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MessagePosté: Lun 22 Déc 2008, 5:01 pm 
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2 lettres de Debord sur les moeurs de notre époque
Guy-Ernest Debord, automne 1971



À René Riesel,
Copie à toutes les personnes concernées,
Paris, le 7 septembre 1971


Je viens d'apprendre - par Jean-Marc - que ta femme, dont tu ne peux certainement pas ignorer que je la tiens, sur le plan intellectuel pour une misérable conne, et sur le plan «esthétique», pour un veau, a prétendu que je lui aurais un jour demandé de coucher avec elle. Cette vantardise, comme on disait pour Claude Gallimard, est très au-dessus de ses moyens.

Pendant près de trois ans, et presque pour la moitié des cas, heureusement rares (point par hasard), où nous avons rencontré ta femme, Alice et moi nous n'avons pas réagi à diverses avances pratiquées de la manière la plus grossière et la plus archaïque, oeillades ou serrements de main appuyés, que tous ceux qui étaient là, et même toi, n'ont pu éviter de constater.

Il y a quelques mois, Alice l'a sautée, entre bien d'autres mais comme la pire, une seule fois, et n'a pas cru devoir renouveler l'expérience, pour cette simple raison: ta femme, parce qu'elle ne sait pas à quel moment il conviendrait de simuler quand elle fait l'amour avec une fille - alors qu'évidemment elle croit le savoir quand il s'agit des garçons jobards qu'elle a pu connaître -, a d'abord prétendu, contre toute vraisemblance, qu'elle avait joui. Alice lui a plus tard fait convenir de son mensonge; et la triste mentalité que ceci révélait suffisait pour en rester là.

Personne n'ignore que tu es bien malheureux en ménage, de sorte que tu supportes une quantité de choses, tristement quand tu en sens le burlesque, et joyeusement quand tu crois, comme un tout petit cadre qui vit un peu plus haut que son salaire garanti - dans ton cas, à vrai dire, point de salaire, mais moins encore de garantie! - que ce sera considéré comme chic. De là découlent l'allure mesquine et étriquée de ta vie « privée», les fausses admirations et les réelles aigreurs que vous affichez en couple - on vous sent, à tout propos, tellement envieux, ayant effectivement presque tout à envier par rapport à presque tout le monde -, le morne ennui que vous répandez partout où vous êtes. À l'âge où d'autres entrent dans la vie tu t'en es déjà retiré! A l'âge où certains finissent par quitter leur famille, tu souffres en silence d'une des plus comiques oppressions familiales.

On ne peut s'étonner de constater, dans ce contexte, le prompt essoufflement (cf. ta très mince participation à la rédaction d'I.S.13) de tes capacités théoriques, si ce dernier mot n'est pas trop fort, dans le seul domaine que tu avais naguère commencé à connaître: la politique révolutionnaire. Mille pro-situs aujourd'hui sont plus forts que toi, et parmi les situs récemment remis à leur place, plusieurs pouvaient paraître au-dehors en faisant moins rire tout le monde.

Tu sais fort bien que tu as couvert, à cette pauvre échelle de la vie de famille, beaucoup de petits mensonges, sans mentionner les exagérations ridicules et les sottes interprétations, en comptant sur la pitié de ton entourage ou en te berçant de l'illusion que les autres ne les remarqueraient pas. Mais pour ce dernier mensonge pur, c'en est trop. Je le dénonce publiquement, ce qui va t'obliger aussitôt à prendre tes responsabilités, et à en subir toutes les conséquences.

