La Fête des Morts

Version imprimablepublié par HØ-archives le 27 novembre 2008

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Extrait audio # 1 : Entre-Temps

Sur le poète

Extrait audio # 2 : Sur la poésie inaccessible et la spécialisation

Les bons poètes ont disparu et ne se laissent évoquer qu’avec soulagement par les professionnels et avec nostalgie par les amateurs. Les premiers n’ont jamais compris le juste enseignement de Denis Vanier : « Nous sommes les derniers espoirs de la poésie, nous communiquons par voies de faits. » Les seconds n’ont de scandaleux que leur minable interprétation des possibles se répercutant dans leurs fantasmes vains. Dans tous les cas, ils sont la preuve accablante que quoi que fasse le poète, il le fait mal. Il le sait et c’est sans doute pourquoi il fait si peu. L’apitoiement, c’est romantique, mais son usage a peu de valeur.

Le soudeur, le policier, le superviseur d’une chaîne de montage ont en commun de connaître précisément les différentes tâches qu’ils ont à remplir dans le cadre de leur emploi. Pour eux, cela va de soi et les évaluations le leur rappellent. Modifiant le regard qu’ils portent sur leur environnement, distinguant le dilettante, le client, le subalterne, ils sont conscients du rôle qui leur est imparti suivant leurs aptitudes et les reconnaissances qu’elles impliquent. À peine le poète cherche-t-il sa fonction sociale qu’il en a déjà adopté le style.

Le titre de « poète » même sonne faux. Quel est exactement le but de ce personnage? Les stéréotypes nous offrent une piste pour déterminer ses affects, mais à quoi sert-il au juste? Tomber sur un ivrogne flamboyant qui regarde le ciel en pleurant aura sans doute plus d’effet sur nous que de l’entendre nous chialer qu’il est « poète ». Alors la question reste sans réponse intelligible. Pourquoi sont-ils entretenus par l’État à une époque où l’aide sociale se fait de plus en plus inadéquate et de moins en moins accessible? C’est que la qualité des personnages étant négligeable, il y en a toujours pour prendre leur défense dans les ministères par solidarité. Sans compter les innombrables prix littéraires qui ne trompent plus : leurs gagnants sont des ornements comme les autres(1). Le poète est une denrée périssable, il est lui-même une babiole qui se marchande au gré des modes. Attendant ce jour où il ressortira du lot pour rejoindre sa communauté qui a tout d’une aristocratie sur le déclin, le rapport de filiation est remplacé par le bouche-à-oreille du milieu, les dépenses assumées par l’État ou à crédit, la décadence encadrée, la conformité obligatoire des sujets, les soirées d’épate interminables, etc.

C’est donc par intérêt matériel que la poésie doit demeurer un champ spécifique réservé à une caste de spécialistes. Mais de quoi le poète peut-il bien être le spécialiste?

Sur la poésie

Extrait audio # 3 : Sur la digestion

Les poèmes reflètent les conditions qui les ont vu naître. Mallarmé n’est pas un contemporain d’Homère, cela se voit au style. Les poètes d’aujourd’hui sont héritiers des conditions d’aujourd’hui (bien que certains d’entre eux l’ignorent). La conjoncture actuelle est lamentable ; la poésie est n’importe quoi. Certains poètes en prirent connaissance et tentèrent de l’affirmer par un langage de plus en plus éclaté, laissant derrière eux nombres de débris, nombres de règles bafouées : « poétiques » particulières cherchant à s’élever au tout pour elle-même et repoussant sans répit les limites de ses prédécesseurs.

Alors que la dernière tentative d’envergure de re-collage, que dis-je, de mise en tas de ces rebuts a heureusement échoué dans les années soixante-dix, la poésie adopta une définition minimale d’elle-même; quelques thèmes surannés, un lexique usé, des pronoms personnels qui ne renvoient plus à personne (Je-Tu-Il), un présentéisme archaïque. Voilà l’outil de travail dont le poète doit faire usage s’il désire garder son titre. « Les poètes  ne savent plus quoi inventer. » L’aveu ne choquera personne ; les poètes ont prouvé au Festival de la poésie qu’ils n’avaient plus cette prétention.

