjectivités en présence, un concours de littérateurs et des relents de pouvoir qui reconduisent à des divisions du travail traditionnelles assurant le maintien de la domination. Il est facile de comprendre que la fascination de Debord pour la guerre a eu de mauvaises répercussions dans l'IS, quoiqu'il faut admettre du coup que, si sa manière de gérer ses relations constitue le point d'achoppement de l'expérience situationniste, c'est aussi sa vigueur, puisque les ruptures ont tranché l'histoire du groupe par progrès successifs.23

Cela dit, la mégalomanie du personnage prend des proportions burlesques avec son livre Panégyrique, où on retrouve une esthétisation de sa vie considérée comme une oeuvre d'art, paradoxe lourd de sens pour le plus redoutable pourfendeur d'artistes qui ait vécu à ce jour. C'est ainsi qu'il devient le meilleur représentant marxiste de la crise des représentations. L'ampleur du ridicule de cette posture ironique est palpable encore aujourd'hui lorsqu'on croise des incultes qui balaient du revers de la main l'art sous prétexte qu'il est mort, insignifiant ou petit-bourgeois. Après tout, Debord était un artiste, qu'on en finisse avec ce débat stérile s'il vous plaît. Avant ce fameux livre autobiographique, dans la Véritable scission dans l'Internationale, la parodie du personnage était déjà exubérante. Voulant à tout prix inscrire l'IS dans les annales de cette insurrection ratée et incapable d'admettre que le groupe n'était pas à la hauteur de ses ambitions dès la genèse, Debord amplifie leur rôle à coup de prophéties, rivalise d'ingéniosité pour justifier l'inavouable, faisant ainsi de l'expérience situationniste un vrai moment du faux. Après, on s'étonne que les continuateurs étourdis, admirateurs et détracteurs, veuillent de concert condamner l'IS sur la base des errements ultérieurs du mouvement révolutionnaire de Mai, alors que ceux-là ne font que prendre la pleine mesure d'une telle affirmation auto-apologétique : « Le mouvement des occupations a été l'ébauche d'une révolution situationniste, mais il n'en a été que l'ébauche, et en tant que pratique d'une révolution, et en tant que conscience situationniste de l'histoire. C'est à ce moment qu'une génération, internationalement, a commencé à être situationniste. »

Mais Debord n'est pas con. Si l'avant-garde était naguère caractérisée par le dépassement des formes traditionnelles en art, on peut dire que l'originalité de l'IS est de s'être vite débarrassée de cette vieille nouveauté pour en faire un enjeu politique total. Ainsi, la mesure performative d'une avant-garde reposerait exclusivement sur le mouvement révolutionnaire de son époque, sur sa capacité à donner sens à l'exercice en prenant soin de ne jamais le diriger, ce qui exige une capacité autoréflexive extraordinaire, voire une certaine modestie que Debord n'avait certainement pas. Entreprendre une telle opération avec les éléments et les groupes révolutionnaires émergents et donner sens à l'exercice tient lieu de tâche en suspens depuis. La richesse du langage est, dans cette perspective, parfaitement proportionnelle à la qualité des rapports qu'elle permet de nouer avec les camarades.

Ah ! Mai 68 ! Que de rêves déçus inscrits là sur les murs de la ville, et ensuite cicatrisés sur la mémoire de la jeunesse française. Les situationnistes, incapables de tirer profit du mécontentement à l'égard des staliniens, ont exhorté le mouvement à s'auto-organiser à grand renfort de publicité, comme quoi l'avance sur leur temps était bien mince, sinon rêvée. Aucun groupe d'avant-garde n'aurait niaisé une seconde, durant un épisode prétendument révolutionnaire, dans une assemblée générale étudiante dépouillée de pouvoir étendu, surtout si ce dernier avait entretenu à l'avance des liens sérieux avec les travailleurs révolutionnaires. Voilà la raison principale de l'échec, cette improvisation, la Fronde comme étendard, une révolte spontanée sans calcul, armée de la folie des grandeurs d'une jeunesse en éveil face au pouvoir hostile. Voilà pourquoi la récupération a été si facile; on l'appelle maintenant révolution des moeurs, fruit d'une véritable campagne d'agitation-propagande ultragauchiste sauce nietzschéenne, celle d'une gauche dissoute dans un nouveau libéralisme. Le pouvoir de séduction de la propagande n'a jamais su résoudre la contradiction entre un spontanéisme exacerbé et une planification déficiente de la lutte. Les ouvriers ont bien rigolé, mais n'ont jamais cru à ces trémoussements d'universitaires qu'ils identifiaient à la classe montante. La jeunesse et les fous, eux, jubilaient, émoustillés par tant de radicalité, tandis que les quelques éléments conscients à travers l'ensemble, minoritaires dans la minorité, ont presque tous bifurqué vers le postmodernisme pour éviter l'infamie d'une improbable répétition, et cela, en cultivant un scepticisme mondain devant les affres d'une impuissance si soudaine.

C'est avec un nihilisme à peine voilé que Debord en tire la conclusion que le prolétariat, dans cet assaut, a perdu ses illusions à l'égard de ses représentants et que, la prochaine fois, il ne se fera pas damer le pion par les syndicats. Que dire de cette confiance en une période révolutionnaire qui s'annonçait immédiatement après le backlash ? En refusant de résoudre la contradiction performative d'une critique qui renchérit sur elle-même pour se donner raison, il a renoncé à la correction de sa théorie, et cela, en cultivant une certaine autarcie de la pureté - face à toutes les luttes politiques qui résultaient de son influence - alors qu'il était grand temps de nier cette méfiance systématique envers le travail politique nourrie par une vague anti-idéologique en expansion, aujourd'hui élément constitutif de l'idéologie dominante. Les enfants perdus qui lisent Debord nient les idéologies bien qu'ils n'arrivent même pas à discerner leur origine historique ni à comprendre la valeur de vérité qu'elles ont pu avoir jadis. Avec son film In girum, il la corrige enfin sa théorie, mais avec cet hermétisme d'un spectacle parfaitement intégré dans lequel des complots s'empilent et forment un chaos infernal. Toute lutte politique est associée désormais à une sorte de conspiration. En ce sens, cette désillusion, certes palpable, est davantage un obstacle qu'un progrès puisqu'elle représente le smog d'une amère défaite qui nous asphyxie.