Debord


******************************************************

À Jean-Marc Loiseau
Le 2 octobre 1971


Jean-Marc,

Je reçois ta lettre du 30 septembre. Si je ne t'avais pas écrit jusqu'à présent, c'est que je ne croyais nullement que la fin malheureuse d'un certain genre de relations avec Ève doive entraîner avec toi une rupture complète et une défiance sur tous les plans. Je vais donc t'écrire maintenant ce que j'aurais pu te dire à la première occasion. Comme tu es resté modéré dans ta colère, et que tu dis des choses fort justes à propos de l'inutilité et des trop simples raisons de bien des injures à mon propos, qui sont venues de gens eux-mêmes déjà effondrés, je peux également supposer que tu n'es pas à compter parmi ceux qui pourraient croire à la triste légende selon laquelle j'aurais coutume, d'une manière irresponsable et en m'appuyant sur je ne sais quelle autorité, de traîner dans la boue, et de montrer au même degré absolu de l'ignominie, tous ceux qui m'auraient déçu ou déplu en quoi que ce soit. Je n'ai pas porté contre toi des accusations calomnieuses, comme je vais te le montrer; et soit sûr que je ne dirai jamais à ton propos, à quelque camarade que ce soit, rien de plus que ce qui va être exposé dans cette lettre. Je suis complètement persuadé qu'il n'y a rien de commun entre le couple Riesel et le couple que tu constitues avec Ève (c'est bien pourquoi j'ai critiqué à plusieurs reprises votre longue patience à leur endroit). Je crois donc que ce qui nous oppose ne doit pas finir en simple escalade de reproches arbitraires ou lourdement exagérés, maintenus ensuite avec raideur, bref, comme tu le dis, dans le grotesque. Je ferai un effort d'explication claire, parce que je pense que sans doute tu le mérites – et Ève aussi, bien sûr. Vous en tirerez vous-mêmes, évidemment, les conclusions qui vous paraîtront les plus justes, mais on ne pourra pas dire que vous avez ignoré ma position précise.

Voyons d'abord la question des « accusations calomnieuses ». Ève – qui était elle-même, et pour la deuxième fois, très en colère – ne m'a pas du tout compris, en ceci qu'elle croit que je vous reproche des mensonges précis (comme on pourrait dire à propos des manœuvriers politiques, d'arnaqueurs, ou même de fausses déclarations dans tant de cas de pseudo-amours vulgaires), alors que je n'ai critiqué qu'un phénomène de fausse conscience. Tous les mots qu'Ève t'a rapportés, et que tu me cites, ont sans doute été dits, excepté peut-être la qualification « menteur » ; mais il y avait une complète contradiction entre ce que tu as dit et ce qu'elle a dit à propos de ta rencontre avec Alice, à savoir si tu devais être seul ou non – rencontre où je n'ai jamais vu des « avances suspectes » qui, en tant que telles, auraient été « repoussées » - et il fallait donc bien que quelqu'un mente. Mais tout ceci, et c'est de tout même un point fondamental, a été dit dans les cinq dernières minutes qui achevaient deux discussions, lesquelles avaient ensemble duré cinq ou six heures, et qui aboutissaient à une juste exaspération parce que Ève, nous avouant cette fois d'entrée de jeu qu'elle avait menti la fois précédente, recommençait aussitôt à mentir, différemment mais avec encore moins de vraisemblance. Je m'étonne assez qu'Ève ne t'ait cité que ces mots, tellement isolés de leur contexte; et je m'étonne plus encore que tu ne te sois pas du tout souvenu, dans la lettre que tu viens de m'adresser, d'un contexte encore plus général que tu ne peux certes pas ignorer. Ainsi donc, si tu as été indigné par quelques fragments de phrases mal rapportées, qui ont pu te paraître arbitraires et malveillantes, cette lettre pourra t'être utile, en te montrant la réalité du problème, tout ce que j'en pense et tout ce que j'en ai dit. Si au contraire, pour éviter de regarder cette réalité, tu préférais saisir vite le premier prétexte qui aurait ainsi, de ma part, un air superficiel et capricieux, ma présente lettre pourra te déplaire encore plus. De toute façon, en m'écrivant tu as donné à la question une dimension publique qui m'oblige à répondre; et je ne t'aurai pas non plus répondu par des injures méprisantes ou l'ironie facile.

