Cracher la ciguë

Version imprimablepublié par Louis-Thomas Leguerrier le 29 août 2012

Aujourd'hui c'est la rentrée et le triomphe des trahisons. Je reviens sur les bancs d'école après six mois de grève. Ce n'est pas que nous ayons décidé d'abandonner la lutte, expliquent à qui veut bien entendre les beaux parleurs de mon association étudiante, nous avons simplement cru bon, vu les circonstances, de nous tourner vers d'autres moyens d'action. Après tout, ne sommes-nous pas en élections? N'avons-nous pas suffisamment abusé de la flexibilité du calendrier scolaire? Adopter des mandats d'assemblée générale selon lesquels nous irons, s'il le faut, jusqu'à sacrifier notre session est une chose, mais les appliquer le temps venu en est une autre. «La loi spéciale, on s'en calisse!» demeure un très bon slogan de manifestation, un slogan qu'il faudra continuer de scander avec toute la ferveur nécéssaire, mais la situation, hélas, est plus complexe que nos slogans. Vraiment, il vaut mieux se replier, au moins le temps de terminer notre session et de laisser les élections tout arranger, parce que, c'est sûr, elles vont tout arranger. Reste plus qu'à faire taire les pessimistes qui s'acharnent, en critiquant notre plan, à démoraliser les troupes pour les pousser, sous le coup du désespoir, vers une contestation irresponsable et téméraire des élections et de la loi spéciale. 

Aujourd'hui c'est la rentrée et les chiens sales jouent du bâton. Nous avons mis fin à la grève pour éviter les coups et les amendes et pourtant je dois regarder mes camarades insoumis, mes camarades insoumises tomber sous les coups et les amendes que leur attire leur insoumission. Face à elle, nous qui avons fléchi au moment décisif et laissé perdre ce qu'il fallait défendre sommes toutes et tous pathétiques. Nous sommes rentrés en classe mais devrions être en grève, aujourd'hui plus que jamais, ne serait-ce que pour protester contre l'infamie ayant trouvé refuge entre les murs de cette université dont on nous chasse pour y faire entrer des clients bêtes et sans honneur. Nous devrions être en grève, mais avons perdu tout courage. Nous devrions être en grève, non dans ces classes laides et coupables. 

Aujourd'hui c'est la rentrée et la philosophie m'enrage. Surtout celle qu'on voudrait m'enseigner dans l'oubli du combat mené sous mes yeux contre un ennemi déloyal, dans les corridors policiers de mon école en guerre. Toute philosophie devenue indifférente à la souffrance qui devrait être son objet ne peut que régresser en méthodologie vaine et stupide. Les conditions de notre retour en classe font apparaître les mutilations profondes de notre discipline. En abandonnant à son triste sort la liberté qu'elle sous-tend, nous sommes devenus la honte de la pensée critique, les complices anonymes de sa mise à mort.

Aujourd'hui c'est la rentrée et je veux broyer vos slogans. Je veux rire de notre échec lamentable et sans gloire, même pas celle d'être tombés l'arme au poing et sans peur dans une dernière étreinte avec l'ennemi perfide, même pas celle d'avoir ruiné pour de bon la session et montré tout ce qu'il nous était possible de détruire. Je veux rire des loosers qui, sortis de nulle part, ont joué à la grève pour ensuite tout lâcher, humilier tous ces clowns qui disent avoir gagné, réfuter leurs mots d'ordre improvisés de la veille et percer les mensonges de l'hostie de gauche unie. Je m'en souviendrai de leurs urnes de malheur, de ces réformistes à deux faces sacrifiant la lutte pour des votes. Je m'en souviendrai de cette rentrée glaciale, de l'horreur qui avance, de la grève avortée.

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