On ne peut passer sous silence un autre mensonge que Debord a entretenu et qui résonne toujours dans le milieu substitutif que forment les travailleurs de la culture. L'idée qu'il n'ait jamais travaillé chicote même l'artiste le plus désintéressé. Car n'est-il pas vrai qu'une personne qui ne travaille pas profite nécessairement des autres ? Qu'à cela ne tienne, Debord n'a-t-il pas été un auteur, une carrière très honorable en France ? Poser ces questions, c'est y répondre. La réification n'a pas de limite et même celui qui prétend être libre dans le cadre de ses activités personnelles mérite qu'on lui rappelle que « les distances que l'on prend par rapport aux rouages du système représentent un luxe qui n'est possible que comme produit du système lui-même. »24 À l'instar de ce que l'on voit chez le surprolétariat, cette astuce discursive se dévoile parallèlement à un procédé d'autoréification et sert à masquer le travail souterrain des protagonistes pour assurer leur survie. Nul ne peut ignorer l'argent en ce monde. Le travail debordien et le néolibéralisme se lient à deux formes contradictoires après coup : le mouvement autonome et les travailleurs autonome, l'un basé sur la réalisation immédiate d'une microsociété saine avec ses révolutions moléculaires où rien n'est à l'abri du politique, avec son rejet intégral de l'argent et du travail, et l'autre sur la primauté de l'individu créatif oeuvrant à sa réification autogérée, ce qui implique la fin du politique à proprement parler. Même si la vie de bohème est devenue pratiquement impossible, elle n'a cessé de prendre de nouvelles formes et, aujourd'hui, on voit la jeunesse émotionnellement critique qui opte au choix pour les poubelles de la marginalité radicale ou les studios d'une minorité entrepreneuriale, les deux ayant délibérément repoussé le salariat vainement.

On ne peut être que subjugué à la lecture de Debord par l'exigence maintes fois exprimée d'abolir toutes les séparations, comme si l'essentiel se présentait comme tel, immédiatement là sous nos yeux. « Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation » est une ode cachée au temps perdu où l'animal-dieu, en dehors du temps, aurait été en adéquation parfaite avec la nature. Il s'agit d'un homme sans angoisse, sans regret, sans remords que Debord a voulu incarner. Le langage est à l'avenant sublimation. Ainsi conceptualisé, vivre sans temps mort signifie au mieux baiser à mort. C'est pourquoi les oeuvres d'art sont dénoncées comme autant de cicatrices exhibées fièrement, des désirs irréalisés, voire des prothèses pour survivre. Le discrédit jeté sur les réalisations artistiques dites finies masquent mal le caractère aliéné d'un tel jugement qui bloque la recherche du sens derrière l'abstraction d'un vécu immédiatement supérieur. Le contenu de vérité de l'art a été inféodé à la raison politique. Mais s'il n'y a pas de théorie critique à l'extérieur de la théorie révolutionnaire, qu'importe, l'art continue à lutter pour son autonomie en deçà de cette réalité. L'art sait contourner ce problème à l'infini, quitte à se lier ferme à l'insignifiance de son expérience conditionnée, il reste et restera inutile. La forme aspire au devenir sans fin, entre le tout et le rien, entre les performances et les happening qui dominent la scène, jusqu'à la redondance archi-prévisible qu'entraîne la spontanéité grandiloquente et l'art contemporain qui exprime parfaitement la superficialité d'une humanité périssable. Il faut le dire sans détour : rien n'échappe à la médiation et tout devient donc représentation.25 C'est le cas du personnage Debord par exemple, aujourd'hui représentation du rebelle talentueux qui n'aurait fait aucune concession à l'ordre établi.

La méfiance à l'égard des représentations entraîne sans surprise une surestimation de la vie quotidienne, un point faible de la théorie situationniste par lequel la merde s'est infiltrée. Alors que les pièces surréalistes s'empilent dans les musées, le situationnisme, lui, de par son refus des oeuvres finies, est ancré au coeur du quotidien d'une bohème rendue insolite par la configuration matérielle du monde, ce qui est, encore une fois, une négation dans la négation trouvant refuge dans le système. La posture esthétique du surprolétariat réside dans sa volonté de transcender les besoins d'argent - pour mieux cacher la précarité d'un tel mode de vie - et renchérir sur l'admiration que suscite l'excellence technique de ses productions, au pire sur la reconnaissance de ses pairs. Debord a joué son rôle par ricochet, ironiquement, sur un milieu qu'il a déserté : le dépassement de l'art n'a jamais été accompli, mais son désir de liberté disséminé sous la logique culturelle du capitalisme tardif y joue le rôle de désenchantement du passé et d'agent de conservation du présent. L'image d'un temps ancien dont le retour est impossible - tel le Paris d'avant, qui hébergeait quelque part le négatif -, celui de la riche tradition de révolte artistique, est apostasié sur le chaos de la totalité jugée insondable.

L'idée situationniste comme quoi la Commune de Paris a été une grande fête populaire trouble n'importe quel historien sensible à l'abattoir qu'est l'histoire. Parler de la Commune exige de mettre en relation les moyens avec la fin sanglante. La spontanéité n'y peut plus rien et les tentatives désabusées croulent sous le pois des morts. La fête, plutôt rarissime dans les âges anciens, évoquait à elle seule une forme de révolution, un changement. Mais la modernité est la multiplication des fêtes sans changement. C'est pourquoi son avènement dans le quotidien pose un voile sur la conscience des luttes préliminaires à leur arrivée. Il n'y a pas pire fête qu'une sans but ni fin. La conscience du chemin à parcourir pèse lourd, il va sans dire, face aux énièmes fêtes, non pas parce que le révolutionnaire est un bougon naturel, mais parce que les partys ne mènent à rien, ou presque. La sensation de l'écoulement du temps peut bien s'évanouir un moment, elle revient à la charge tout de suite après le vomi. Et les rapprochements humains dans la bière ne sont que provisoires, étourdis d'ivresse. C'est un faux bonheur évanescent. Debord parle en ces termes de sa production : « [...] l'écriture doit rester rare, puisque avant de trouver l'excellent il faut avoir bu longtemps. » Si cette stratégie littéraire s'avère juste, notre époque doit receler d'un ballot de Baudelaire quelque part, mais on ne les a pas trouvés pour l'heure. L'observateur attentif des fêtes ne peut faire abstraction de toute la misère visible là : pauvreté des rapports, désirs impossibles et regards tristes vers les amoureux qui s'exhibent.

Laids sont les viveurs dans un monde invivable. Et laide était la vie privée de l'antihéros qui s'offrait, une à une au lit, la beauté de ces jeunes femmes subjuguées par son précieux capital culturel; elles qui, après le coït, atterrissaient presto aux poubelles de l'histoire. L'image de ces filles employée savamment dans son film La Société du spectacle, celles qui sont en quelque sorte les marchandises les plus désirables d'entre toutes, constitue une critique virulente de la réification en même temps qu'une confession troublante de la faiblesse du réalisateur. Le paradoxe du rebelle à la libido insatiable est poussé à ses extrêmes limites aujourd'hui par les membres de la Conspiration Dépressionniste qui, en ôtant l'exigence révolutionnaire d'un tel exercice sous une pile de référents pornographiques, ont frappé le mur du libéralisme de plein fouet. L'apparence subversive de leur gang n'a d'égal que leur impuissance effective de littérateurs marginaux qui n'ont aucune culture organisationnelle. Il est vrai que leur revue fait rire les jeunes gens, mais il s'agit du rire cathartique de ceux qui n'arriveront jamais à faire aussi bien. Les continuateurs situationnistes bandent sur le négatif sans y opposer un quelconque projet, ils bradent leur revue dans l'espoir de baiser. De deux choses l'une, soit la Consdep continue ainsi et meurt d'ennui, soit elle amorce un examen de conscience et prend la pleine mesure de son potentiel.