Du reste, même quand Ève admet avoir formulé un ou plusieurs mensonges précis, je les tiens pour sans aucune gravité par rapport à ce véritable problème qu'est la fausse conscience en question; que ces quelques mensonges particuliers et bénins n'avaient voulu que dissimuler, et n'aboutissaient qu'à révéler. La seule chose dont je suis absolument sûr (aussi sûr que toi), et que j'affirme, c'est que les brèves relations amoureuses entre Ève et nous ont entraîné un certain nombre de complications provenant du rapport réel qui existe dans votre couple – couple que je crois n'avoir en rien bafoué; et ces complications, que je n'avais pas soupçonnées à l'origine, Ève nous les a longtemps dissimulées. Ces complications ne sont évidemment pas « théoriques », ni sur la jalousie, ni sur la monogamie; elles sont concrètes et n'avaient rien d'infamant ou d'excessivement attardé, ni même sans doute d'insurmontable, mais en les dissimulant elles ne pouvaient être surmontées. Devant l'évidence qu'il y a quelques obstacles que l'on nous cache, et que l'on nous cache avec une telle maladresse qu'elle en devient objectivement insultante, car il est extravagant qu'Ève puisse nous croire assez idiots pour gober tant de rassurantes inepties, j'ai avancé comme probables quelques hypothèses portant sur les faits les plus étranges et les plus significatifs de la dernière semaine qui venait de passer; et elles me paraissaient en effet très vraisemblables. Cependant, puisque tu affirmes que toutes ces déductions-là sont fausses, il est effectivement certain que tu n'as pas à faire la « preuve de la gratuité » de leur contenu. Je te donne acte tout de suite que je ne mets pas en doute l'honnêteté de ton affirmation. Je retire toutes les hypothèses précises que tu cites, et que je n'avais d'ailleurs formulées que dans un seul instant de la discussion avec Ève; et je les retire simplement parce que tu les as démenties. Comme tu vois, si tu n'as rien de commun avec Riesel, moi non plus. Je ne pratique pas la calomnie et je n'ai jamais maintenu contre personne une affirmation simplement probable mais non prouvée. Si ces hypothèses t'ont offensé, j'en suis désolé, et je pense que tu voudras bien tenir compte de la pénible atmosphère du moment, et du fait que je parlais à Ève, qui venait de mentir longuement : manque de franchise dont tu conviens qu'il est fâcheux, puisque tu l'as « fortement désapprouvé », quoique tu n'en reconnaisses certainement pas tout le contenu réel.

Ta position actuelle sur cette dernière discussion est un peu artificielle : Ève est redevenue intégralement ta compagne et collaboratrice, qui témoigne que des quidams tout à fait extérieurs à la rédaction de Perspectives prolétariennes ont plus ou moins dit du mal de son estimable auteur, et ceci en mon absence ! Certes. Mais à ce moment-là elle était aussi avec nous, ou plus exactement, ce jour là elle avait choisi unilatéralement d'y être encore au moins cette fois, et dans la mesure où elle était aussi quelque peu avec nous, ce n'était pas du tout un hasard si tu étais parfois absent, et Ève avait fait en sorte qu'il y ait eu, entre elle et nous, des problèmes communs qui étaient nos problèmes, et dans lesquels on pouvait avoir aussi bien le droit que l'obligation d'évaluer ta place (c'est d'ailleurs à peu près la seule fois où nous avons parlé de toi). Que, dans ce genre de problèmes, tout le monde n'ait pas notre franchise et notre naturel, ni ne veuille faire quelques efforts pour l'acquérir, c'est ce que nous savons très bien ! Mais il n'y a rien de très dramatique là-dedans puisque, comme vous avez pu voir, ce genre de rapports, quand il ne parvient pas à établir sa base véritable, ne dure pas.

Tout ceci étant donc, avec la bonne foi que tu veux bien me reconnaître, ouvertement précisé et déclaré, je maintiens que je ne me trompe pas quand je constate qu'il y a un défaut général dans la contradiction entre l'idéologie de votre couple de révolutionnaires et la façon concrète dont vous vivez en cette circonstance le rapport avec d'autres.