Sur les spectateurs

Extrait audio # 4 : Sur le respect 1

Extrait audio # 5 : sur le respect 2

Extrait audio # 6 : Sur le respect 3

L’incompréhension est le lit dans lequel nous amenons les poètes au sommeil. Ce sont des malades qui escroquent sans vergogne ceux qui se penchent à leur chevet. Si l’ennui est à l’homme son plus infime mal, le forçant à en trouver la panacée, cette culture est la marque de son incapacité à y parvenir. Le public observe distraitement ses maîtres.

La vérité, c’est que le Festival de la poésie n’attire pas les foules. Il y a ceux qui sont surpris par la présence d’un poète dans les établissements qu’ils auraient fréquenté de toute façon. Ceux-là voient la poésie comme un décor original, commode parfois, pittoresque toujours parce que « ça arrive rien qu’une fois par année ». Mais l’organisation du Festival a pris grand soin de sélectionner ces établissements selon de mystérieux critères et dans le souci obscur d’en tenir loin ceux et celles-là qui, de toute façon, n’y seraient pas allé-e-s. Ainsi je peux prendre le risque d’affirmer qu’aucun-e ouvrier-ère de la Wayagamak n’aurait eu ni les moyens ni l’intérêt d’assister à une soirée de lecture érotique au Zénob ou à un après-midi scotch et poésie à l’Embuscade. Est-ce que la vie de ces personnes est privée de poésie? Autant que la vie de ceux et celles qui y faisaient lecture.

Il y a aussi ceux qui recherchent la pitoyable compagnie de ces poètes, comme des invités de marque à leur table dans les restos, comme des idoles avec qui partager un verre dans un bar et apprendre sur la vie d’artiste. À coucher avec des morts, on finit dévoré par les vers.

Trois types d’individus vont mourir bientôt : les vieux et ceux qui ont pris de l’avance sur l’âge, les mauvais intellectuels et certains professionnels. Ils ont en commun d’être de très mauvais consommateurs et de se complaire dans une vie ennuyante qu’ils estiment enviable. Les vieux sont tristes, n’ont pour eux que le regret d’une vie qui leur a échappé ; les autres n’ont aucune vie. Tous cherchent dans les événements culturels ce qui leur manque cruellement et que ce commerce ne pourra jamais leur offrir : de la valeur.

Conclusion

Extrait audio # 7 : Sur les retombées 1

Extrait audio # 8 : Sur les retombées 2

Extrait audio # 9 : Sur les retombées 3

Extrait audio # 10 : Sur les retombées 4

La poésie s’est égarée en faisant mine de se retrouver, laissant le poète et le spectateur aussi désabusés l’un que l’autre. Tous ignorent à différents degrés que de l’envolée lyrique resplendissait la négation de la réalité et conséquemment, une piste trouble vers son dépassement. La modification du monde, appliquée temporairement au langage nonobstant ses propensions aliénantes, promettait une prise de conscience plus large. Atrocement mutilée par le spécialiste et inconnue de l’esthète, la contestation se meurt d’impatience.

La brochure du Festival est beaucoup plus honnête, elle présente l’événement pour ce qu’il est véritablement : un buffet! Un spot publicitaire servant au rayonnement commercial des établissements de loisirs dont Trois-Rivières est si fière. Le maire Lévesque et le pansu Bellemare sont les plus lucides : les consommateurs, fidèles confirmations des études de marché, y vont selon leurs moyens financiers et selon leur goût (?)…

Bref, le Festival de la poésie est une célébration morbide à laquelle se chante sans fin :

« In paradisum deducant te Angeli ; in tuo adventu suscipiant te martyres, et perducant te in civitatem sanctam Ierusalem. Chorus angelorum te suscipiat, et cum Lazaro quondam paupere æternam habeas requiem (2) »

- Y aurait-il quelque part un fossoyeur qualifié?

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(1) Les critères de sélection pour ces gages de qualité, étant déterminés par un milieu extérieur, font du poète émérite la pure création de ses sponsors.

(2) Requiem s'intitulant In Paradisum. Ce chant est employé par l'Église romaine catholique lors des services funéraires.

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