Du fait que l'IS refuse le sacrifice militant, elle occulte en même temps la dure réalité du révolutionnaire qui souffre de sa stigmatisation sociale et des obligations morales qui lui incombent. Rester sain est un défi constant et les rapports conflictuels du capital avec l'amour, le sexe, la famille et le travail obstruent notre volonté. Les situs entretenaient volontiers une conception biaisée du révolutionnaire en usant à fond de l'esthétique de la bohème, ce qui a attisé la curiosité envers eux. Il s'agit d'une manipulation de la libido des masses, une gigantesque publicité pour tous ces gens qui, au fond, partagent les mêmes désirs que nous. Debord remarquait que, dès qu'il eut quitté Cannes étant jeune, il alla « vers un milieu, très attirant, où un extrême nihilisme ne voulait plus rien savoir, ni surtout continuer, de ce qui avait été antérieurement admis comme l'emploi de la vie et des arts.26 » En fait, pour lui, ce qui caractérisait l'aspect le plus menaçant des moeurs parisiens, ce qui explique le mieux pourquoi cette ville a été le centre des perturbations révolutionnaires les plus importantes de l'histoire, est que « l'existence de tous était principalement caractérisée par une prodigieuse inactivité; et entre tant de crimes et de délits que les autorités dénoncèrent, c'est cela qui fut ressenti comme le plus menaçant. » Il a donc une sorte de corrélation négative, voire une certaine conception idéaliste de la lutte des classes; de l'absence d'activité productive jaillirait les révoltes exemplaires. Mais c'est justement parce que les avant-gardes antérieures se placent en dehors du travail qu'elles participent au spectacle de l'expérience révolutionnaire, avec sa fausse distance critique.

Voir « dans la bataille des loisirs » l'avenir de la lutte des classes est tout aussi pittoresque que ridicule dans un contexte d'intégration de l'une à l'autre. Le surprolétariat a gagné cette bataille maintenant qu'il travaille en se divertissant, et ce, au détriment du prolétariat traditionnel. Cela participe à la négation du rôle central du travail alors que c'est toujours le travail salarié qui structure la société. Toute fuite en avant risque fort de faire perdre le nord au révolutionnaire. Trouver le moyen d'alimenter ses réflexion et de continuer ses activités politiques tout en travaillant est le défi quotidien du révolutionnaire critique. Que se soit à l'usine, au bureau ou au studio, le travail est un concentré de la réalité bien qu'il n'en soit pas l'absolue totalité. C'est pourquoi notre point de départ doit être le travail, mais sans le rester.

Individu et conscience de classe

La production est de plus en plus non seulement transformation du milieu naturel en milieu technique, mais production de rapports et de systèmes sociaux et production de l'identité biologique et relationnelle des individus. Cette production, qui reste quand même contrôlée par une classe dominante, change la forme de l'expropriation des ressources sociales. Le mouvement de réappropriation qui revendique le contrôle des ressources produites déplace donc ses enjeux sur un nouveau terrain. L'identité personnelle et sociale des individus est de plus en plus perçue comme un produit de l'action sociale, donc comme l'enjeu d'un conflit entre les exigences de manipulation des appareils et la volonté de réappropriation des individus. La défense de l'identité, de la continuité et de la prévisibilité de l'existence personnelle, deviennent les contenus nouveaux des conflits. Dans une structure où les moyens de production se socialisent de plus en plus, tout en restant sous le contrôle de groupes particuliers, ce que les individus revendiquent collectivement est l'apparence de leur propre identité, la possibilité de disposer de leur créativité personnelle, de leur affectivité, de leur existence biologique et relationnelle. Le contrôle et la manipulation des centres de la domination technocratique s'exercent de plus en plus sur la dimension du quotidien, sur la possibilité de disposer du temps, de l'espace, des relations. L'identité personnelle, c'est-à-dire la possibilité biologique, psychologique et relationnelle, d'être reconnu en tant qu'individus, est la « propriété » qu'il faut défendre et revendiquer, l'aire d'appartenance sur laquelle s'enracine la résistance individuelle et collective.27

Alberto Melucci

Il faut commencer par éviter l'écueil de la mort du sujet, lequel est la base du postmodernisme. La critique radicale y a participé - au moins objectivement, après coup - par l'exagération qui lui est propre. Pour se garder d'y contribuer again and again, des jugements sociohistoriques sont là pour présenter le double mouvement du concept d'individu au moment où la société avance vers une totalisation de l'aliénation. Parler d'individu dans une société de classes est toujours un peu suspect parce que les problèmes de l'individu sont ceux de sa classe. Mais l'exigence de la théorie critique est de garder vivant le négatif des classes, c'est-à-dire un être de rapports non faussés avec sa propre altérité. Elle suppose donc d'analyser comment l'individualisme est à la fois dynamisé par la modernité pour être ensuite étouffé et idéologisé davantage. Les deux moments sont inséparables et se poursuivent aujourd'hui sous de nouvelles formes, un processus simultané d'homogénéisation et de différenciation.

En tant qu'animal social, l'individu est en lien perpétuel avec les conditions sociales existantes et il ne peut y échapper par l'esprit qu'au prix de l'abstraction. L'homme naît d'une situation donnée. Il n'est ni indépendant ni unifié, mais en mouvement, tel un rapport social fluide, et ça, autant à l'intérieur de lui qu'à l'extérieur. On peut ainsi conserver l'individu au coeur de la pensée, mais subsumé. Cela étant, l'analyse de l'idéologie de l'individu abstrait, isolé, indépendant, fixe, est constante dans l'oeuvre de Marx, où il est vu comme produit du rêve de la bourgeoisie. L'individu moyen résultant de ce même processus de catégorisation, lui, est limité par les rapports sociaux réifiés, par le fait qu'il n'est qu'un simple élément d'une chaîne de montage dont la finalité lui échappe. La propriété des moyens de production rend abstraite pour ainsi dire la vie du prolétaire, dérobée de toute culture de liberté, ce qui la conduit à n'être qu'une mutilation quotidienne du producteur, le privant de toutes formes d'autonomie individuelle. Pour Marx donc, la naissance de l'individu serait le produit de la révolution communiste, l'individu étant encore un projet à ce jour.

Ce constat s'applique de manière analogue au prolétariat dans son ensemble, car il est, lui aussi, encore un concept, n'en déplaise aux orthodoxes. Personne ne remet en question ici la vérité ou la puissance suggestive du matérialisme historique qui fait de la lutte des classe son moteur ni le fait indéniable que seul un mouvement prolétarien d'envergure peut changer la vie. Mais les classes sociales restent difficiles d'atteinte, complexes en soi, divisées par les niveaux de la civilisation, inégales selon les cultures en lutte pour le pouvoir; elles mûrissent à l'aide des transitions du mode de production, des crises, et cela, lentement. Une tentative de saisir le concept trop rapidement le fige en représentation mort-née. C'est pourquoi le flou artistique entretenu par la définition de Debord du prolétariat, soit « à peu près tout le monde », est certes commode mais incomplet. Cela clarifie et sème la confusion tout à la fois. Une tentative de simplification dans l'analyse d'un sujet encore inconscient n'est pas sur le chemin de la connaissance.