Comme les hypothèses, après la fin du dialogue, ne sont plus de saison, et comme je néglige aussi tout ce dont je peux être sûr pour d'autres détails que tu n'as pas vus par toi-même, et qui n'auraient donc pas maintenant pour toi la même valeur probante, je me contente de citer deux preuves, bien suffisantes, de ce que j'avance. Ève nous a avoué un jour que, la précédente fois où elle avait passé la nuit avec nous, elle ne t'en avait pas prévenu avant de venir chez nous, et que tu avais donc été normalement inquiet de quelque accident possible, dans la rue par exemple. J'ai aussitôt blâmé cette maladresse, offensante pour toi comme pour nous. Alors que, l'avant-dernière fois où j'ai vu Ève, j'ai moi-même interrompu à une heure et demie du matin une discussion devenue fastidieuse (dans laquelle Alice et moi avions déjà conclu, à regret, que nous n'étions pas aussi capables que nous l'avions cru de nous entendre vraiment avec elle), et ceci en rappelant à Ève qu'elle était censée se lever de bonne heure le lendemain matin, à sa dernière visite impromptue, elle nous avoue que, lors de cette soirée précédente, elle avait un rendez-vous avec toi à 20 heures, et qu'elle n'avait pas voulu tout simplement nous le dire ! C'était nous faire complices involontaires d'un mauvais procédé, qu'en aucun cas tu ne mérites – que personne ne mérite – et auquel nous ne méritons pas non plus d'être mêlés, même à notre insu. Comme tu sais, nous n'avons jamais essayé d'influencer ou de capter Ève, fût-ce pour une demi-heure. Seule la liberté, comme tous les pro-situs le disent mais ne le pratiquent guère, peut être la base des rapports passionnés entre des individus, que ces rapports aient pu durer trois nuits ou dix années. Ces histoires d'horaires témoignent à l'évidence d'une mauvaise façon de nous faire vivre, les uns comme les autres. Je suppose que tu ne l'aurais pas accepté très longtemps; et moi, en tout cas, dès que ceci m'apparaît, je me refuse à la moindre concession, et je ne saurais songer à faire entrer en ligne de compte ni tels détails qui deviendraient simplement sordides (Ève est bien jolie) ni de gentilles considérations sentimentales qui, au moment où l'essentiel du dialogue possible se trouve altéré, ne seraient plus guère qu'un sentimentalisme miséreux.

Même si, comme Ève l'a constamment affirmé, tous ces tristes fantômes qui se dressent entre nous ne sont que des obstacles « dans sa tête », et si tu n'es jamais une seule fois intervenu pour en signaler un (ce qui me paraîtrait presque faire preuve d'une bienveillance excessive; car je t'avouerai que pour ma part je prendrais assez mal le comportement d'une compagne qui me ferait attendre toute une nuit au lieu de m'avertir qu'elle va coucher ailleurs), tu n'en es pas moins coresponsable de tout ce qui ne va pas bien dans ce couple; c'est-à-dire au moins dans ses rapports avec l'extérieur, tout ce qui se prend les pieds dans le tapis de la vie concrète, et veut se déguiser dans le pseudo-radicalisme, bien réellement ici transparent, des idées générales abstraites mal maniées. C'est justement parce que vous êtes réellement un couple, et bien meilleur que la plupart, que tu ne peux pas être en dehors de tout ceci. Tu as commencé, et tant mieux si tu peux poursuivre et prouver, une contribution personnelle à la nécessaire critique d'une envahissante idéologie révolutionnaire actuelle, résumable sous le terme « pro-situ »: c'est l'idéologie portant sur la totalité de la vie quotidienne présentée comme pseudo-libération abstraite et parfaite, acquise sans fatigue mais sans réalité, sans le « travail du négatif », sans l'analyse concrète et le risque des choix effectifs intelligents à tous les niveaux de la pratique de la vie, de l'histoire et de sa propre histoire. Tu dois donc pouvoir comprendre ce conseil, qui n'est pas malveillant : les meilleures déclarations d'intention, les plus belles formules générales, ne sont rien sans leur vérification pratique et, si elles se défendent quelques temps pour elles-mêmes, elles sont tout le contraire de la garantie qu'elles se donnent l'air d'être, elles deviennent des obstacles à cette vérification pratique. La prétention volontariste d'être tout de suite parfaits a empêché beaucoup de gens d'être très bien. Il n'est pas honteux d'avouer des problèmes et des obstacles, mais il est mauvais de les nier « honnêtement », parce que, d'après l'idéologie (c'est le sens de la phrase courante : « Mais bien sûr, au fond nous sommes d'accord »), c'est le fait réel qui doit avoir tort. Et ainsi certains – je ne dis pas : toi – peuvent même arriver, sans parler des omissions, jusqu'au petit mensonge de détail, lancé honnêtement parce que l'idéologie paraît sûre, et parce que le mensonge ne porterait que sur un détail, qui en lui-même serait effectivement peu important – s'il n'était pas par malheur assez important en fait pour devenir l'occasion d'un mensonge.