Au sein des classes donc, il y a sous-classes et, du fait des séparations du prolétariat dans les processus de production et dans la chaîne de commandement, l'identification à une grande classe s'amenuise en même temps que le potentiel d'unité apparaît. Les contradictions sont à même les classes; celles-ci ne prennent conscience que progressivement de leur situation. Tout cela apparaît être une critique de l'imperméabilité des classes et de ses segments internes ainsi qu'une remise en question du progrès linéaire et des blocs monolithiques. Cette logique propose d'approfondir les tensions entre deux grandes classes rivales tout en historicisant les déchirements internes de chacune d'entre elles résultant de l'anthropophagie économique.

L'hypothétique dénouement de la crise du prolétariat d'aujourd'hui nécessite l'analyse de son noeud : la classe moyenne dépolitisée à loisir. Les effets combinés du développement continu de l'État-providence et l'éducation de masse, la disparition progressive des espaces communs, l'intégration des syndicats et leur bureaucratisation, l'accroissement du pouvoir de conditionnement médiatique, ont assuré l'extension et la diversification des modèles de vie axés sur la consommation. Le confort du domicile familial devient un paravent efficace aux nouvelles avancées du capitalisme outre-mer. Devenu moyen, l'individu n'entrevoit aucun projet en dehors de la pure consommation dans la sphère privée des pacotilles à la mode. Le cocooning est la norme : un petit moi, atrophié, perdu, qui évite toutes les souffrances du politique. C'est ainsi que les liens sociaux s'effritent peu à peu. Sans espace politique, il ne reste que les amourettes, la gang et la bière. En fait, il faut comprendre que le prolétariat, en tant que producteur, ne se transforme non pas dans sa définition fondamentale, à savoir un individu qui se voit dans l'obligation de vendre sa force de travail pour survivre, mais plutôt en ce qui a trait à son rôle, ses idées, son espace de production et ses moeurs. Connaître le prolétariat, c'est le voir dans toutes sa complexité et ses différences historiquement construites. Et bien sûr qu'il tend à devenir tout le monde, mais autrefois les classes se divisaient net entre le travail manuel et intellectuel : la domination de quelques-uns personnalisait le conflit. Le travail intellectuel existe depuis très longtemps, mais l'extrême perfectibilité des unités de production a atteint un seuil où une frange importante des bas-fonds se voit attribuer désormais de nouvelles fonctions pseudo-intellectuelles jusqu'à atteindre des positions stratégiques dans le cycle de production de la connaissance. L'illusion d'être quelqu'un knockoute le moyen et fait de lui l'ennemi numéro un de sa propre émancipation.

L'orthodoxie marxiste pleure la sortie des usines et se joint en cela au cynisme ambiant, désespéré . Il est vrai que le brouillage de l'aristocratie technicienne nuit à l'avancement du projet : le prolétariat est mutilé, étrange victime d'une socialisation poussée des moyens de production qui l'individualise. Chaque partie ne reconnaît pas l'autre, bien qu'elle en soit le produit. Or, une révolution communiste ne peut se passer de sa portion éduquée parce qu'elle exige l'action conjuguée d'un grand nombre de producteurs auto-organisés par-delà leur sphère respective. Dans un contexte où le secteur tertiaire prend des proportions significatives, la petitesse des luttes visibles dans ce segment-là a de quoi inquiéter, mais ne doit jamais nier ferme son potentiel ni celui de sa production, la culture, qui peut s'avérer subversive. Il n'est pas inutile non plus de mentionner que les valeurs du surprolétariat sont moins arriérés que celles du prolétariat traditionnel, lequel perpétue l'autoritarisme, le racisme et le sexisme de naguère. Cette catégorie de privilégiés reste la première à ressentir les effets des crises économique et ses éléments précaires risquent fort de rejoindre définitivement le prolétariat de réserve dans un contexte de saturation des marchés où la culture représente un iota de l'économie globale. On ne sait pas si le changement viendra de l'une ou de l'autre de ces catégories, car elles sont dépendantes, mouvantes et dangereuses en temps utile. Faire dépendre l'ambition d'un nouveau bouleversement social sur l'une ou l'autre des catégories du prolétariat divisé est une erreur. La question est de savoir comment les mettre en mouvement l'une vers l'autre pour fin de dialogue politique, condition minimale d'une lutte dans laquelle chacune se transforme en vue de dépasser leur spécificité.

Les enseignements de HØ,

ou l'enjeu stratégique de la culture

Être dialecticien signifie avoir le vent de l'histoire dans les voiles. Les voiles sont les concepts. Mais il ne suffit pas de disposer de voiles. Ce qui est décisif, c'est l'art de savoir les mettre.

Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle

Les assises de HØ sont doubles et contradictoires. À l'héritage du milieu politique radical se greffe une pratique à la fois de nature cathartique et subversive, basée sur la fréquentation des vernissages. Du fait que la promesse de bonheur de l'art ne peut être séparée d'une perspective d'émancipation politique où tout individu crée et forme une conscience du monde et de son avenir, le jeune HØ a serpenté avec un certain dégoût les vicissitudes du milieu artistique montréalais. En opérant un renversement du centre d'intérêt en vigueur dans les milieux foisonnants de prolétaires en quête d'un meilleur sort, la force d'attraction des oeuvres et du discours les justifiant, une fois diminuées à sa plus simple expression, a laissé la place aux valeurs d'usage à proximité, révélant du coup l'importance réelle des protagonistes et de leurs créations. Nos énergies ainsi canalisées vers des objectifs jugés secondaires par la bienséance, à savoir prendre possession des surplus disponibles, et nos commentaires, certes innocents, qui ont presque exclusivement portés sur la qualité des produits et du service, n'ont pas tardé à faire réagir les moralistes et à révéler leur pauvreté larvée.

En cadence avec cette pratique amusante, les torpilles littéraires du HØ juvénile coule davantage le milieu militant en explicitant pourquoi et comment les idéologies militantes gauchistes font partie intégrante des stratégies de neutralisation du capitalisme tardif. Le monde administré fait main basse sur la négation, la critique n'arrive plus à se mouvoir librement dans la totalité, fusse-t-elle une esquisse temporaire née d'un projet expérimental, squeezée sous un bloc difforme d'idéologies du consensus, d'où l'urgence de la négation de la négation. Celles-ci ne sont rien d'autre que des idées issues de l'union de fait entre la démocratie représentative et le marché et c'est pourquoi nous avons établi que la contre-culture est simultanément pionnière de la consommation et, éventuellement, impuissance d'agir, car il n'y a pas pire dépendance que de consommer sans produire. Le Québec a joué à cet égard un rôle international en déployant le concept de diversité des tactiques au sein des luttes contre la mondialisation, concept qui, ô surprise !, s'est avéré être la fin du débat sur la stratégie unitaire, les intérêts particuliers des groupes d'affinité prenant le dessus. Bien que la liaison profonde entre le radicalisme et le libéralisme ait été élucidée par des auteurs américains, HØ a opéré une rupture politique avec son milieu premier sur la base qu'aucune unité, voire aucun radicalisme ne pouvait s'accommoder de son contraire bien aimé, à savoir le libéralisme commode des organisations de gauche (faibles et pleurnichardes face aux défis que pose la lutte), sans quoi le milieu - et au sommet le projet révolutionnaire lui-même - servirait au mieux de lubrifiant à la pénétration du marché dans la contestation, sombrerait au pire dans le nihilisme contemporain. Francis Dupuis-Déri28 est la figure parfaite de l'illusion postmoderniste ayant ses assises dans sa contradiction. Refusant la révolution de peur que la violence en soit le catalyseur infernal et faisant la promotion d'une logique schizophrénique des sujets et des organisations, il multiplie les analyses transversales sans les lier à une théorie critique. Zones autonomes, blacks blocs et autres particularités sont la panacée de rien. Il s'agit d'un beau rococo militant sous l'égide du pluralisme qui, dans les milieux progressistes, apparaît comme une vision réformiste qui entretient la croyance, plus ou moins consciente, que le système est modifiable, que le milieu militant est vivable, qu'il existe un extérieur, une dualité buvable. Ses défenseurs ont beaucoup d'amis, mais si peu d'importance; c'est la dictature du privétariat. La fuite dans le libéralisme se double de l'absorption tranquille du radicalisme au système, qui cultive la frustration, contourne et dénie ses véritables sources jusqu'à devenir un élément agréable en tant que représentation du refus et mode de vie alternatif.29 Le culte du passé, voire de n'importe quel épisode de lutte épique, d'un instant où l'émancipation prend forme, c'est aussi l'apologie de la défaite et du rêve. Voilà résumé le point de départ d'une théorie critique de la contestation que HØ a mis de l'avant.

La présente revue marque la fin d'une période malheureuse - mais nécessaire à son dépassement - au cours de laquelle notre organisation, préconsciente de son temps et de la lourdeur objective du projet communiste dont elle porte volontiers le fardeau, a nié ferme la similinégation du milieu militant évaché sur son siège rembourré où trainent les médiocres et leurs punaises, exactement là où le simulacre est à son paroxysme. Ironie, ô douce ironie, Hors-d'Øeuvre a dû se nier lui-même, étant une représentation criblée de contradictions dès ses origines. Devenir révolutionnaire en dépendait. Le silence stratégique de nos détracteurs n'a jamais été la confirmation de nos thèses, mais le signe évident d'un cul-de-sac de la praxis radicale. C'est ainsi que le travail du négatif a continué son oeuvre un temps, au sein et contre les rejetons du refus global presque tous accablés par les diverses maladies mentales qui constituent aujourd'hui leur seul héritage. La souffrance de l'humanité, sur laquelle repose nos petites libertés individuelles, prescrit aux révolutionnaires de se porter violence. Voilà une première épreuve de force en vue de faire la guerre dans un monde léthargique au sein duquel personne n'ose prendre de risque, sinon pour l'autoconservation. La pratique révolutionnaire, vue sa liaison puissante avec la notion de progrès, est matière à penser - sauf pour les abrutis qui s'en réclament. Le milieu militant, fort lucide sur ce point il est vrai, n'a jamais voulu se donner un minimum d'importance vis-à-vis de notre critique acide, refusant de se défendre à chaque fois et prétextant en retour sa propre trivialité qui, de surcroît, approfondissait davantage la nôtre. C'est dans ce contexte de décomposition de la société bourgeoise que HØ n'a rencontré sur son chemin que des sujets à l'agonie.

Trois ans d'introspection douloureuse auront été nécessaires afin de mettre fin à l'activisme et de trouver un nouveau rythme, afin d'attendre les retardataires et d'aborder les questions les plus épineuses de l'organisation et de la discipline révolutionnaire. Les subjectivités radicales en ont mangé un coup, elles qui, de toute façon, répétaient bêtement les postures iconoclastes d'un passé dépassé. Car la nouvelle avant-garde devait marcher d'un pas décidé vers de nouveaux objectifs mieux définis, sans quoi la guerre des classes ne pouvait être qu'un mirage, croulant sous l'image de son orthodoxie ronflante aujourd'hui intégrée au spectacle. La fièvre de l'activisme s'en alla pour prendre racine ailleurs, son énergie réinvestie vers une sublimation supérieure, à savoir - roulement de tambour - la réalisation de son programme initial. La lecture, l'écriture, la réflexion, la discussion matérialisées de par la production de cette revue sont un premier signe de notre avenir recrépi. Derrière notre invisibilité apparente sur la scène publique, la recherche d'un temps nouveau avançait, celui d'individus qui, ensemble et tranquillement, sortent de leurs habitudes narcoleptiques pour produire une théorie, pas si nouvelle, mais épurée, renchérie et, sous peu, soutenue en pratique. Un temps certes plus lent, mais adapté au travail en équipe et au développement de nouvelles subjectivités radicales harmonieuses. Aucun élément n'a été abandonné à dessein en cours de route et c'est ainsi que la solidarité pouvait prendre forme, oui, dans un microcosme, mais rivé ferme sur une totalité écrasante. Et je cite Jameson, lui-même, dans sa quête très humble de ce temps nouveau : « Ce qui donne aujourd'hui cette possibilité objective [l'étude des conditions de possibilités en dehors du mythe de l'individu bourgeois], ce n'est pas un talent subjectif, quelque inspiration ou richesse intérieur, mais plutôt des stratégies quasi-militaires, basés sur la supériorité de la technique et du terrain, l'évaluation des forces adverses et une judicieuse maximalisation de ses propres ressources spécifiques et personnels. » Ainsi donc se présente notre projet, celui de l'avant-garde militaire, artistique et révolutionnaire enchâssant leur destin par delà leurs séparations d'antan.

La théorie critique au front, quand bien même elle souffrirait de ses imprécisions, provoque l'angoisse du commun qui, à son contact, réalise l'ampleur de la domination et de surcroît son impuissance face au monstre qui lui ressemble tant. Les quelques épisodes de refus sont vite endigués par une déception qui assure l'inaction ultérieure du sujet. Il refuse, ce faisant, toute morale à son encontre, à cause que le subjectivisme doit annihiler sur son passage le potentiel de douleur à sa source, en s'éloignant du feu des critiques. Mais la raison objective enfouie en lui est là pour rester : il en souffre parfois, alors il détourne les yeux et refuse de creuser son intérieur de peur de ne rien y retrouver d'authentique. La méthode socratique le rebute, car poser des questions est suspect dans un monde affreusement vide. Celui-ci cultive une attitude sceptique pour donner l'impression qu'il est au dessus de la mêlée, tel l'outsider d'une époque qui avance nulle part. Le poids de la totalité le détermine au point où les simulacres de la praxis révolutionnaire sont pour lui une comédie lamentable. La totalité est si vaste que le sujet s'engouffre en elle. Ce qui est ainsi exclu à l'évidence est la reconnaissance des autres; l'aboutissement de l'aliénation est un individu qui nie son existence. Nos contemporains peuvent parfaitement discuté de créativité alors qu'il faudrait avoir le courage de dire la vérité selon laquelle l'éclipse du politique l'enraye pour de bon et rend d'autant plus caduque l'expression de soi. Ériger en principe l'absence de jugement moral des autres masque bien mal le mépris généralisé qu'on leur porte.