Tu dis que tu as fait quelques erreurs. Comme moi, comme tout le monde (je dirai même que tu en as certainement fait moins que moi, parce qu'à ton âge, tu as eu moins de temps et d'occasions). Mais tu es sûr aussi que tu as toujours su profiter de tes erreurs. Je te le souhaite, mais c'est justement la question. D'abord, il ne s'agit pas tant de savoir si l'on fait « des erreurs », mais quelles erreurs, de quel calibre, et dans quel style. De plus, on peut toute sa vie faire des erreurs, quoique en ne refaisant jamais les mêmes que celles qu'on a précédemment comprises, si on ne les comprend que par le résultat, et jamais par la méthode. En particulier, toute position qui néglige l'explication précise de ce qui se passe réellement, dans les luttes de classes comme dans le dialogue entre deux personnes, au profit de la fausse sécurité du devoir-être toujours plus bravement réaffirmé, se prépare beaucoup de déboires dans des circonstances plus complexes, plus urgentes et plus graves que l'évaluation, par exemple, des charmes et du style de vie de Mme Riesel. Si quelqu'un peu mettre dix mois de réflexion pour juger son amante – mince problème où il ne donne, en vitesse et en profondeur, que sa propre mesure -, il existe au contraire des journées de conflits historiques où il ne faut savoir juger des facteurs mille fois plus complexe en une heure. Il n'y a pas de progrès cumulatif garanti dans la conscience, les connaissances, les oeuvres, d'un révolutionnaire – on peut dire aussi : d'un homme, d'une femme. Il y a des embranchements de la vie où il faut tout de suite choisir telle voie, des sauts qualitatifs, des occasions manquées et des retombées. Il ne faut pas craindre les erreurs – qui sont forcément, un jour ou l'autre, inévitables – mais la mauvaise manière de les reconnaître. Certaines erreurs ne sont qu'une perte de temps : le temps qu'elles ont duré. D'autres vous ferment, pour longtemps ou définitivement, des possibilités théoriques et pratiques qui étaient à un moment saisissables. On n'a pas reconnu à l'heure qu'il fallait, par exemple, un moment révolutionnaire, ou une personne, tout un côté virtuel et proche de la réalisation de soi-même. Et, bien souvent, ceci ne peut être rattrapé; voilà qui est une dure réalité, et tant pis si elle offense le goût du confort intellectuel des porteurs de l'idéologie révolutionnaire. Et ce qui les paralyse, c'est la pauvre illusion d'être déjà arrivés. Dans une organisation révolutionnaire, les individus ne peuvent et ne doivent pas être à tout instant d'accord sur tout. Dans l'I.S. de ces dernières années, beaucoup de gens ont prétendu l'être, mais tu sais ce que cela signifiait. De même, dans un couple il est paralysant et déjà tristement symptomatique de prétendre avoir tous les goûts exactement communs et d'afficher des conclusions d'un bout à l'autre et en tous points communes, sur des divergences dont les autres ne voient que trop bien la réalité.

Je dois préciser, par rapport à Quillet, ce que je pense de tes déclarations sur le métier de pion. Il n'est pas exact que tu n'aies parlé ce soir-là qu'en ton seul nom; et de ton seul goût (qui est aussi le mien, et certainement celui de Quillet). Tu as dit nettement, deux ou trois fois, qu'il y a des métiers qu'« on ne doit pas faire ». Quand un révolutionnaire parle du travail, il ne peut parler en son seul nom. Je t'ai dit aussitôt que ta formule tendant à diviser le prolétariat au nom d'un critère moralisateur (car, à côté des pions, les maçons des H.L.M., les métallos constructeurs de voitures ou d'avions de guerre, les cameramen et les typographes qui composent les journaux, etc., etc., à ce compte servent le spectacle et reproduisent le système). Tu en as convenu assez vite. J'ai cru, je l'avoue, que tu avais parlé mû par une certaine mauvaise humeur envers Alice, qui avait été un instant pionne pour pouvoir quitter sa famille, il y a dix ans. C'est parce que je ne croyais pas que chez toi, cette inintelligence d'un point aussi fondamental puisse exister sans une motivation affective extérieure. Puisque tu rejettes cette interprétation, je te crois; et le fait témoigne donc seulement d'une certaine distance qu'une pensée extrémiste, qui tranche abstraitement, idéologiquement, à un niveau plus nuageux même que les généralités réelles, peut encore, pour le moment, garder vis-à-vis d'énormes problèmes concrets. Cet éloignement du concret, s'il peut se produire dans la pensée qui envisage le travail, peut bien aussi se manifester dans l'idéologie de l'amour et de la liberté personnelle. Je n'ai jamais cru que tu faisais allusion à Quillet, mais j'ai au contraire remarqué que tu n'y pensais pas du tout, ni ce soir-là, ni deux jours après, quand Quillet nous a évoqué en passant les circonstances, dans ce cas vraiment insupportables, du métier auquel il est pour l'instant contraint (tu sais à la suite de quoi). Comme je n'ai aucune envie de te brouiller avec Quillet, mais souhaite tout au contraire que vous puissiez au mieux développer votre propre dialogue, et une collaboration éventuelle, il m'aurait fallu être dément pour te reprocher en sa présence une manifestation d'inconséquence intellectuelle dont je suis persuadé qu'elle ne le visait en rien. Réciproquement, je constate que tu as, toi, fait preuve de sérieux en ne reprenant pas, avec Quillet, ta diatribe d'une heure contre le travail en général (juste mais très abstraite) ou contre ce travail en particulier (injuste, ou manifestation d'une sorte de dandysme personnel un peu prématuré). Tu te souviens sans doute que je souhaitais que vous ayez, Quillet et toi, à côté de notre rencontre commune, au moins une autre directement entre vous. Car j'ai plusieurs fois remarqué que lorsque je rencontre – assez rarement – Quillet, nous avons beaucoup de choses à nous dire, et nous risquons de monopoliser la conversation. Ce qui s'est fait. Mais vous aurez sûrement l'occasion de vous revoir bientôt.