D'où l'urgence d'agir dans l'espace public en résorption et de constituer une réelle puissance d'agir. Élever l'exigence morale à l'engagement politique constitue la pierre d'achoppement de notre entreprise, car seule une action collective est en mesure de bouleverser l'ordre du monde, même d'un millimètre. Y arriver nous impose de tirer les conclusions pratiques de nos théories. Cela constitue l'objet même de notre travail, faire la jonction entre les moyens et la fin du projet communiste. C'est Fanon qui explique si bien pourquoi porter violence à l'ennemi est la seule manière d'exister à ses yeux : il y a une forme de reconnaissance dans la violence qui lie deux personnes en apparence séparées. La théorie prise isolément n'oblige à rien, elle est un commentaire parmi d'autres susceptible d'être oublié, mais la dénonciation publique des fautes, la pratique de la théorie, elle, est une condition du changement ultérieur, un traumatisme nécessaire, un passage obstrué, certes, mais le seul valable. C'est par amour que nous voulons porter violence à ce prolétariat divisé qui refoule trop, le mettre en mouvement par la force de notre assaut question qu'il puisse ressentir ses chaînes par lui-même. Nous ferons contre lui un usage modéré de vitriole. La cible, dans un premier temps, voudra se venger, jusqu'à ce qu'il aperçoive le miroir pour y comprendre le jeu. L'objectif central est de rentrer en dialogue avec le bâtard prolétarien, couche par couche, genre par genre, membre par membre, et cela, jusqu'à ce que les séparations soient échues. Chaque section du prolétariat parle un langage compréhensible, mais étanche pour ses autres sous-catégories. Boxer le prolétariat est en ce sens une métaphore amusante, un jeu, oui douloureux, mais formateur où les adversaires apprennent à se connaître. Il faudra manier plusieurs styles et s'adapter au terrain, puisqu'un dialogue avec le vrai monde comporte bien des détours.

Chaque fois, la critique de nos contemporains a dévoilé à quel point notre organisation tournait en rond, victime en quelque sorte de la dialectique abrégée selon laquelle il est juste d'être dur même s'il est dur d'être juste. Or, les plus perspicaces auront vite compris que la vérité en ces temps difficiles ne peut être recherchée qu'au sein de groupes numériquement plus faibles et hypothétiquement représentatif de la lamentable condition de son projet d'émancipation, quitte à se tromper quelques fois. Le groupe d'affinité est une forme humaine d'organisation qui comporte bien des avantages et les êtres humains, de toute façon, agissent ainsi, en petits groupes dont les origines sont contingentes, à tâtons. Il n'y a pas d'autre manière de faire, qu'on se le dise, car l'identification de l'individu à une classe est une falsification obsolète. On peut être dans un groupe défini, mais l'appartenance à une classe qui n'existe qu'en soi risque, quant à elle, de nous faire perdre toute humanité. Le plus prudent est de s'en tenir à un positionnement critique : il n'y a pas d'essence révolutionnaire ni du prolétariat ni de la bourgeoisie, seulement une lutte à finir. Identifier le prolétariat au « sujet révolutionnaire » en absence de rapports conflictuels d'envergure contribue de surcroît à sa neutralisation objective, à son idéalisation. Rester ferme à son encontre, lui qui est de plus en plus un produit du système, est une exigence minimale. Le renversement de la société est la tâche de tous les individus qui souffrent, des femmes et des enfants aussi, de toutes les victimes d'oppression en fait, et cela commande aux révolutionnaires d'assujettir son jugement de classes à l'examen du dialogue. On ne dira jamais assez à quel point il est difficile de rester humain dans la sévérité, et comment il est dangereux de se transformer en monstre, raison-massue à la main. Par delà cette négation, positivement donc, HØ est prolétaire, exception faite de quelques étudiants sur la voie du succès qui travaillent à temps partiel, et voilà bien une nouveauté : le fait qu'un petit groupe comme le nôtre, composé de moyens, veulent reprendre là où les situationnistes ont conclu. L'avant-garde arrive à un stade de maturité où désormais les travailleurs eux-mêmes entendent la constituer et faire leurs propres affaires.

Celui qui pense contester lentement le monde est déjà mort, mais celui qui s'exalte de la vitesse avec laquelle il consomme le flux total est dévoré par lui. L'actualité est la fausse conscience du temps devenu temps réel, exempte de médiation seulement au-dehors. La raison exige un minimum de recul, une pause dans le défilement, le contrôle de certains espaces entre sujet et monde en vue d'une recomposition narrative des informations surabondantes. Le prolétaire, comme le révolutionnaire, manque de temps. Dans ces conditions, seule une petite minorité parvient à poursuivre des projets personnels dignes de ce nom. L'urgence de passer à l'action se fait sentir à chaque étape de la réflexion et risque de nous faire perdre de vue nos objectifs, de mater l'effort sous la forme de violence immédiate ou de refoulement inadéquat. Or, la qualité du révolutionnaire est fonction du temps investi dans son projet et quiconque ayant pris la peine de travailler sur du sérieux sait trop bien qu'une seule décision peut prendre plusieurs semaines à méditer. Il faut savoir prendre son temps envers et contre tous. Pause. Une pratique sur le long terme constitue une rupture d'abord imperceptible il est vrai. Près de nous, les preuves de l'appétit insatiable de nos spectateurs sont palpables et la part de secret, nécessaire à la réalisation de notre entreprise, semble les indisposer. Ce qui n'apparaît pas à leur yeux n'existe pas. Et pourtant...

La clé de voûte de notre entreprise critique se base sur un emploi du temps qui nie en pratique le caractère idéaliste du révolutionnaire pour l'inscrire véritablement dans sa vie quotidienne. Ce ne sont pas les révolutions qui font les révolutionnaires mais l'inverse, et tant que nous n'arriverons pas à faire l'histoire plutôt qu'à la subir, la récupération est inéluctable. Il n'est pas question ici de former une gang où s'assemblent nihilistes ou militants, bohèmes ou criminels, opportunistes ou insurrectionnalistes, tous ces bouffons de la contestation qui ne saisissent pas la supériorité stratégique de la culture alors qu'ils ne produisent que cela pauvrement. Chaque jour, après avoir orienté son travail dans une perspective autobiographique obligée - pour survivre sans mourir d'ennui ou de fatigue - le prolocritique est attendu à la maison par un tonne de travail supplémentaire. Pour arriver à ses fins, il doit impérativement établir un rapport critique avec les nouvelles technologies, baliser leur emploi, le limiter, mais sans les ignorer. Il doit aussi étudier à la pièce ces technologies, leur fétichisme et le potentiel destructeur qu'introduise leur emploi massif dans la société pour savoir si, et dans quelle mesure, elles pourront ou non être utilisées à des fins émancipatrices. Produire une frontière en somme, un monde plus humain duquel puiser notre volonté, un endroit où l'individu obtiendra ce que la société marchande ne lui offrira jamais : du repos, de la reconnaissance et du pouvoir. Un groupe lutte-de-classiste doit prendre au sérieux la santé de ses membres et c'est même là la condition élémentaire de son succès futur. La politisation des ruptures d'avec nos camarades les plus remarquables, ainsi que la rationalisation brute de nos rapports politique, constitue un lézard de l'héritage avant-gardiste à une époque atomisée où l'amitié authentique est si rare, voire impossible. La meilleure attitude à adopter consiste à maintenir nos amitiés en prenant soin de poursuivre la chicane en terreau fertile.

HØ marche en gang pour rattraper le temps perdu du postmodernisme et, ce faisant, il combat la niaiserie de sa propre posture ironique de jeune dilaté. Une autoanalyse est un début convaincant alors que la mode oscille entre dérision morbide et orthodoxie comique. On essaie de donner l'exemple là-dedans, voilà tout. On creuse l'échec, notre échec, car critique bien ordonnée commence par soi-même. C'est le préalable d'un plan qui motivera les troupes à s'engager dans le combat autrement que par la super moralisation militante. Contre l'immédiateté apparente du vécu, le projet révolutionnaire construit et entretient des médiations et prend au sérieux le besoin d'historiciser ses désirs au lieu de les satisfaire bêtement. La qualité du vécu est étroitement lié, dans cette perspective, au renforcement de ces médiations, ponctués de temps morts bénéfiques. Des amis qui se voient trop souvent tombent dans la redondance, tels ces postmodernes assumés qui se reconnaissent dans les fêtes électroniques d'un hochement de tête. Les médiations que HØ propose d'entretenir reposent sur une conscience que nous avons de notre insuffisance immédiate, et donc sur le besoin de rencontres nouvelle et de collaborations structurées. HØ fera ipso facto appel à des éléments extérieurs dont la conscience et la passion du négatif n'ont rien à envier à notre personnalité collective synthétique, si ce n'est leur état atomisé. Le déploiement d'une stratégie de communication avec des éléments de qualité qui voudraient travailler avec nous est au centre de notre stratégie de dépassement, mais cela moyennant l'adoption d'un contrat dans lequel seraient circonscris les droits et devoirs de chaque entité.

Le putsch culturel proposé là ne signifie pas d'abandonner du coup les manifestations de la colère obscurcies par l'aliénation réformiste omniprésente si éphémères. Mais saisir que la production de matériaux culturels, sous certaines conditions, est un travail à valeur ajoutée, plus raffiné et plus important que les autres est élémentaire au renouvellement de la critique. La fonction de la culture est l'obédience, sinon la libération. Celle-ci nous éloigne de la frustre réalité du primitif, interpelle l'imagination et la liberté du sujet. Une partie importante de la fascination actuelle pour la culture vient du fait que son contenu est sensible, les germes de son potentiel émancipateur sont encore là quelque part, et ressentis. L'espoir d'appartenir au monde de la culture révèle à la fois les miettes d'humanité insolubles en nous, ainsi que la puissance de l'illusion. Dans cette bataille, l'industrie culturelle contrôle le shit avec sa monoculture qui interpelle tout le monde, car elle tend à devenir la même pour tout le monde. Bien qu'une grève des transports peut paralyser toute une ville, c'est la culture critique produite au préalable qui constitue les meilleures chances de succès d'un tel mouvement sur le long terme. Elle peut même déclencher les hostilités, voilà la clé. Par voie de conséquence, il incombe aux révolutionnaires de produire le nécessaire, c'est-à-dire d'analyser la situation et de partager leurs avis, car il n'y a que des débiles qui croient que le prolétariat va tout comprendre du jour au lendemain dans le feu de l'action. L'antithèse de cette proposition, nihiliste il va sans dire, veut que la conscience naisse de la paupérisation ou de la précarisation, phénomènes sur lesquels le prolétariat n'a et n'aura jamais aucune emprise réelle. Cette tendance rejette la fonction pédagogique du révolutionnaire et de l'art. Quand les marxistes orthodoxes rabaissent la culture au pur mensonge, il annihile du coup les traces de vérités enfouies en elle. Le matérialisme dialectique doit savoir questionner l'histoire autrement que par la domination absolue de l'évolution technique sur le reste, faute de quoi la prédominance de l'infrastructure se crispe en idéologie. La dialectique nie les primats simplistes et les conclusions hâtives pour privilégier l'historisation des phénomènes par delà les apparences et les catégories existantes : une intuition peut recelée des bases économiques insoupçonnées et vice-versa. De toute façon, notre choix de s'investir dans la culture n'en est pas un : il n'y a que les fous qui parlent ouvertement de la prise des armes en cette période où le mot solidarité sonne si creux - et il n'y a que les misanthropes qui diront que nous sommes idéalistes parce que nous produisons de la culture au lieu d'aller faire grève pour quelques dollars de plus. Il est hors de question de prendre les armes ou même de renchérir sur une esthétique de la violence de classe pour exalter l'archétype idéaliste du révolutionnaire.

Notre but n'est pas seulement d'interpréter le présent de manière à l'influencer, mais aussi de s'y ancrer grâce à nos membres entretenant leur autonomie politique jusqu'à s'enraciner dans plusieurs milieux à la fois, au gré de leur propre intérêt personnel et professionnel. Les activités spécifiques des membres sont une porte d'entrée vers la multitude. Car l'avant-garde reconnaît qu'elle n'est pas la forme du changement lui-même, seulement une bifurcation partielle, certes rusée, de la critique vers la quantité. C'est donc la liaison entre l'avant-garde et les éléments les plus avancés de la lutte qui, tant sur le plan de la théorie que de la pratique, assure l'avancement d'un projet qui ne lui appartient qu'en partie. Voilà ce que nous entendons par le langage du changement, lequel n'est rien d'autre qu'un rapport intellectuel que nous désirons établir avec ceux et celles qui ont le pouvoir de renverser la société de classes. Nous allons donc parler avec nos camarades, lire, écrire, distribuer des journaux, étudier les conditions de travail, critiquer les réformistes et les vendeurs de rêves, monter des équipes fortes de subjectivités harmonieuses et aiguiser notre dialectique. Plus tard peut-être, nous engagerons la lutte à un niveau supérieur et feront quelques manoeuvres au passage, parce que, d'ici là, sans arme, sans appui et sans connaissance, rien n'est possible, hormis la récupération. La stratégie est sans surprise de jouir des libertés garanties d'un système qui, en pratique, les interdira dès qu'elles révèleront leur potentiel révolutionnaire et, de cette manière, saisir l'opportunité de mettre à l'épreuve des lois qui assurent la domination des uns sur les autres sous le vocable usurpé de démocratie.