Je te donnerai un frappant exemple de ce qui s'effondre, perd sa vérité et donc aussi son charme, quand, au lieu de partir des rapports réels concrets que vivent des individus, et sur lesquels il est alors temps de formuler des concepts (aussi bien que des pronostics sur leur durée), quelqu'un part tout de suite, pour dissimuler la réalité d'un aspect de ces rapports, à la recherche d'un sauvetage par le concept réifié, et même en changeant de concept toutes les dix minutes pour essayer de faire tenir l'édifice. Après qu'Ève nous ait dit pendant deux ou trois semaines qu'elle nous aimait – et j'oserai dire, en souhaitant que tu n'y voies pas une connotation triviale, après qu'elle se soit dans divers moments comportée en conséquence -, elle en vient – et ceci parce que nous avions soulevé longuement et avec insistance la question de ce qui, à nos yeux, ne va plus très bien, en demandant ce que c'est à elle, et non en risquant des hypothèses – à nous déclarer non pas, par exemple, cette vérité non-négligeable qu'à ce moment tu l'attends depuis trois ou quatre heures, mais cet abstraction hybride « qu'elle veut nous aimer, et qu'elle va nous aimer, mais qu'il y a en elle une peur d'aimer » (à cause de quelques déceptions sur des individus précédents, où tu n'es évidemment pas impliqué). Le mépris du temps, le temps qui est la base de toute pensée dialectique, est ici évident. Le recours au raisonnement idéologique, au maniement rapide des étiquettes accessibles qui se donneraient, pendant un court instant, pour totales et définitives, peut ainsi négliger les plus indiscutables réalités du processus qu'est la vie. Après avoir dit quinze jours : « Je vous aime », personne certes n'est contraint de continuer ! Mais on ne peut, véridiquement, dire que ces deux choses : « Je ne vous aime plus » ou bien : « Je me trompais – ou je vous trompais : je ne vous aimais pas. » Mais la vie n'est pas le jeu de l'oie où on reviendrait à la case zéro, ou cinq, ou sept, pour recommencer vers l'avant, en jouant autrement, en reprenant les coups qui ne collent plus avec la position où on se trouve placé à tel moment. Quand on vient de boire deux bouteilles, il faudrait être un délirant pour se proposer sérieusement de goûter au troisième verre !

J'ai parlé de votre couple. Je juge une histoire qui m'a concerné un moment. Mais je ne crois pas que je la juge hautainement de l'extérieur, en affichant une supériorité de principe. Je rappelle seulement ce qui s'est effectivement passé. Je ne veux vraiment pas affirmer que, du côté d'Alice et moi, rien n'ait jamais pu exister qui aurait été susceptible de vous faire problème, ou sur quoi vous auriez pu légitimement vouloir des explications ou des modifications. Mais je dis que j'ignore absolument ce que ce pourrait être. Si quelque chose de ce genre a existé, vous auriez sans doute dû en parler (j'avais une fois posé la question à Ève, mais elle a répondu que, là aussi, aucun problème).