Se dire d'avant-garde est la plus belle des provocations, un pari garantissant notre entrée par la grande porte dans la culture où prennent racine, en rang d'oignon, les surprolétaires en devenir. Les places sont certes limitées, mais on n'aura pas de mal à s'en frayer une puisque notre segment d'activité, le négatif, est si vierge par les temps qui courent. Briser les règles est aujourd'hui une convention bien commode et c'est pourquoi notre rapport avec la nouveauté est et sera subtil. Il est à prévoir qu'une trâlée de postmodernes vont jaillir de leur blogue crasseux ou de leur revue d'art contemporain pour venir nous expliquer en quoi nos prétentions sont paradoxalement rétrogrades. Ils seront nombreux à étaler de belles lettres à notre sujet, auxquelles nous ne répondrons pas, du moins s'ils se font les régisseurs de l'impuissance endimanchée. À ceux-là, nous leur répondons à l'avance : rira bien qui rira le dernier... Votre jeunesse éternelle tire à sa fin. Une avant-garde insatisfaite de tout - à commencer d'elle-même - n'a rien à craindre des vantards qui se dissimulent dans la multitude pour mieux la dévorer en silence. Le parti-pris de la vérité si mouvante présuppose le droit de se contredire et mise davantage sur l'autocorrection, et non pas sur l'orgueil. La notion de progrès peut reprendre du service; chaque production du groupe dans un laps de temps donné sert d'unité de mesure du potentiel humain. Car il y a très peu de choses qui nous sépare du commun, nous le savons très bien. La folie des avant-gardes s'en trouve rompue à jamais, mais sans laisser derrière ses ambitions les plus vertueuses et radicales, désormais roadmap d'une personnalité de synthèse, éminemment révolutionnaire.

 

 

 

1 Voir L'Analyse caractérielle de Reich.

2 La présentation qui suit occulte volontairement les progrès enregistrés dans la théorie marxiste par Wood dans son livre Les Origines du capitalisme. L'aristocratie anglaise serait la classe capitaliste première, il est vrai. Mais l'exportation du capitalisme dans les autres pays d'Europe complexifie l'analyse. Le présent texte ne traite pas en profondeur des origines du système, mais plutôt de ses phases de développement.

3 Voir les premiers chapitres de Galaxie Internet de Manuel Castells.

4 C'est l'aboutissement de la mécanisation de l'industrie agricole qui a fini par dissoudre, du moins dans les pays développés, la division entre une classe ouvrière urbaine et la paysannerie.

5 « À mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. » (La Société du spectacle, Guy Debord.)

6 Comme en témoigne la publicité de Apple pour un iPhone invisible.

7 Aux États-Unis, les frictions dites morale entre démocrates et républicains ont une assisse là, entre les deux économies qui s'affrontent. C'est la continuation de la guerre de sécession sur le terrain du vainqueur.

8 K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, (1848), Paris, Éditions Sociales, 1977

9 Adorno résume le problème ainsi dans le premier aphorisme de Minima Moralia : « C'est comme si la classe sociale qu'ont déserté les intellectuels indépendants prenait sa revanche en imposant la contrainte de ses exigences là même où ses déserteurs ont cherché refuge. »

10 À l'aliénation de ces tâches, s'ajoute le fait que les moyens modernes, en particulier en matière d'informatique et de technologie de la communication, souffrent de problèmes multiples. La résolution à la pièce de ces problèmes ainsi que l'entretien général constant des moyens de production, s'ajoutent à la charge du producteur de culture et demandent une patience inouïe, particulièrement en postproduction.

11 Le mouvement d'intégration ne trouve pas meilleure représentation que le pop art dont la sommité, Andy Warhol, fils de prolétaire, est un exemple d'autoréification réussie.

12 Comprendre la logique de ces transformations du capitalisme est difficile parce qu'elles sont en cours..

13 C'est l'idéologie d'une partie de la société qui veut compenser l'épuisement des ressources fossiles par une interconnexion des cerveaux produisant de l'immatériel alors que ce prétendu immatériel présuppose le maintien et l'élargissement de l'exploitation intensive de la nature.

14 La lutte de classes prend des proportions microcosmiques dans un monde où le particulier écrase le général.

15 Marcel Duchamp, ou, L'éblouissement de l'éclaboussure, Jean Suquet, L'Harmattan, 1998, p. 14

16 Il souffre en silence, atomisé. Le commun n'a aucun projet en dehors de la consommation des spectacles du marché, des médias ou de la démocratie. Et il est lui-même spectacle sur Internet. Le temps pour vivre lui manque, et les moyens aussi. Les quelques moments de liberté qu'on lui consent sont réorientés vers l'inutile, le dada. Il devient un ego flétri, absorbé par le présent fugitif du flux total.

17 Nous rejoignons Jameson sur la sclérose de la morale antipostmoderne qui favorise son extension, mais nous lui rappelons aussi que Marx, en vertu de la 11e thèse, bien qu'il ait reconnu les progrès objectifs imputables au capitalisme, l'a combattue toute sa vie, et ce, en évitant le registre moral contaminé par l'histoire, comme quoi la méfiance face à la moralisation n'empêche pas d'avoir une morale.

18 On visite les sites Internet de photographes et on est immédiatement submergé par une intense impression de déjà-vu. Ce phénomène est aggravé par le fait que les travailleurs de la culture ont leur propre ghetto, mais à l'échelle internationale dû à Internet. Montréal copie New York, New York copie Paris, Paris copie Londres, Londres copie le Tokyo et ainsi de suite.

19 Voir La Fonction clinique du situationnisme, le premier essai de Hors-d'Øeuvre, qui introduit l'idée que l'IS est intimement lié à la pensée postmoderne.

20 « Je n'ai pas, comme les autres, changé d'avis une ou plusieurs fois avec le changement des temps; ce sont plutôt les temps qui ont changé selon mes avis.» Dans In girum imus nocte et consumimur igni, film de Guy Debord

21 Journal de l'IS, 1958, numéro 1, La liberté pour quoi lire ? Des bêtises

22 Jean Baudrillard.

23 La dépassement de cette peur permanente au sein des groupes politiques, pour ceux-là qui conservent la notion de progrès en leur centre, exige de prendre au sérieux la recherche et développement continu d'un certain équilibre entre ses membres, préliminaire à une pratique où la division des tâches peut être revue et corrigée après délibérante, et cela, sans risquer de tout perdre. La dépendance au meilleur élément est parfaitement complémentaire, et aussi révoltante que la dépendance du pire à l'ensemble. La peur envers le chef est à la fois aliénation et agent de motivation. Elle doit être remplacée par la peur de l'échec du projet lui-même dont les ruptures internes ne sont que le prélude qui ne pourrait qu'accélérer le processus, d'où la fragilité de la nouvelle posture d'avant-garde.

24 Adorno, Minima Moralia, Petite bibliothèque Payot, édition de poche 2003, p. 27.

25 L'interaction entre termes contraires qui, par l'action de la pensée, dissout l'apparence d'immédiateté des prémisses oppositionnelles au profit d'une relation véritablement dialectique, et nie l'existence du séparé en soi tout en la réaffirmant pour comprendre la totalité.

26 Guy Debord, Panégyrique, p. 27

27 Alberto Melucci, (1978), « Société en changement et nouveaux mouvements sociaux », Sociologie et sociétés, vol. 10, n° 2, p. 48

28 Professeur québécois spécialisée dans la critique du masculinisme.

29 La contre-culture, une fois bien installée sur la scène publique, a fini par remplacer la lutte des classes : mouvement féministe, écologiste, autonome, queer, skin et abracadabra, l'impasse de l'identitaire ! Même les continuateurs de la plateforme de Makhno sont une pomme pourrie dans cette nature morte du mouvement social.