Encore une précision : j'ai dû répondre à ta lettre, à ce malentendu, et à cette véritable aliénation de ce qui était, probablement, nos bonnes intentions à tous. On pourrait croire, à cause de certains détails que j'ai été obligé d'évoquer, que je juge mal Ève, ou que je la tiens pour « une menteuse », ou une sotte. Il n'en est rien. Je la trouve réellement charmante. Je suis sûr qu'elle est très intelligente. Je dirai, et je veux croire que vous n'y verrez pas une ironie qui serait vraiment très malvenue, qu'elle est capable d'être spontanée et sincère plus qu'aucune des filles que j'ai pu connaître depuis assez longtemps. Seulement, elle est intelligente et spontanée dans tout ce qu'elle ne connaît pas encore et qu'elle peut donc découvrir directement (et c'est, heureusement, beaucoup de choses, parce qu'elle est au début de la vie) mais, dès qu’il s’agit des quelques questions qui ont été déjà envisagées et faussement comprises en termes d’idéologie solidifiée et recuite, chargée d’embellir tel aspect d’une routine quotidienne sans pensée authentique, alors, littéralement, le ton change – et on l’entend dès le troisième mot. Si on s’en aperçoit si vite, c’est justement parce qu’on a pu aussi voir Ève, sur tant de sujets où elle n’est pas encore « informée » d’une manière réifiée, avec une pensée spontanément plus souple et plus concrète que la tienne, par exemple, au stade actuel. Mais sur deux ou trois points la baisse logique et théorique de ce qu’elle dit, de sa véracité même, est immédiate et brutale comme la chute de l’eau à un barrage. Et dans cette catégorie entre précisément toute l’idéologie spectaculaire du couple libre et admirable que vous devez, par définition, constituer, et dont les défauts réels n’auraient jamais été que des fugitives apparences qui n’entament en rien l’inaccessible essence de la perfection. Ceci n’est pas joué en permanence, mais dans les instants où s’exprime une solidarité quelque peu publicitaire. Et pourtant un couple réel se vérifie en ceci qu’il peut aller librement à travers la vie, et toutes ses circonstances, en se renforçant comme accord effectif qui ne mutile les virtualités ni de l’un ni de l’autre; et non en renforçant au contraire l’image du couple, comme réponse à tous les échecs concrets. C’est ainsi, par exemple, que je t’ai nettement condamné pour avoir laissé insulter ta compagne, il y a des mois, par ce foutriquet de Riésel et par sa grotesque épouse, tout en continuant toi-même à les fréquenter. Il est évident que, dans la vie réelle, Ève n’a pas du tout apprécié cette conduite précise de ta part et, au détour d’une conversation, elle le manifeste spontanément et franchement. Cependant, la première fois où je l’ai vue être inintelligente et dissimulatrice, c’est quand j’ai demandé, en ta présence, ce que ces Riésel pouvaient bien reprocher à Ève pour en arriver à la traiter publiquement avec ce mépris. Je crois que tu n’as rien répondu. Ève a dû parler alors, et a dit que vous aviez effectivement commis une bêtise, en vous présentant de prime abord chez les Riesel comme formant tous les deux « un groupe », alors que vous n’en étiez pas un. Pour laisser de côté ce byzantinisme du groupe ou non, et de la mystérieuse place qui devrait être reconnue chez les pro-situs à la collaboration des femmes – sous-formalisme dérisoire évidemment dérivé d’une mode situ, qui elle même ne s’était formée, dans les dernières années, que parce que tant de camarades se satisfaisaient de vivre avec des connes bien effectives -, je rappelle que j’ai aussitôt posé cette question : « Si c’était réellement une erreur que vous aviez commise en vous présentant comme étant un groupe, comment est-il possible de laisser déduire, de cette erreur collective du couple, la responsabilité ou l’idiotie de la seule Ève ? » (je suis en effet assez capable de logique, même simplement formelle). À ceci il n’y a pas eu de réponse, quoique j’aie reposé la question un autre jour à Ève. Et en effet cette scandaleuse anecdote ne témoigne que de ceci : tu n’as pas toujours été aussi rapide qu’avec moi pour te plaindre de « calomnies » et de grotesques imputations. Les gens qui te traitent de haut avec un prestige bidon et une grossièreté vraiment lourde t’offensent moins que ceux qui te traitent correctement mais critiquement. De sorte que l’image de ton progrès perpétuel garanti n’est nullement une loi historique que tu aurais déjà démontrée à tout le monde ! Il y a une autre contradiction entre ce qu’Ève disait un jour sur « l’amitié qui tend à devenir amour », et cette mauvaise expérience réelle inverse d’une dégradation de l’amour si vite entravé par des poncifs idéologiques qui en viennent tout de suite à entraver aussi la simple amitié même, et qui, en suivant cette pente du poids des choses, falsifieraient jusqu’au minimum de la camaraderie révolutionnaire. Se déclarer ennemi de l’idéologie, ce n’est pas du tout suffisant pour en sortir. Pour ce faire, il faut envisager concrètement toute théorie et toute pratique. La pensée dialectique voit dans la plus excellente formule son passage nécessaire dans son contraire, et sa connexion précise avec tel moment du processus pratique. Ainsi un jour tu te déclarais, avec raison, ferme ennemi de l’habitude. Mais j’avais, à partir de ceci, un certain mal à te faire admettre cette évidence que, dans la meilleure pratique de la formation de l’homme par l’histoire, existe aussi une part de l’habitude dont la fonction est indispensable et favorable (car elle libère bien d’autres possibilités d’innovation). Là dessus, on peut voir que, lorsque les habitudes construites en couple se heurtent à quelque nouveauté, tu es plus prompt à reconnaître la valeur de ces habitudes que les possibilités nouvelles.

J’ajouterai que si l’idéologie est en elle même schizoïde (procédant par moments isolés et réifiés, sans rapports temporels avec l’entourage et le lendemain), il me semble qu’Ève y est plus sensible que d’autres, parce qu’elle est assez visiblement portée à adhérer pleinement à tel moment, montrant ensuite, quand il va finir, un certain abattement devant la nécessité de reprendre, dans une heure ou deux, le style d’une autre part de sa vie. Elle est actuellement assez malheureuse parce qu’elle n’est pas encore vraiment aliénée : elle lutte contre l’aliénation, mais avec trop de recours à la pensée magique des enfants; et donc déjà dans une atmosphère de défaite.

Je te connais trop peu pour prévoir si tu voudras prendre cette lettre en bonne part ou, au contraire, l’injure à la bouche : car, dans ta position radicale mais ambiguë, tu as également de sérieuses raisons pour faire l’un ou l’autre. Mais peu m’importe. C’est ton affaire, et nous savons tous qu’en jugeant on est contraint de se juger soi-même. J’espère qu’au moins tu ne reprocheras pas à ma lettre d’être trop longue – si elle devait être écrite, elle ne pouvait être moins complète -, comme conclusion d’une courte rencontre que, de mon côté, je ne considère pas comme simplement négligeable; et qui ne l’est pas tellement non plus pour vous. Je sais bien que tu n’as pas besoin de moi ! Et la réciproque est aussi vraie. Ève non plus n’a aucun besoin de moi, ni d’Alice. Simplement, une partie de ce qu’elle peut et veut être ne se réalisera que plus tard et autrement, ou peut-être même pas du tout. Le temps n’attend pas. « Beaux enfants, vous perdez la plus belle rose de vos chapeaux », etc.

Comme je ne sais ce que tu veux dire en évoquant d’autre « conséquences » que tu envisages sans crainte, je peux t’assurer qu’il n’y aura aucune sorte de ces conséquences; et que je ne te nuirai auprès de personne. Même en oubliant ce qui pouvait être mieux, mais qui ne s’est pas développé, dans cette rencontre, il reste que vous m’avez rendu un très grand service en me révélant opportunément les excès imprudents du minable Riesel, qu’il aurait certainement pu continuer à me cacher, à moi, avec son attitude pseudo-respectueuse de larbin, pendant trois ou quatre mois de plus. Et pendant ce temps auraient été publiées diverses choses qui auraient assuré pour quelque temps la position dans le monde de ces arrivistes impuissants, et auraient pu favoriser leur bluff en milieu révolutionnaire. Dans l’ensemble donc, tu m’avais bien plus. Si j’avais su prévoir quelque perturbation à propos d’Ève, crois bien que cette histoire n’aurait pas eu lieu; et non seulement pour ne pas t’ennuyer, mais surtout parce que, dans cette éventualité, Ève m’aurait elle-même beaucoup moins intéressé.

Salut,
Guy

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